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Chronologie: Louis XIV

Francesco Cavalli

[1602 1676]

Il Novello Giasone

Le Nouveau Jason

Drame en musique représenté au Théâtre Neuf de Rome, à Tordinona, l'an 1671,
avec des airs additionnels d'Alessandro Stradella

dédié à l'illustrissime et excellentissime
Madame Maria Mancini Colonna, Duchesse de Palliano, de Tagliacozzo, etc.,
et Grande Connétablesse du royaume de Naples

 

 

Argument

 

Jason, fils d’Éson, lui-même frère du roi de Thessalie Pélias, fut par ce même Pélias envoyé à Colchos pour y conquérir la toison d’or que Phrixos avait consacrée à Jupiter dans cette île. Il embarqua sur la nef Argo avec Hercule et d’autres chevaliers qui par la suite furent appelés les Argonautes.

De passage dans l’île de Lemnos, Jason y jouit des faveurs d’Hypsipyle, reine de cette île, à qui il avait promis le mariage ; mais, sur les conseils d’Hercule, il l’abandonna, enceinte, et s’en fut à Colchos. Hypsipyle mit au monde deux jumeaux, Thoas et Eunée, après avoir été obligée de s’enfuir de Lemnos pour avoir sauvé le vieux Thoas, son père, du massacre général des hommes de cette île, décrété par les femmes en raison de leur envie de régner. Réduite à une condition misérable, elle s’en alla errante et finit par arriver dans les campagnes à l’embouchure de l’Iberos, où elle s’arrêta pour allaiter ses enfants.

Jason étant arrivé à Colchos, la reine de cette île, Médée, le vit et s’éprit ardemment de lui; renonçant aux tendres sentiments qu’il y avait eu entre elle et Égée, roi d’Athènes, elle trouva le moyen de s’unir à Jason sans que celui-ci sût avec quelle dame il couchait. Elle en resta enceinte et mit au monde en leur temps deux jumeaux, Philomélos et Plutos. Jason, distrait de son objectif par son nouvel amour pour cette dame à lui inconnue, demeura à Colchos une année entière sans se lancer dans l’entreprise pour laquelle il s’était rendu dans cette île; mais à la fin, aiguillonné par les Argonautes et en particulier par Hercule, il fit le serment de passer à l’action un jour fixé.

Pendant ce temps, Hypsipyle, ayant appris que Jason se trouvait dans l’île de Colchos, qui n’était éloignée que de quelques milles de l’embouchure de l’Iberos où elle se trouvait, envoya son confident Oreste pour s’en assurer et se tenir au courant de ses actions.

Lorsque vint le jour où Jason devait tenter de s’emparer de la toison, il voulut retrouver pendant la nuit qui précédait la dame qui lui était toujours inconnue; et Hercule, qui attendait à la pointe de l’aube que Jason, en ayant fini avec les plaisirs de l’amour, s’attelât à sa tâche, donne le départ de l’ouvrage.

 

 

les personnages

 

Jason (Giasone), chef des Argonautes
Hercule (Ercole), un des Argonautes
Bessus (Besso), confident de Jason
Hypsipyle (Isifile), reine de Lemnos
Oreste (Oreste), confident d’Hypsipyle
Alinda, dame
Médée (Medea), reine de Colchos
Delfa, nourrice
Égée (Egeo), roi d’Athènes
Démos (Demo), esclave

Le Soleil (Sole)
Amour (Amore)
Un Satyre
Volano (Volano),
esprit

Chœur d’esprits
Chœur d’Argonautes
Chœur de soldats
Chœur de marins

L’action se situe pour partie dans l’île de Colchos, pour partie dans les campagnes d’Ibérie.

 

Le Soleil, Amour

 

Le Soleil
Voici le jour depuis longtemps fixé pour mes grandeurs: aujourd’hui, le héros thessalien, le courageux Jason, s’emparera de la toison d’Hellé et de Phrixos; aujourd’hui, ce vainqueur, ce triomphateur, ne sera plus l’amant clandestin, mais l’époux fortuné de la belle Médée, lumineuse descendante de ma divinité. Que mes rayons resplendissent donc sur mon char de leur plus pure splendeur, et descendent illuminer et rendre immortelle la masse terrestre.

Amour
Un hyménée s’établirait sur terre en se passant de moi ? Quel est-il, ce dieu assez stupide et effronté pour vouloir déclarer la guerre au grand dieu de l’amour ?

Le Soleil
Le Destin, Amour, le Destin, a enregistré dans ses volumes immortels ce si heureux nœud, cette si agréable ardeur; pour cette fois, Amour, tu dois le supporter.

Amour
Et comment as-tu percé ces arcanes célestes ?

Le Soleil
Le Destin lui-même me l’a permis, et a voulu que mon regard puisse lire l’auguste gloire de mon éminente descendance dans les histoires éternelles.

Amour
Et qu’as-tu lu, en fin de compte ?

Le Soleil
Écoute, et sois stupéfait:
« Du monarque aimé
Médée sera l’épouse
Adorante et adorée;
Dans un terrifiant combat,
Après de belles et glorieuses fatigues,
Le guerrier Jason
Conquerra la toison de Phrixos et d’Hellé. »

Amour
Continue.

Le Soleil
La noble sentence ici se termine.

Amour
Il y manque beaucoup.

Le Soleil
Quoi donc ?

Amour
Ma permission.

Le Soleil
Faites place, place à Amour: il est devenu correcteur des décrets du Destin !

Amour
Dans le palais de Lemnos, avec une de celles-ci, la plus aiguë qui jamais soit partie de mon arc divin, j’ai pénétré les âmes, transpercé les cœurs d’Hypsipyle et de Jason; c’est ce couple-là que j’ai atteint de mon trait; Jason sera l’époux d’Hypsipyle, si je suis toujours le roi de l’univers que j’ai été.

Amour
Apollon, tu tournes en rond inutilement. [succession de deux répliques d’Amour: sic]

Le Soleil
Qui combat contre le Destin…

Amour
Qui s’oppose à Amour…

Le Soleil
… Tombera.

Amour
… Périra.

Le Soleil
Cède, cède, ne combats pas.

Amour
Je veux, je veux triompher.

Le Soleil
Tu ne vaincras pas, non, non.

Amour
Si, si, je vaincrai.

Le Soleil
Que non !

Amour
Que si !

Le Soleil
Je vais parcourir le ciel; toi, déploie tes forces.

Amour
Je descends sur terre et me prépare à l’action.

 

Scène première
Le palais de Médée
Hercule, Bessus

 

Hercule
De l’orient, l’aube apporte aux mortels sa lumière dorée, et Jason, qui se déshonore dans une couche lascive, ne se lève pas encore ? Comment pourra-t-il, épuisé par les étreintes nocturnes, avoir du cœur pour les assauts, pour les batailles ?

Femmes, avec vos caresses,
Que ne pouvez-vous faire ?
Dans vos cheveux, vous faites
Des labyrinthes pour les héros;
Rien qu’une petite larme
Qui sort des étoiles magiques de vos yeux
Devient une mer Égée de perdition,
Qui engloutit l’audace, l’âme et la valeur;
Et le vent d’un soupir,
S’exhalant de lèvres trompeuses,
A déraciné les palmes et desséché les lauriers
Des champs de la gloire.

Bessus
Les mortels naissent sous divers ascendants; c’est pourquoi, parmi les humains, on rencontre le fou et l’homme avisé, le prodigue, l’avare et le libéral. Si c’est l’ascendant amoureux qui a présidé à la glorieuse naissance de Jason, quelle faute peut-on lui reprocher si l’amoureuse dominante de son astre le pousse à toute force dans les bras d’une belle ?

Hercule
Le sage peut dominer les astres.

Bessus
Jason est beau, ses joues sont imberbes; il est séduisant et robuste, jamais las de donner: aussi, pour le posséder, toutes les dames lui ouvrent toutes grandes leurs portes. Beauté, jeunesse, or, occasion: comment la volonté ou la raison peuvent-elles combattre tant de si puissants guerriers ?

Non, non, non,
Non, ma foi,
On n’y peut résister,
Crois-m’en.

Hercule
Tu es trop efféminé.

Bessus
Je suis né de femme.

Hercule
Serais-tu femme ?

Bessus
Répondez-lui à ma place, mes membres !

Il sort.

Hercule
Oh, comme ce flatteur seconde bien les erreurs de son maître ! Mais à la porte de cet infâme logis, le guerrier nocturne se laisse apercevoir, comblé de joie, et le cerveau léger.

 

Scène II
Alinda, Delfa

 

Alinda
Déjà, dans le ciel, la nouvelle aurore apporte au monde sa lumière dorée, couvre l’herbe de perles et dore les montagnes; et Jason n’est pas encore levé. Puisque Médée, qui règne à Colchos, lui a ravi son cœur et sa raison, son épouse espère en vain que Jason retourne à Lemnos. Sous des vêtements d’homme, que fais-tu, Alinda ? Auparavant, tu cherchais des maris; maintenant, tu vas retrouver des maris et des femmes. Pour retrouver Jason, messagère d’Hypsipyle errante, dirige tes pas vers ce domaine royal.

Delfa
Oh, vé, quel joli morceau ! Je tombe amoureuse sur le champ ! Ah, ma folle nature, je te maudis, je ne veux pas tant me précipiter, avant de me découvrir, je veux bien l’examiner de la tête aux pieds. Œil noir, cheveux blonds, belle taille, bon derrière, chair lisse, sans un poil ! Si je t’aime, mon trésor, que le Ciel le dise !

Alinda
Aimable dame, ne pourrais-tu me donner quelque information sur le Thessalien Jason ?

Delfa
Oh ! Il m’a appelée « aimable », c’est signe que je lui plais; il faut être patiente, si mon beau visage l’enflamme; je suis trop mignonne, trop jolie. Que veux-tu avec Jason ?

Alinda
Je suis son page Erinos, qui dois le retrouver. Et toi, qui es-tu ?

Delfa
La première demoiselle de la reine Médée.

Alinda
Et maintenant, que regardes-tu ?

Delfa
Je guette pour ne pas me faire voir par quelque vieille matrone capricieuse, arrogante, pendant que je suis avec toi: si elle me voyait parler avec les hommes, pauvre de moi !

Alinda
Adieu donc; je ne veux pas mettre les pieds moi aussi dans quelque embrouille.

Delfa
Attends, attends un peu ! Je suis vraiment une grande idiote: j’ai laissé l’oiseau sortir de la cage. Que la male peste emporte la pudeur !

 

Scène III
Jason, Hercule

 

Air

Jason

 

Délices, contentements
Qui rendez l’âme heureuse,
Arrêtez, arrêtez,
Ah, ne me versez plus
Les joies d’amour.

Mes chères délices,
Tenez-vous-en là,
Je ne peux plus rien désirer,
Cela me suffit.

Au sein des amours,
Dans de douces chaînes,
Il faut que je meure;
Une homicide douceur
Me conduit à la mort
Dans les bras de mon aimée.

Mes chères délices,
Tenez-vous-en là,
Je ne peux plus rien désirer,
Cela me suffit.

Hercule
Est-ce ainsi, Jason, que tu te prépares au combat ? N’as-tu pas peur de passer de la joute amoureuse aux batailles de Mars ?

Jason
Hercule, Amour est un dieu qui nous domine, nous les mortels, comme il domine les dieux; si tu savais, oh Dieu ! de quels trésors m’a enrichi l’âme que j’adore, tu dirais que les amours ouvrent la voie qui conduit à la gloire.

Hercule
Ta déesse ne t’a pas encore révélé son identité ?

Jason
Je ne sais toujours pas qui elle est; il me suffit qu’elle soit toute à moi.

Hercule
Si tu ne l’as pas encore vue, alors qu’Amour frappe par les yeux, dis-moi: qu’est-ce que cet amour ? Comment as-tu pu aimer sans voir ?

Jason
Il ne m’a que trop blessé, dès mon arrivée, il y a un an jour pour jour; parmi les ténèbres nocturnes de ces rivages, j’ai trop vu, cette nuit-là, les rayons lumineux de son beau visage parmi les éclairs qui fendaient le ciel troublé; et en un même instant, j’ai vu et aimé.

Hercule
Et tu n’as jamais cherché à apprendre d’elle-même son nom ?

Jason
Je lui ai juré de ne rien lui demander de plus.

Hercule
Ainsi, sans voir les beautés que tu touches, il te faut pour jouir passer le temps à explorer ses traits à tâtons ?

Jason
Hercule, crois-moi, les amoureux n’ont pas besoin de la lumière; il suffit, pour avoir son plaisir, de reconnaître le corps aimé au milieu des ombres; et pour celui qui jouit, c’est un pacte avantageux que de toucher avec les yeux et de regarder avec le toucher.

Hercule
Ô Jason, Jason, noble fils d’Éson, glorieux neveu de Pélias, ce roi qui tient les rênes de la Thessalie, ne te suffisait-il pas d’avoir déjà, à Lemnos, rendu enceinte de toi et mère d’une progéniture jumelle la fille de Thoas, cette noble princesse, la vierge Hypsipyle ? et fallait-il qu’en Colchide, devenu l’amant d’une beauté que tu n’as pas vue, tu donnes une nouvelle marque d’un esprit trop tendre et efféminé ? Dis-moi, comment peux-tu avoir l’assurance, énervé que tu es par les plaisirs, obsédé par une femme, de pouvoir mettre à l’œuvre tes armes et ton courage ? Dépose tes armes, Jason, mets une robe, ou alors, si tu veux agir en guerrier, deviens plus sage.

Jason
Maintenant qu’Amour exerce son empire sur mon cœur, je ne m’appartiens plus, je vis prisonnier d’Amour; celui qui prétend changer mes pensées doit négocier avec Amour, non plus avec Jason.

Dans l’enceinte redoutée,
J’entrerai, je combattrai,
Et, vainqueur ou vaincu,
Je serai toujours Jason.

Hercule
Tes raisons sont vaines; que le Ciel le veuille; mais qu’il te souvienne, ami, que si tu conquiers la toison d’or, il sera nécessaire de mettre les voiles au vent et de partir, afin que ce qu’une sage valeur t’aura procuré ne te soit pas dérobé par le brigandage ou la trahison.

Air

Jason

 

À quoi me servent les victoires,
Si Amour triomphe de moi,
Ma gloire est perdue,
Je vaincs un monstre, et je perds mon cœur ?

À quoi bon, triomphant, remporter la palme
De Phrixos et d’Hellé
Si une toison d’or me rend
Le cœur libre et l’âme esclave ?

 

Scène IV
Médée seule

 

Air

Médée

 

Si le dard perçant
D’un regard lumineux
M’a blessé le sein,
Si mon cœur se consume
La nuit et le jour
Dans les joies d’amour,
Si un regard divin
A dérobé mon âme,
Si aimer est mon destin,
Résiste qui peut !

Si quand je vous ai vus
Beaux yeux homicides,
J’ai perdu ma force,
Si je vous aime, vous adore,
Si je défaille, si je meurs
D’une noble ardeur,
Si Amour au ciel
A décrété mon bonheur,
Il me faut aimer,
J’y suis obligée.

Récitatif

Médée
Mais voici l’importun Égée dans cette salle royale; il me poursuit, et je l’abhorre, et je le chasse ; je vais partir, je vais fuir ce fardeau coutumier.

 

Scène V
Égée, Médée

 

Égée
Arrête, Médée, de grâce, arrête tes pas fugitifs; écoute, mon adorée, les dernières paroles d’un amant désespéré et mourant.

Médée
Si c’est la dernière fois que je dois t’entendre, Égée, oh, combien Médée t’écoutera volontiers !

Égée
C’est ainsi que tu me ravis mon âme, ô ma tyrannique beauté ? Oh Dieu ! c’est ainsi que tu réconfortes quelqu’un que tu adoras jadis ? Dis-moi au moins, par pitié, ô ma belle idole: en quoi t’ai-je offensée, que t’ai-je fait ?

Médée
Égée, tu es roi, tu es grand, tu es mignon, tu es plaisant, tu as des beautés admirables; adoré, adorant, tu m’as aimée, je t’ai aimé; fidèle, ferme, constant, tu m’as appelée ton bonheur; je te vois en peine à cause de moi, alors que tu ne m’as jamais offensée par ton penser; tout cela est vrai, tout cela est ainsi; mais si l’amour a disparu de moi, si je ne peux plus t’aimer, que puis-je y faire, que ferais-tu ?

Égée
Au moins, aie la générosité d’accorder un rescrit favorable aux pieuses supplications d’un malheureux éploré, languissant, cible de tes mépris, qui sans l’ombre d’une faute ou d’un crime accueille en son sein des enfers multipliés.

Médée
Tu demandes, mais de telle façon que mes sentiments ne sont pas tentés par l’amour; si tu veux me demander de l’amour, je te le refuse, je ne t’écoute pas, je m’en vais, adieu.

Air

Égée

 

Que je tente de te faire aimer, ô belle,
Ta cruauté le craint inutilement;
Pour soigner mon âpre plaie,
Je n’aspire pas à ta beauté;
Pour me soustraire aux influx
De mon astre, ennemi plein de cruauté,
Je te supplie simplement, ô belle,
De trancher de ta main le fil de ma vie.

Récitatif

Médée
Tu veux que je te tue ?

Égée
Oui.

Médée
Pour que tu voies que je conserve encore en mon sein quelque étincelle de nos anciennes amours, me voici prête à te consoler pleinement: quelle mort t’agrée le plus ? Veux-tu mourir par le fer, ou par le poison ?

Égée
Avec ce stylet perçant que, prosterné à tes pieds, je te présente, audacieusement humble, viens, belle miséricordieuse, ouvre ma poitrine; égorgé par ta main, j’adorerai encore le visage de la mort.

Médée
Tu es bien décidé ?

Égée
J’attends le coup.

Médée
Prends garde à ne pas avoir peur.

Égée
Un roi ne craint rien.

Médée
Égée, à toi !

Égée
Quand ?

Médée
Voici le fer.

Égée
Voici mon cœur.

Médée
Prêt à frapper…

Égée
Prêt à mourir…

Médée
J’habitue ma main à l’inclémence; Égée, je te poignarde.

Égée
Je meurs.

Médée
Ah, tu es fou !

Égée
Elle s’en va, elle se moque de moi ?
Elle s’en va et ne me tue pas ?
Où, où t’es-tu enfuie ?
Où, hélas, as-tu disparu, scélérate, parjure ?
C’est ainsi que tu manques à la parole
Que tu m’as donnée de me transpercer le sein ?

Ô promesses trahies,
Ô bête sauvage, coupable, criminelle,
Donne-moi mes blessures,
Donne-moi ma mort !

Perfide, tu n’entends toujours pas ?
Tu ne reviens pas ? et moi,
Je vis, je respire l’air de mon tourment, de mon martyre.

Ô promesses trahies,
Ô bête sauvage, coupable, criminelle,
Donne-moi mes blessures,
Donne-moi ma mort !

 

Scène VI
Oreste

 

Air

Oreste

 

Un amour violent tourmente l’âme,
La jalousie fait subir un grand martyre;
L’appétit m’épouvante,
Et la soif est dure et cruelle,
Mais il est plus dur et plus pénible
D’être au service d’une femme amoureuse.

On voit bien à tout moment
La lune changer de forme dans le ciel;
La plume est légère, et aussi le vent,
La fortune varie sans cesse,
Mais plus légère et plus inconstante
Est la cervelle d’une femme amoureuse.

Récitatif

Oreste
Je suis venu dans ce palais en explorateur pour le compte de la belle Hypsipyle; je voudrais y avoir des informations, y obtenir des nouvelles concernant Jason. Ce pays est soupçonneux, et qui cherche à s’enquérir des affaires des grands risque sa vie dans de périlleuses entreprises; je suis seul et mon visage me dénonce comme étranger, ainsi que mon accoutrement; plutôt que d’être au service d’une femme, je préfèrerais devenir bigleux, boiteux et bossu.

 

Scène VII
Oreste, Démos

 

Démos
Je suis là, que, que, que veux-tu ?

Oreste
Je n’ai jamais été à Colchos, je ne connais personne ici.

Démos
Il ne me répond pas ? Ah, il ne m’en, m’en, m’en…

Oreste
Moi ?

Démos
…tend, tend,

Oreste
Tend, tend…

Démos
Eh, tu ne m’entends pas ?

Oreste
Avec ces sons bizarres, je croyais que tu appelais un chien.

Démos
Au contraire, c’est toi qui m’as appelé.

Oreste
Moi, je t’ai appelé ?

Démos
Oui, toi.

Oreste
Et qui es-tu ?

Démos
Tu ne le vois pas ?

Oreste
Non, ma foi, je ne le vois pas.

Démos
Si tu me regardes bien de dos et de face, mon nom est écrit sur mon dos. Tu me reconnais, maintenant ?

Oreste
Je reconnais que tu es bossu.

Démos
Et bossu je suis.
Je suis Bossu, je suis Démos,
Je suis beau, je suis brave,
Le monde est mon esclave,
Je n’ai pas peur du diable,
Je suis joli, gracieux,
Lascif, amoureux.
Si je danse, si je chante,
Si je touche la lyre,
La cour m’admire.
Toutes les dames pour moi brûlent et sou, sou,
Sou, sou, brûlent et sou, sou, sou…

Oreste
Et soupirent.

Démos
Sou, sou, sou, sou, sou, sou…

Oreste et Démos
Brûlent et soupirent.

Oreste
Quel curieux langage !

Démos
Tu es trop, trop, trop pressé, et si tu te moques de ma façon de parler, ma grande bravoure saura te casser la ca…

Oreste
Aïe !

Démos
La caboche, contre ce mur.

Oreste
C’est ainsi qu’on traite un étranger à Colchos ?

Démos
Quoi, un né-, un né-, un étranger ? J’ai parlé, j’ai bien parlé, qu’est-ce qui t’ébahit ? Je te défie, mets l’épée à la main.

Oreste
(C’est un bouffon.) Calme-toi, l’ami, et ne va pas, à la cour…

Démos
Quel ami, quelle cour ? L’épée à la main, te dis-je; maintenant que je suis en fureur, je veux me battre en duel, je veux t’arracher le cœur.

Oreste
Je te demande pardon, cher ami; je t’accorde la victoire, je me reconnais vaincu, et si j’ai trop parlé, ce fut pour mon malheur.

Démos
Voilà ce que peut faire la bravoure !

Oreste
Pitié, seigneur, pitié !

Démos
Pour que tu voies que je suis aussi généreux que je suis fort, je te donne la vie en ca, en ca ca, en cadeau.

Oreste
Geste de héros !

Démos
De héros ? Si tu m’avais vu, face à l’ennemi, me mettre en attitude guerrière, cracher du feu par les yeux, prendre un visage féroce, et avec le glaive, avec la lance, lancer des estocades et fulminer des revers, tu aurais vu s’élever à mes pieds une pi, une pipi, une pyramide de morts et de blessés; et devant mes coups sauvages qui dénervent, dépulpent, désossent, tu reconnaîtrais que Mars n’est que le plus humble de mes écoliers.

Oreste
Je te crois, je te crois; mais pose donc ton fer.

Démos
Allez, je le pose, et je te déclare mon ami.

Oreste
Eh bien, maintenant, sois gentil, dis-moi: connais-tu par hasard…

Démos
Malheur !

Oreste
Qu’as-tu ?

Démos
Je sens que ma fureur ne s’est pas totalement épanchée: laisse-toi donner au moins une blessure.

Oreste
Tu manques de parole ?

Démos
Laisse-toi donner rien qu’une estocade.

Oreste
Cela, c’est me tenter !

Démos
Ah, arrête ! Je sens que mon sang se calme. Parle, me voici apaisé.

Oreste
Le Ciel soit loué. Connais-tu Jason ?

Démos
Nous sommes ca-, nous sommes camarades. Qu’est-ce que tu, tu, turlututu, qu’est-ce que tu lui veux ?

Oreste
Je veux savoir s’il se trouve à Colchos.

Démos
Qui t’envoie ?

Oreste
C’est mon zèle qui m’éperonne.

Démos
Tu veux que je te dise ?

Oreste
Dis-moi.

Démos
Je te considère comme un espion.

Oreste
C’en est trop, tu mens.

Démos
Ah, quelle fureur !

Oreste
Je te reverrai dehors.

Démos
Arrête, écoute.

Oreste
Que veux-tu dire ?

Oreste et Démos
Tu es trop irascible/indiscret.

Démos et Oreste
[
Démos] J’ai parlé en plaisantant, tu dois me pardonner.
[
Oreste] J’ai parlé sérieusement, tu dois te repentir.

Démos
Je me repens.

Oreste
Je te pardonne.

Démos
Et pour Jason, je jure que te vais te ra-, te ra-, te ra-, te raconter toute la vérité. Je m’en vais par ici; toi, va-t’en par là, et je t’attends pour faire la paix au ca, au ca, ca ca ca ca ca ca, et je t’attends pour faire la paix au ca, au ca, ca ca ca ca ca ca…

Oreste
Je ne t’entends plus; je viendrai, va donc, file. Je vais le suivre; il n’est pas malin, il est terrifié par mon étrangeté; il me dira tout.

Démos, revenant
Au cabaret.

 

Scène VIII
Delfa

 

Air

Delfa

 

Que le temps s’envole, puisqu’il le peut;
Que s’écoule la ronde des années fugitives,
Que l’âge me dérobe
Les fleurs de mon visage, l’or de mes cheveux;
Que ma beauté aille disparaître
Dans une mer d’éternel oubli;
Mais que je cesse d’aimer,
Je n’en ferai rien, non, ma foi,
Non, ma foi, je n’en ferai rien, non, pas moi.

L’amour, dans la jeunesse,
Est une démangeaison qui naît, et n’a guère de force;
Mais au-delà de la quarantaine,
Il s’enracine dans le cœur, et pénètre dans les os;
Le Temps avare pourra à chaque instant
Briser ma fierté et ma vivacité;
Mais que je renie l’amour,
Qu’on dise ce qu’on veut,
Ce qu’on veut, qu’on le dise : pas moi, pas moi.

Récitatif

Delfa
Mais voici que Jason s’est déjà présenté dans les appartements royaux. Je cours vers Médée. Viens, viens, madame; viens, ma fille chérie; tu pourras lui parler ici; presse le pas.

 

Scène IX
Médée, Delfa

 

Médée
Ô Dieu ! Jason arrive, il vient vers moi. Mon cœur, à quoi vas-tu t’accrocher ? Ah ! ne change pas de dessein; parmi les décisions féminines, l’improvisation est la plus digne. Delfa, laisse-moi seule, et ne permets à personne de m’observer ou de m’écouter.

Delfa
J’obéis; toi, sois rusée pour atteindre le résultat que tu souhaites; parle au bon moment, agis comme il faut, arrive à tes fins.

 

Scène X
Jason, Médée

 

Jason
Reine, c’est aujourd’hui que j’ai juré de passer dans le monstrueux champ clos. Pour en sortir ou glorieux, ou mort, je ceins mes armes, prêt pour l’entreprise fatale. À toi, divinité de Colchos, majestueuse Médée, je viens me recommander.

Médée
À moi ?

Jason
À toi.

Médée
Je ne te connais pas.

Jason
J’ai séjourné un an à Colchos; je me suis incliné dévotement devant toi; tu m’as vu, je t’ai vue; et maintenant, tu te moques ainsi de ton humble esclave ?

Médée
Les murailles violées
D’une demeure royale qui t’accueillit,
L’honneur enseveli
D’une noble demoiselle,
Orgueil et trophée de ta perfidie,
Font que l’esprit royal
A maintenant honte de t’avoir connu.
Sont-ce là les demi-dieux de Thessalie ?

Dis-moi, perfide, dis-le,
Est-ce ainsi qu’on respecte
Les oreillers royaux ?
Toi, guerrier ?
Chevalier ?
Ce n’est pas vrai.

Tes turpitudes,
Scélérat, tu ne peux les nier;
La femme offensée et celle qui fut l’instrument
De votre commun plaisir vivent en mon pouvoir;
Je détiens les jumeaux
Qu’enfanta de toi l’infortunée;
En se reprochant d’être la mère
D’une progéniture illégitime,
Elle t’accusera, te condamnera comme étant le père.

Dis-moi, perfide, dis-le,
Est-ce ainsi qu’on respecte
Les oreillers royaux ?
Toi, guerrier ?
Chevalier ?
Ce n’est pas vrai.

Jason
Médée !

Médée
Qu’as-tu à dire ?

Jason
Écoute.

Médée
Tais-toi, dispose-toi à mourir; ou bien, quand je parlerai, que ceci soit ta loi: je veux qu’en ce lieu, en cette heure, tu proclames ton épouse la beauté dont tu as joui. Réponds-moi maintenant.

Jason
Si tôt ?

Médée
Sans aucun doute.

Jason
La dame est noble ?

Médée
Elle est ton égale.

Jason
Je suis fils de roi.

Médée
Elle est ton égale.

Jason
Est-elle belle ?

Médée
Tu ne le sais pas ?

Jason
Je ne l’ai jamais vue.

Médée
Elle est belle, et pour le moins, elle s’estime belle; et si elle ne l’est pas, tu aurais dû y penser avant. Attends-moi ici, je reviens avec ton épouse.

 

Scène XI
Jason seul

 

Jason
Mes amours secrètes lui sont connues ? Ah, il n’est que trop vrai: les cours regorgent d’esprit rusés qui vivent de racontars; mais au moins, il me sera donné de voir cette beauté qui me rend amoureux. Mes yeux, ne vous laissez pas éblouir, supportez ses rayons; vous allez bientôt voir le soleil près de vous. Mais Médée revient déjà, et Delfa la suit.

 

Scène XII
Médée, Delfa, Jason

 

Médée
Jason, voici ton épouse. Regarde comme, le cœur en fête, elle brûle d’amour tout entière, comme elle étincelle, ton amoureuse dame. Tu ris ? Tu ris encore ? Tu tardes encore, ingrat sans parole, à donner la foi de mari à celle qui t’a donné sa fleur virginale ? Traître ingrat !

Jason
Reine, je comprends, je comprends cette amusante plaisanterie; ma foi, fais ce que tu veux: tes plaisanteries sont pour moi des faveurs.

Médée
Quelles plaisanteries ? Quelles faveurs ?

Jason
Réfrène cette rigueur. Il est vrai, à la faveur de l’ombre, j’ai cueilli les roses dans le jardin d’Amour; mais au toucher et à l’odeur, j’ai reconnu qu’elles étaient intactes et couvertes de rosée. Ces roses que tu me présentes, si maltraitées et si affaissées, nées au milieu des ruines de l’antiquité, ô Médée, ce ne sont pas elles, et je n’ai pas pour habitude d’idolâtrer
Gabrine. Delfa, dis, toi qui sais quelle pudeur a présidé à nos relations, dis si je t’ai jamais sollicitée d’amour.

Delfa
Ces bonnes fortunes, pour moi, sont évanouies.

Médée
Par Dieu, dirige tes regards vers mes yeux, fixe mon visage, et tu apercevras celle qui t’a accueilli sur son sein royal. Jason, mon âme, mon espérance, mon idole, ton épouse, ta bien-aimée, c’est moi.

Jason
Oh, révélation si désirée de ces grâces adorées ! Je vous vois et je vous reconnais, et ma stupeur est déjà ensevelie, je vous vois et je vous admire, trésors qui m’êtes dévoilés, ô vous, yeux, - oui, oui, vous êtes ces astres sérénissimes – je vous reconnais bien à ces splendeurs si vives, avec lesquelles vous me frappâtes même dans l’ombre; ô ma belle Médée, mes délices, mon épouse, ma reine, ma déesse, ivre de tant de joies, amant devenu immortel, je consacre à ta grande divinité, m’empressant de t’obéir, ma foi, ma main, mon âme et mon esprit.

Médée
Ô mon cœur,

Jason
Ô mon amour,

Médée
Brûles-tu ?

Jason
Si je brûle, ô Dieu ?

Médée et Jason
Brûle donc, mon bien aimé, car je brûle moi aussi.

Médée
Des joies plus fortunées que les miennes…

Jason
Des délices plus heureux…

Médée
Les dieux là-haut n’en ont pas.

Jason
Trêve de douceurs, Amour, assez, assez.

 

Scène XIII
Delfa seule

 

Air

Delfa

 

Jouis, jouis,
Beau couple,
Car le plaisir
Est redoublé
Grâce à ces nœuds.

Charmant nouvel usage:
Pour trouver un mari,
Les fillettes aujourd’hui se donnent à l’essai:
Gracieuse gestion,
Fine politique,
Avant d’agir en épouses,
Elles savent être mères et élever leurs enfants.

Amour promet et donne
De trop doux plaisirs;
L’honneur d’une demoiselle est contenu
Dans des limites trop étroites;
Celui qui veut tenir en bride
Une femme amoureuse
Peut aussi bien espérer rassembler dans son sein
L’onde de la mer écumante.

Si jadis la fièvre d’amour
A infecté mes fibres,
Un séduisant amoureux
M’a serrée sur son sein, et a guéri tout mal;
Ainsi, je n’ai pas fait injure
À ma chasteté,
J’ai fauté pour ma santé
Et non pas par lubricité.

 

Scène XIV
Des rochers et des cabanes, à l’embouchure de l’Ibéros
Hypsipyle seule

 

Air

Hypsipyle

 

Hélas, que dois-je faire ?
J’ai perdu mon bien aimé, mon idole,
Que dois-je faire ?
L’espérance ne peut plus
Me maintenir en vie,
J’ai perdu mon trésor,
Malheureuse, et je ne meurs pas ?

Coulez, sources, ruisseaux,
Des larmes de douleur
Pour accompagner mes plaintes;
Soufflez, brises, soufflez,
Et au son de mes soupirs,
Renforcez votre souffle.
J’ai perdu mon trésor,
Malheureuse, et je ne meurs pas ?

Récitatif

Hypsipyle
Arrête-toi, arrête-toi, cruel,
Reviens sur tes pas, perfide !
Abordez à ce rivage,
Voiles fugitives,
Celui que vous transportez avec vous
C’st mon cœur, ma vie, mon désir,
C’est Jason, mon bien-aimé, mon époux.
Arrêtez, vous dis-je, ô Dieu !
Mais quel est mon délire ! À qui parlé-je ? Où suis-je ?
Ce sont ici les rives
À l’embouchure de l’Ibéros,
Et voici le sentier
Qui m’a conduite au logis couvert de chaume
De la vieille Gimena,
Qui, compatissante, m’a recueillie avec mes fils.
Mon fidèle Oreste ne peut plus tarder
À revenir de Colchos,
Pour me donner, oh Dieu ! soit des nouvelles funestes
De mon tyran chéri, soit un agréable avis;
S’il ne revient pas, je suis morte;
S’il revient, malheur, mon cœur frémit d’horreur,
Car il le croit porteur de sinistres nouvelles.

Air

Hypsipyle

 

Ainsi, en un même instant,
Je veux et ne veux pas,
Je désire et je crains,
Et je fais sans cesse place
À un plus grand tourment,
Une peine plus cruelle;
Et je ne comprends qu’à la fin
Que mon âme est le martyre même.

 

Scène XV
Une grotte pour les incantations
Médée, chœur d’esprits

 

Médée
Gonds grinçants,
Ouvrez-moi l’accès
De l’antre magique
Et laissez-moi
Dans les ténèbres
Du noir logis.
Que sur l’horrible autel
Du marais stygien
Resplendissent les feux
Et qu’ils envoient vers le haut
Des fumées qui troublent
La lumière du soleil:
Depuis ta terre brûlée,
Grand monarque de l’ombre, écoute-moi avec attention,
Et si les traits d’Amour t’ont jamais transpercé,
Exauce, ô roi des peuples souterrains
L’amoureux désir qui aiguillonne mon cœur,
Et que tout l’Averne s’unisse pour cette belle œuvre.
Déjà, j’agite ma baguette,
Déjà, je frappe
Le sol du pied:
Horribles démons,
Esprits de l’Érèbe
Volez vers moi:
Est-ce en vain que je vous appelle ?
Quels fracas, quels sifflements
Empêchent que parviennent au gouffre aveugle
Mes paroles terribles ?
Depuis les sables du Cocyte,
Toute en rage, je vous convoque ici,
Sur mon seuil,
Je vous veux ici,
Pourquoi tarder davantage ?
Allez, allez, divinités du Tartare, sus, sus, sus, sus !

Volano [sic]
Médée, tes paroles lient la volonté
Du grand chef du Tartare
Et les divinités infernales se plient à tes ordres;
Pluton a entendu tes paroles;
Dans ce cercle d’or
Est enfermée la valeur
Qui armera le cœur
De Jason en ce jour.

Médée
Oui, oui, oui,
Il vaincra,
Mon roi,
Pour lui,
La divinité
De là-bas
Combattra,
Oui, oui, oui,
Il vaincra,
Il vaincra.

 

Scène première
Des rochers et des cabanes
Hypsipyle, Alinda

 

Hypsipyle
Oreste n’arrive pas encore, et chaque instant accroît mon tourment et me perce le cœur. Va-t’en, ma fidèle servante, va au port voisin, demande à tous les marins qui s’y trouvent si le fidèle Oreste n’est pas encore revenu de Colchos; moi, dans ces ténèbres solitaires, je resterai en compagnie de ma douleur.

Air

Alinda

 

Je sais d’expérience
Qu’Amour infuse un âpre poison dans les âmes;
Mais j’ai su rapidement
Congédier de mon sein la douleur qui m’a affligée,
Et, avec mon esprit avisé,
Si j’ai perdu un galant, je me suis divertie avec un autre.

Qui s’éprend
D’un seul amour, ne reste jamais les yeux secs;
L’astre qui apporte le jour,
On l’admire parce qu’il resplendit pour tous;
Qui se contente d’un seul
Souffre beaucoup, ne jouit nullement, et vit toujours dans l’embarras.

Récitatif

Alinda
Je vole au port; mes solides arguments doivent te procurer paix et réconfort: une chevelure blanchit vite, les saisons s’envolent, et en fin de compte, ce sont les années de jeunesse qui feront défaut, et non les Jason.

Hypsipyle
Alinda est trop légère lorsqu’elle suit son tempérament et sa folle volonté. Hélas ! je n’en puis plus; l’énergie me fait défaut, mon âme défaille dans mon sein, mon pied chancelle, et à force de fatigue, je trébuche sur le sol.

Air

Hypsipyle

 

Venez, pensers,
Reposer dans mon sein,
Adoucissez par le sommeil
L’odieux destin,
Dormez, mes yeux.

 

Scène II
Oreste, Hypsipyle

 

Oreste
Je te touche enfin, ô rivage !
Je te baise, terre !
Je ne crains plus les horribles souffles
Du perfide Auster, ou la guerre que livre la tempête.
Ondes, je vous fais la révérence;
Vents, je suis votre serviteur;
Neptune, adieu, porte-toi bien;
Soyons amis comme avant,
Mais de loin.
Dans un royaume inconstant,
Sur un sol fluctuant,
Dans une maison qui flotte,
Oreste ne mettra plus jamais les pieds.
Mais il est temps que je retourne vers Hypsipyle.
C’est certainement sa cabane. Malheur, que vois-je ?
Étendue sur ces myrtes,
La malheureuse me semble
Privée de mouvement et d’esprit.
Qu’elle soit morte ou vive,
Je m’approche tranquillement:
Les morts de ce genre
Ne me font pas peur;
Je sens son cœur qui bat,
Elle respire avec effort,
Et entre l’amour et la colère,
Elle combat en songe.

Hypsipyle
Cruel, tu t’en vas, ô Dieu ?

Oreste
Je suis là, près de toi, mon cœur.

Hypsipyle
Près de moi ?

Oreste
Près de toi.

Hypsipyle
Tu me quitteras ?

Oreste
Jamais, jamais.

Hypsipyle
Si tu me quittes, je meurs.

Oreste
N’en doute pas, je t’adore.

Hypsipyle
Approche-toi, veux-tu ?

Oreste
Mais si ensuite je t’embrasse ?

Hypsipyle
Ô, combien j’aurai de plaisir !

Oreste
Elle me tente vraiment.

Hypsipyle
Tu repars sur la mer cruelle ?

Oreste
Oui, les voiles se gonflent.

Hypsipyle
Et où est passé mon honneur ?

Oreste
Ma foi, ce n’est pas moi qui l’ai.

Hypsipyle
Ah, reste donc avec moi.

Oreste
Elle retrouve son calme.

Air

Oreste

 

I
Jolies lèvres décolorées,
Belle bouche pâlotte,
Tu n’es ni large ni étroite
Et en rêvant, tu invites aux baisers.

II
Tu m’as attiré, je ne suis pas sourd,
Maintenant, à cause de toi, je défaille et languis;
Si je t’embrasse, je suis trop hardi;
Si je ne le fais pas, je suis un balourd.

Récitatif

Oreste
À la fin, je suis décidé, je veux l’embrasser. Si jamais elle apprend un si plaisant larcin, je m’excuserai en disant que l’occasion a fait le larron. Maintenant, Oreste, de l’adresse ! Prends garde à ne pas la réveiller: Cher visage divin…

Hypsipyle
Où pars-tu, mon tyran ?

Oreste
Bonne nuit et bonne année.

Hypsipyle
Tu sais pourtant que je me consume.

Oreste
Le baiser est parti en fumée. Tu ne me vois pas, madame ? Tu ne me reconnais pas ?

Hypsipyle
Oreste, c’est toi ? Pourquoi ne m’as-tu pas réveillée ?

Oreste
Parce que tu t’es réveillée toi-même.

Hypsipyle
Dis-moi, que fait Jason ? Est-il vivant ou mort ? Veut-il que je l’attende, ou que je parte ? Répondra-t-il de vive voix, ou par lettre ? Me garde-t-il sa foi ? Ou m’a-t-il oubliée ? Me méprise-t-il, ou m’adore-t-il ? Veut-il que je vive, ou que je meure ?

Oreste
Que d’interrogations ! Pour répondre à toutes, il faudrait un troupeau de docteurs. Peu de paroles, mais bonnes: sois tranquille, dame, Jason ne t’aime plus.

Hypsipyle
Sois ferme, mon cœur ! Tu as parlé avec Jason ?

Oreste
À peine arrivé à Colchos, Jason est devenu l’amant d’une beauté qu’il n’a jamais vue et dont il n’a eu les faveurs que dans l’obscurité; devenu guerrier au service de l’amour, il s’abandonne aux plaisirs, n’a cure de son honneur; juge donc s’il se soucie de celui d’autrui !

Hypsipyle
Tu n’as rien de plus à me dire ?

Oreste
Cela te paraît peu ? Écoute donc: s’il a conquis la toison d’or, pour s’en aller à Corinthe, la nef Argo devra d’ici quelques heures passer par cette embouchure. Tu pourras peut-être lui parler ici même avant le soir, il se confiera peut-être à toi, qui sait ? Espère, dame, espère.

Hypsipyle
Que puis-je espérer
Si, dans mon sein,
Mon âme, ô Dieu ! défaille,
Si mes esprits sont abattus,
Mes forces perdues,
Par tant de blessures ?
Fuyez, espérances,
Disparaissez
Loin de moi;
Mon cœur, déjà mort,
Ne peut plus faire place
À votre réconfort.
Mais pourtant, s’il arrivait ici,
Le perfide inconstant
Qui sait si, en voyant
Mon royal visage,
Pris de pitié,
Vaincu par la justice,
Il ne se corrigerait pas,
Ne retournerait pas en lui-même, ne me reviendrait pas ?
Ô malheureuses espérances,
Vous me donnez encore des illusions, j’espère encore ?
Je suis si désespérée
Que je finis par désespérer de pouvoir désespérer.
Pour ma perte, on invente
Là-bas, dans le royaume de Dité,
De monstrueux fléaux,
De prodigieux martyres,
De stupéfiantes angoisses.
Fuyez, espérances,
Disparaissez
Loin de moi;
Mon cœur, déjà mort,
Ne peut plus faire place
À votre réconfort.
Mais quel est ce délire, malheureuse ?
Quelles espérances, quelle mort ?
Quel réconfort, quel cœur ?
Quels martyres, quelles angoisses
Menacent de ruine
Un esprit royal ?
Je suis désespérée, oui, mais je suis reine:
Sur les ailes du désir,
Vers le sol ennemi,
Avide de vengeance,
Je me dirige, ravageuse;
Je fends déjà l’écume marine,
Je sillonne les flots;
Que meure le perfide ! À Colchos, à Colchos !

 

Scène III
Le château où se trouve le labyrinthe
Médée, Jason, Delfa

 

Médée
Voici le château fatal; c’est ici que je te remets l’anneau enchanté dans lequel se trouve enfermé le génie guerrier. Que ta main gauche soit parée de ce cercle d’or: il résiste, il affronte, il combat, il tue, il terrasse, il vainc, il triomphe, et finit par retourner dans l’anneau.

Duo

Médée
Je te quitte,

Jason
Tu me quittes,

Médée
Ma vie,

Jason
Bien-aimée,

Ensemble

Médée
Mon amour,
Mais mon âme et mon cœur
Restent avec toi.

Jason
Mon amour,
Mais mon esprit et mon cœur
Partent avec toi.

 

Scène IV
Jason seul

 

Jason
Quelle audace, quelle valeur
Me parcourent les fibres ?
Je reconnais cette nouvelle puissance
Comme venant de Médée. Aux armes, aux armes !
Vous tous, monstres, bêtes fauves, gardiens
De l’horrible cercle
Du fatal labyrinthe,
Entendez les paroles du Thessalien Jason:
Obéissez, ouvrez ces portes de fer
Pour me donnner passage,
Ou je les brise et vous défie en combat à mort.
Mais quel est ce dragon, ou ce monstre,
Qui apparaît dans cet antre ténébreux ?
En ton nom, ô Médée,
Je me jette, je me précipite
Dans l’obscure ménagerie.

 

Scène V
Médée, Delfa

 

Médée
Jason, ô Dieu ! Jason, où vas-tu, mon époux ?

Delfa
Tu as encore peur ?

Médée
Je crains toujours que mon époux idolâtré me fuie; je sais que le dieu au bandeau a des ailes, et que, léger comme la plume, le dieu volant est instable.

Delfa
Ne sais-tu donc pas quelle vertu possède ton anneau magique ? Ma fille, dissipe ta peur: puisque tu lui as donné ton anneau, ton honneur est sauf.

Médée
Le pouvoir de mon art est sans limites; mais pourtant, je sens encore dans mon sein une ardeur et une jalousie sans bornes.

Delfa
Jalousie, vis-à-vis de qui ? Serait-ce qu’une ravissante dame vivrait là-dedans ? De grâce, dame, partons.

Médée
Je veux attendre la fin.

Delfa
Tu feras naître des soupçons.

Médée
À quel sujet ?

Delfa
Au sujet de ton honneur.

Médée
Ne m’a-t-il pas déclarée son épouse ?

Delfa
Et mère de ses enfants.

Médée
Mais Jason revient déjà.

Delfa
Hercule l’a vu, et il passe à l’intérieur des murailles.

Médée
Il est paré de la toison sacrée. La victoire est acquise.

 

Scène VI
Médée, Jason, Delfa, Hercule

 

Médée
Tu es blessé, bien-aimé ?

Jason
Non, ma vie; sous tes auspices, j’ai exterminé les monstres, je me suis rendu maître de la toison d’or, et j’ai vaincu.

Hercule
Jason, tu as remporté la toison, je me réjouis de ton triomphe; mais déjà, le tumulte populaire élève contre toi un cri d’envie. Il n’est plus temps de s’attarder: au rivage, au rivage !

Jason
L’endroit est proche, allons. Mon épée ensanglantée nous fraiera un passage.

Démos arrive, observant.

Médée ?

Médée
Jason ?

Jason
Je pars.

Médée
Où ?

Jason
À Corinthe.

Médée
Je te suis.

Jason
Et nos fils ?

Médée
Ils sont sous bonne garde.

Jason
Que dira ton père ?

Médée
Je suis avec mon époux.

Jason
Et ta patrie ?

Médée
Je n’y pense pas.

Jason
Le règne ?

Médée
Je n’en ai cure.

Jason
Tes vassaux ?

Médée
Je n’en fais aucun cas.

Jason
Ô mon trésor…

Médée
Si je ne viens pas, je meurs.

Jason
Viens et vis, toi, ma vie.

Médée
Oh l’heureux départ…

Jason
Chère et douce fuite…

Jason et Médée, ensemble
Aux navires, aux navires !

 

Scène VII
Démos, Égée

 

Démos
Aux navires, aux navires ? Médée et Jason s’embrassent ? Et ils partent pour aller à Corinthe, ils s’enfuient, ils s’embarquent ? Infortuné Égée, mon pauvre seigneur, misérable roi ! Qui me dira où il est, hélas ? Je vole par là; non: par ici, c’est mieux; mais peut-être; oui, je vais par ici, mais si… ? Ma foi, je le trouve par ici; malheur ! par là, par ici, par ci, par là. Je n’en peux plus. Entre le doute et le tourment, je suis en sueur; je vais me reposer et me faire de l’air.

Air

Démos

 

Dames, si vous pensez
Avec vos ruses et vos caresses
Me rendre amoureux, vous vous trompez.
Oui, ma foi, vous vous trompez:
Mes beautés, je les veux pour moi.
Même si je vous vois
Souffrir,
Languir,
Crever,
Mourir,
Jamais je ne tomberai amoureux.
Non, non, non, non, non, non,
Ne l’espérez pas, ma foi:
Mes beautés, je les veux pour moi.
Avec vos caresses feintes,
Dames, si vous tentez
D’enchaîner mon cœur, n’y comptez pas,
N’y comptez pas:
J’ai fait au Ciel vœu de chasteté.
Même si je vous vois
Souffrir,
Languir,
Crever,
Mourir,
Jamais je ne tomberai amoureux.
Non, non, non, non, non, non,
Ne l’espérez pas, ma foi:
J’ai fait au Ciel vœu de chasteté.

Récitatif

Démos
Ho ho, comme ça, je suis bien. Égée, Égée, Égée, tu veux les nouvelles ? Je suis là.

Égée
Tu m’appelles ?

Démos
Oh oui, seigneur: d’étranges nouvelles, seigneur: des fuites, des assassinats, des armes, une rumeur.

Égée
Dis-moi vite: qui s’enfuit ?

Démos
Médée, a- a-vec…

Égée
Quoi ?

Démos
Médée…

Égée
Continue.

Démos
Médée, a- a-vec…

Égée
Par Dieu, avec qui ?

Démos
Avec Jason, elle s’est enfuie.

Égée
Malheur !

Démos
Et dans une douce fuite, ils s’embrassent en criant « aux navires, aux navires ! »

Égée
Et où doivent-ils aller ?

Démos
Ils s’embarquent pour Co, Co, Co, pour Co Co Co…

Égée
Pour Coïmbre ?

Démos
Non, pour Co Co Co Co…

Égée
Pour Coralto ?

Démos
Mais non, pour Co Co Co…

Égée
Pour Corinthe ?

Démos
Ah, bien, bien ! tu m’as tiré d’affaire.

Égée
Voilà donc la raison pour laquelle Médée me hait: elle aime Jason. Dieu, je suis mort ! Toi, suis mes pas, et poursuivons les fugitifs dans une petite barque; un puissant décret éternel veut que je poursuive Médée jusqu’en enfer.

Démos
L’enfer, ma foi, je n’y vais pas, je recule toujours devant le feu; si je le vois de loin, je te plante à la porte et je fais demi-tour.

 

Scène VIII
Un bois, la mer
Oreste, Alinda

 

Oreste
Pour retrouver son honneur, bien que le ciel s’obscurcisse et que la mer se fâche, la reine excitée a décidé de traverser vers Colchos. Marins, pilotes, un vaisseau pour Colchos, vous n’entendez pas ?

Alinda
Amour, honneur, séparation et jalousie sont les quatre éléments qui produisent parfois la mort, ou la folie.

Duetto

Oreste
Alinda, par ma foi, tu sais que je t’aime;
Mais ne va pas déjà croire
Que je délire pour toi;
Alinda, par ma foi, tu sais que je t’aime.

Alinda
Tu sais que je t’aime et t’aimerai,
Mais si tu me quittes un jour,
Je ne deviendrai pas folle;
Tu sais que je t’aime et t’aimerai.

Oreste
J’adorerai ta beauté.

Alinda
Je serai toujours à ton côté.

Oreste et Alinda, ensemble
Mais que je divague pour toi, ça, pas question.
Le vrai plaisir/La vraie jouissance
Est celui/celle qui chasse
Chagrin et douleur.Jouissons ainsi,
Devienne fou qui veut.

 

Scène IX
Démos, Oreste

 

Démos
Au secours ! à l’aide ! Holà ! Je meurs, malheur ! Pi-, pi-, pi-, pitié !

Oreste
Quelle est cette voix sur le rivage qui vient frapper mon ouïe ?

Démos
Flots scélérats, c’est ainsi que vous m’assassinez ?

Oreste
Les cris deviennent plus forts; mais voici qu’un nageur apparaît déjà à terre.

Démos
Misère ! je suis mort ! misère ! pau-, pau-, pauvre de moi !

Oreste
Qui es-tu ?

Démos
Tu ne le vois pas ? Je suis un mort qui tremble, un reste laissé par les poissons, l’ombre de Démos.

Oreste
Eh, par ma foi, c’est Démos. Tu ne me reconnais pas ?

Démos
Non.

Oreste
Ouvre bien les yeux.

Démos
Et comment, si je n’en ai pas ? Un thon, un esturgeon les ont mangés il y a un instant en guise de collation; mais attends ! je décolle mes cils, et j’y vois, je vois le ciel, et ces campagnes; j’ai les yeux intacts. Oreste ? Oreste, mon ami ? Quel est ce lieu où je te vois ?

Oreste
Et moi, comment est-ce que je te retrouve ici ?

Démos
Dans un tel état qu’on ne peut pas faire pire.

Oreste
Comment es-tu arrivé ici ?

Démos
Le roi d’Athènes, mon maître Égée (qu’il soit maudit !), pour suivre la fameuse nef Argo, est monté avec moi sur un frêle esquif, en proie à ses délires; la mer, la pluie, la tan tan tan tan…

Oreste
Et puis ?

Démos
La tempête et le vent
Tantôt m’envoyaient au fond,
Tantôt jusqu’au ciel me soul, me soul,
Me soul, me soul, me soul…

Oreste
Fa ré, fa ré…

Démos
Mi sol, mi sol…

Oreste
Fa, ré, mi fa…

Démos
Mi sol, mi sol…

Oreste
Ah la belle musique !

Démos
Et tantôt jusqu’au ciel me soulevait.
Je me suis finalement retrouvé
Tout trempé par les flots,
Sans rame ni timon,
Puis, selon la volonté du Ciel,
La barque étroite a cogné un gros écueil,
Elle s’est brisée en morceaux,
Égée est allé à l’eau,
Il a coulé, il s’est noi noi noi…

Oreste
Il s’est noyé.

Démos
Noi noi noi noi…

Oreste et Démos
Il s’est noyé.

Oreste
Et toi, si tu en fais autant,
Tu te noieras sur les écueils du langage.

Démos
Moi, sortant moulu des flots,
Après y avoir ava-
Ava, ava, ava…

Oreste
Ah, va, belle traîtresse…

Démos
Qui m’as volé mon cœur,
Me rends amoureux par ton regard
Et me laisses à la porte,

Oreste
Ah, va, belle traîtresse…

Démos
Après y avoir avalé la tasse, j’ai laissé mon esprit dissous dans la mer; après quoi, sur cette plage, mon cadavre sans sépulture est venu échouer.

Oreste
Noble humeur ! Maintenant dis-moi: la nef Argo est-elle partie ?

Démos
Elle est partie, à la male heure, avec Jason à son bord.

Oreste
Elle apparaît déjà proche. Je cours en donner des nouvelles à Hypsipyle. Viens avec moi pour te refaire de tes malheurs; je te donnerai du feu et des vêtements.

Démos
Je te serai éternellement obligé de tant de compassion. Tâte mon pouls: la fièvre m’a déjà pris.

Oreste
Les morts ont la fièvre ?

Démos
Je suis un mort malade, misère, misère !

Oreste
Qu’est-ce que tu as ? Qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce qui t’arrive ?

Démos
Quelle peur, quelle dou-, dou-, dou-, douleur !

Oreste
Et que, que sens-tu ?

Démos
Je sens une baleine qui me frétille dans la panse.

 

Scène X
Jason, Médée, Bessus, Hercule et les Argonautes;
chœur de soldats, chœur de marins

 

Duetto

Jason
Descends, ô belle,
Viens au port.

Médée
Une chère étoile
Nous a conduits ici.

Jason
La colère de la mer
N’est plus un désagrément.

Médée
La farouche tempête
Paraît apaisée.

Jason
Toute cette terre est accueillante.

Médée
La mer est divine.

Jason et Médée, ensemble
Jason: Là où Médée répand ses rayons,
Médée: Là où Jason répand sa splendeur,
Jason & Médée: La terre est belle, le ciel riant, les eaux brillantes.

Récitatif

Hercule
Jason, je constate que la noble mémoire de tes victoires est déjà enregistrée dans le temple de l’éternité; mais je voudrais, avec ta permission, te voir triompher en soldat viril, et non pas toujours efféminé.

Jason
Quel…

Médée
Tais-toi, ma vie: Hercule a oublié que les passions d’amour amènent les Hercule, et non les Jason, à filer la laine.

Hercule
Restez ici et soyez heureux; je vais chercher un logis. Amis, allons.

 

Scène XI
Bessus, Alinda

 

Air

Alinda

 

Combien de soldats, ô combien !
De la joie, de la joie, dames amoureuses !
Plaisantes tempêtes,
Ouragans adorés,
Qui nous avez poussés ici,
Recevez mes remerciements,
Grâce à votre pitié,
Ma joie s’accroît,
Après votre tempête vient l’abondance.
Combien de soldats, ô combien !
De la joie, de la joie, dames amoureuses !

Récitatif

Bessus
Pour faire sur terre un petit paradis, la nature, ô belle, t’a donné de l’or dans les cheveux, des étoiles dans les yeux, des roses sur le visage.

Alinda
Pour faire un homme robuste et fier, la nature t’a donné en partage une peau dure, un front sombre, un regard noir.

Bessus
Dis-moi, dis-moi qui tu es, toi qui sembles si belle à mes yeux ?

Alinda
Je suis une malheureuse, mal pourvue d’amoureux, qui, avec des efforts nouveaux et inhabituels, désire fortement, cherche sans cesse, et ne trouve rien.

Bessus
Regarde-moi, et tel que je suis, pour peu que tu ne me dédaignes pas, ma foi, mon amour, je te donne tout.

Alinda
Laisse-moi bien t’examiner; tu ne me déplais pas, ma foi; tu as des yeux brigands.

Bessus
Mais tes yeux divins, si tu appelles les miens brigands, sont, eux, des assassins.

Alinda
Tu veux donc être mon amoureux ?

Bessus
Je réponds oui sans y réfléchir davantage.

Alinda
Quel est ton métier ?

Bessus
Je suis soldat.

Alinda
Toi, soldat ? Ah ah ! Voilà une déclaration qui me fait bien rire.

Bessus
Pourquoi ris-tu ainsi ?

Alinda
Toi, soldat ?

Bessus
Moi, oui.

Alinda
Où est le visage balafré ? Où est l’oreille en moins ? Où est le flanc estropié ? Où est la main coupée ? Malheur ! Arrête de me le dire, j’explose de rire.

Bessus
Donc, celui qui a ses membres au complet ne te paraît pas un soldat ?

Alinda
Le bon soldat doit porter quelque signe notable: au moins un bras en morceaux, un œil de verre, ou une jambe de bois. Mais où vas-tu ?

Bessus
Puisque, tel que je suis, on ne dirait pas que je suis allé à la guerre, je vais aller me faire estropier.

Alinda
Non: puisque tu es entier, je te veux entier; mais comme mon cœur t’apprécierait davantage, si tu étais bon musicien et chanteur.

Bessus
Musicien ? Mon art est le chant et l’harmonie.

Alinda
Mais avec quelle voix chantes-tu ? Et en quel ton ?

Bessus
Tu n’entends pas quand je parle ? Je suis soprano.

Alinda
Soprano ?

Bessus
Oui, pourquoi ?

Alinda
Tu n’es pas castrat, quand même ?

Bessus
Non, je ne le suis pas !

Duetto

Alinda
Plus de guerre, plus de fureur,
Deux cœurs qui aiment et qu’on aime
Doivent passer les heures
En caresses et en chants.

Bessus et Alinda
Plus de guerres, plus de fureurs; qu’Amour triomphe !

Bessus
Plus de trompette ou de tambour, plus de fracas,
Que le cœur se réjouisse
Dans l’amoureuse paix
Au son des baisers.

Bessus et Alinda
Plus de trompette ou de tambour; de l’amour, de l’amour !

 

Scène XII
Oreste, Jason, Médée, Bessus, chœur de soldats

 

Oreste
Seigneur, Hypsipyle, celle qu’à Lemnos…

Jason
Malheur !

Oreste
(Tu m’as bien compris.)… te cherche, et te prie de l’écouter; elle arrive.

Jason
J’ai entendu. Oui, oui, Oreste, nous nous reverrons, adieu. Partons, ma vie.

Médée
Tu ne lui réponds rien d’autre ?

Jason
Quelle étrange rencontre ! Cela suffit, partons, je t’en prie.

Oreste
Ah, seigneur, écoute-la, par pitié !

Jason
Oui, oui, je l’écouterai. Partons, reine.

Médée
Ah, jalousie, ne me tue pas ! Jason, si tu refuses d’entendre une dame qui t’en prie, à tous les coups, tu seras jugé discourtois. Écoute-la…

Jason
Comme tu veux.

Médée
…Ne serait-ce que pour ne pas faire de tort à cet habile messager. Retourne vers ta maîtresse, et dis-lui donc que Jason l’attend ici.

Oreste
Irai-je, seigneur ?

Jason
Obéis.

Oreste
Je vole.

Jason
Pourquoi es-tu si curieuse ?

Médée
Ah, Dieu, je suis morte !

Jason
Qu’est-ce qui te tue ?

Médée
La jalousie.

Jason
La jalousie envers qui ?

Médée
Dis-moi qui est cette femme qui t’envoie un messager avec tant d’audace.

Jason
(Il faut que je prenne un parti.) C’est une folle séduisante, que j’ai vue à Lemnos en me rendant à Colchos. Où qu’elle séjourne, la langue bien pendue, arrogante - comme tu as vu - , elle s’en prend aux gens de passage pour donner pâture à son humeur peccante.

Médée
Quelle sorte de folie a troublé son esprit ?

Jason
Écoute et amuse-toi: elle s’affaire avec vigilance à saisir les habitudes et les antécédents de toutes les femmes qui arrivent sur ce rivage; elle y applique son esprit, elle ressasse le tout, et finit par croire que tout ce qui est arrivé aux autres, de bon ou de mauvais, lui est arrivé à elle; et de la sorte, elle imprime avec force les passions des autres dans ses propres idées, si bien qu’elle est tantôt joyeuse, tantôt affligée; elle rit, elle pleure; elle est déprimée, elle se fâche, selon la cause qui la fait délirer.

Médée
Aimable folie; j’aimerais voir ce qu’il en est vraiment.

 

Scène XIII
Hypsipyle, Médée, Jason

 

Hypsipyle
Dieu, voici Jason, avec la beauté qu’il adore ! Ah, mes esprits, ne me quittez pas ! Feignons la colère; Amour, à l’aide !

Médée
Elle vient vers toi.

Jason
Écoute ses beaux discours.

Hypsipyle
Si, sous la pâleur chagrine d’un visage funèbre, image de la mort, tu ne reconnais pas pleinement ton amante chérie, ton épouse adorée, au moins, dans les larmes que versent mes yeux en deux fleuves douloureux, reconnais, Jason, l’âme et le sang de la malheureuse Hypsipyle qui languit abandonnée.

Jason
(Allons dans le sens de son humeur.) Beauté languissante, mets un frein à tes douleurs, et reviens jouir sur mon sein des amours pour lesquelles tu soupires.

Hypsipyle
O douceurs, ô trésors ! Laisse donc celle-ci; et reviens-moi tout entier, mon âme !

Médée
Quelle extravagante folie ! Noble jeune fille, j’espère qu’il ne t’est pas pénible de me raconter la profonde cause de ta douleur. Dis-moi, tu as aimé Jason ?

Hypsipyle
Plus que mon âme même.

Médée
T’a-t-il rendu ton amour ?

Hypsipyle
Il m’adorait.

Médée
Que réponds-tu, Jason ?

Jason
Ce qui lui fait plaisir.

Hypsipyle
Ce n’est pas vrai, peut-être ?

Jason
Si, ce que tu racontes est vrai: j’ai éprouvé, dans une précieuse passion, des plaisirs réciproques (ah, la belle idée !)

Hypsipyle
Et à la fin, au milieu de ces plaisirs (ah ! on ne peut dissimuler une si grave faute !), tu m’as laissée enceinte.

Jason, à Médée
Tu vas entendre encore mieux.

Médée
Et tu as accouché ?

Hypsipyle
En quelque sorte.

Médée
Qu’est-ce à dire ?

Hypsipyle
En un seul accouchement, j’ai mis au monde une progéniture mâle jumelle.

Médée
Et maintenant, que penses-tu faire ?

Hypsipyle
Suivre Jason.

Médée
Et tu quitteras le sol qui t’a vu naître ?

Hypsipyle
Combien de temps y a-t-il que j’ai quitté ma patrie et mon royaume ?

Médée
Tu es donc reine ?

Hypsipyle
Écoute ces nouvelles.

Médée
Elle est plus que folle !

Jason
Je te l’ai déjà dit: elle est reine, assurément, de grand nom et de grand mérite.

Médée
Que Votre Majesté me pardonne.

Hypsipyle
Si tu m’honores pour t’amuser, femme dont j’ignore le rang et le nom, je te montrerai, pour ta honte éternelle, que bien que couverte de ces humbles hardes, je suis reine, et femme de Jason. Jason, je suis à toi, tu es à moi. Laisse cette vagabonde, reviens sur mon sein en époux et en amant.

Jason
N’aie crainte quant à ma fidélité. Prends ce chemin; sous peu, mon pied viendra là où mon cœur est entraîné.

Hypsipyle
Je serais bien folle de te laisser t’éloigner désormais. Par ici, par ici, mon bien-aimé !

Médée
Ah, Madame, Madame, votre humeur est noble, votre plaisanterie amusante; mais il ne faut pas causer de tort aux tiers.

Hypsipyle
De quelles plaisanteries rêves-tu, importune, indiscrète, déshonnête, arrogante, impertinente, téméraire, insolente, égarée ?

Médée
Elle est bien comme tu m’avais dit.

Hypsipyle
Jason est mon époux; qui le nie ou le dispute m’outrage dans l’âme, et je le défie à mort.

Médée
Quelle extravagance ! J’accepte le défi; nous nous verrons avec les armes. Partons, mon bien-aimé (aïe, quel rire !)

Hypsipyle
Partir sans moi, couple ennemi ? Arrière, traître; reviens, impudique.

Jason
Calmez-la. Partons, chère.

Hypsipyle
Arrière, canaille criminelle ! Aucune violence n’est capable de retenir un corps royal. Vous essayez encore, scélérats ?

Air

Hypsipyle

 

Reprenez-vous, mes sens,
Réveille-toi, honneur,
Fuyons la vie,
Affrontons la mort
Et ne pensons
Qu’à la colère, à la fureur.
Reprenez-vous, mes sens,
Réveille-toi, honneur,
Reprenez-vous, mes sens,
Qu’on abatte, qu’on tue
L’infâme Jason,
Envers un roi traître,
Pas de pitié qui tienne.
Réveille-toi, honneur,
Reprenez-vous, mes sens.

 

Intermède
Un satyre, Amour

Le satyre
Où vas-tu, gamin ? Si tu cherches Jason, il y a un instant, avec sa belle déesse, avec Médée qu’il aime, libre des agressions de Charybde et de Scylla, je l’ai entendu plaisanter et je l’ai vu festoyer.

Amour
J’ai déjà frappé Jason avec mon arc. Aujourd’hui, je veux blesser un animal rustique avec mon trait perçant.

Le satyre
Ne te fatigue pas, Amour. Tu peux jeter tes flèches, si tu veux frapper mon cœur. Celui qui jouit de sa liberté au milieu des jolies herbes tendres et douces ne craint pas tes chaînes.

Amour
Essayons, essayons !

Le satyre
Pars, fuis, ou je te tue.

Amour
Je me ris, je me moque de tes prétentions.

Le satyre
Oui, parfaitement.

Amour
Sûrement pas.

Le satyre
Un guerrier ailé ne peut pas vaincre.

Amour
Eh, satyre, coucou !

Le satyre
Si je viens là-haut, j’ai beau n’avoir ni flèches ni carquois, nous aurons une fière bataille, toi avec des traits d’acier, et moi des rocs.

Amour
Eh, satyre, coucou !

Le satyre
Je ne veux pas en supporter davantage.

Il lance une pierre.

Amour
Contre un bambin, tu es vraiment indigne ! Mais si je suis un gamin, aujourd’hui, pour ton malheur, et pour me défendre, vont venir des archers plus grands, pour remporter l’entreprise.

Amour vole dans le ciel, et entrent en scène sept grands Amours.

Le satyre
Malheur, malheur ! Cette sorte d’Amours vont me frapper la tête, et non le cœur.

 

Ballet des grands Amours

 

Scène première
Un jardin
Médée, Jason

 

Médée
Sous le ciel ondoyant de ces feuillages,
Autour desquels souffle
Un nuage parfumé de douces brises,
Repose, ô ma vie, sur le sein de ta vie.

Jason
Donc, entre les fleurs et les feuilles,

Médée
Images de foi et d’espérance,

Jason et Médée, ensemble
Médée adorée/Jason adoré,
Reposons-nous ensemble.

Médée
Dors, Jason, tu es fatigué; et que tes paupières soient la chère prison de mon cœur que tes yeux dérobèrent.

Jason
Dors, puisque je dors, ô belle; et pendant que je confie mes sens au sommeil, aujourd’hui, grâce à toi, Jason peut se vanter d’avoir l’âme à l’ombre et le soleil dans les bras.

Médée
À quoi vas-tu rêver, mon amour ?

Jason
À tes célestes yeux; et toi, ma vie ?

Médée
À ta beauté infinie.

Jason
Paisible sommeil…

Médée
Qui nous envoie au ciel, dans le sein des fantômes ! Mon âme, adorons-nous en songe.

 

Scène II
Les mêmes, Oreste

 

Oreste
«Mon âme, adorons-nous en songe» ? L’aimable discours que voilà ! Mais bien fou est celui qui ne comprend pas le reste. Quelle envieuse guerre ressent mon âme ! Je vois deux soleils assoupis sur terre, et moi, je veille et je suis sans compagnie. Si au moins je pouvais m’endormir pour satisfaire un si fier désir ! Car je sais bien ce que peut la magie fantastique d’un songe plaisant pour chasser un esprit amoureux.

Air

Oreste

 

Il n’est pas de plus grand plaisir
Que de jouir en rêve
De l’objet qu’on désire;
Jouir dans sa fantaisie
Avec l’amie qu’on adore
Épargne à celui qui rêve
Le péché, la dépense et la fatigue.

 

Scène III
Hypsipyle, Médée, Jason

 

Hypsipyle
Le port, le rivage, la plaine, la vallée, la montagne, j’ai tout parcouru inutilement pour retrouver Jason; si bien qu’épuisée, haletante, je viens reposer mes pieds fatigués dans l’obscurité parfumée de cet agréable bosquet. Qui sait si le félon, le scélérat, ne viendra pas en cet endroit ? Et avec sa belle ? Malheur, que vois-je ! Ils dorment, les traîtres ! Assez dormi, assez ! Un brigand ne rêve pas longtemps, et a le sommeil léger. Réveille-toi, allez, debout, Jason,Jason !

Jason
Qui me réveille, qui ?

Hypsipyle
Réveille-toi, je le veux.

Jason
Quelle prétention ! Qui es-tu ?

Hypsipyle
Tu ne me reconnais pas ?

Jason
Hypsipyle ?

Hypsipyle
Jason…

Jason
De grâce, chère, tais-toi !

Hypsipyle
Chère, moi ? À qui suis-je chère ?

Jason
À moi.

Hypsipyle
Tu mens, parjure.

Jason
(Si Médée se réveille, je suis mort.)

Médée
Jason, avec ton aimée…

Jason
Enfin, que veux-tu de moi ?

Hypsipyle
L’honneur que tu m’as dérobé.

Jason
Je te le rendrai.

Hypsipyle
Quand ?

Jason
Tu en auras bientôt des marques véritables de ma part; retourne à ton logis, attends-moi là-bas et tais-toi.

Hypsipyle
Je ne veux ni partir, ni me taire, perfide, ni te faire confiance.

Jason
Oh, que j’ai peur… Hypsipyle, un souverain (il faut que je feigne pour limiter les dégâts) naît soldat, puis devient amoureux. Maintenant que je suis venu à bout de l’entreprise de la toison d’or, après un bref repos, le feu de mon âme enflammée volera vers ta sphère, et je te jure, ô mon idole, de chasser toute affection étrangère de mon cœur et de ma poitrine.

Hypsipyle
Mais tu veux que je parte…

Jason
Oui, si tu veux être heureuse.

Hypsipyle
Je partirai, si tu me donnes…

Jason
Quoi ?

Hypsipyle
Un gage d’amour.

Jason
Lequel ?

Hypsipyle
Une chaste étreinte conjugale.

Jason
Juste demande; prends donc.

Hypsipyle
Ô cher, ô cher, tout à moi !

Jason
Maintenant, reste tranquille.

Hypsipyle
Je te serre dans mes bras, ô Dieu !

Jason
Retiens tes larmes.

Hypsipyle
Joie appelée de mes soupirs !

Jason
Ma beauté. Oh, tu es réveillée ?

Médée
Ne vous dérangez pas pour moi, heureux couple; choyez vos passions secrètes dans la joie, au sein des grâces et des amours; je ne veux pas troubler un si plaisant asile; si vous voulez que je me rendorme, je me rendormirai.

Jason
Médée ?

Médée
Trêve de plaisanterie: j’en sais trop, j’en ai trop entendu. Écoute, traître; et toi, reine, prête-moi attention. Il faut que désormais triomphe, après une guerre angoissante, l’honneur piétiné d’une princesse, et que dans l’union de deux mains et de deux cœurs, le nœud préparé dans le Ciel se resserre sur terre.

Hypsipyle
Ô célestes faveurs, grâce divine ! Princesse, rien que cette décision suffit à poser un diadème sur tes cheveux.

Jason
Je devrai donc, Médée…

Médée
Tu résistes encore ? Je suis sévère, cruelle envers moi-même. Pourvu que règne la justice, le monde peut périr. Écoute, traître adoré, et que chacune de mes paroles te soit une loi. Fais que la mort de celle-ci suive de près vos épousailles, avant que tu aies partagé sa couche.

Hypsipyle
Elle parle sûrement en ma faveur; combien je lui dois !

Jason
Tu veux donc que je sois mari et meurtrier ?

Médée
C’est ce que m’ordonne la jalousie, c’est ce que t’ordonne ta parole de roi. Il n’y a plus à réfléchir. Tu la tueras ?

Jason
Il ne serait pas possible que ce soit un autre qui le fasse ?

Médée
Qui s’en chargera ?

Jason
Bessus.

Médée
Quand ?

Jason
Cette nuit.

Médée
Où ?

Jason
Dans la vallée d’Orseno.

Médée
Maintenant, je suis pleinement satisfaite. Reine, voici l’époux qui, ayant chassé toutes ses duretés, revient joyeux à tes charmantes amours. Je l’ai tellement supplié qu’il a fini par me jurer d’être ton esclave et ton mari jusqu’à la mort.

Hypsipyle
Puisque ton zèle compatissant me rend à ma première ardeur, je te dois, divinité descendue pour moi du ciel, mon esprit, mon âme et mon cœur. Mais tu es bien pensif, bien triste ?

Jason
Au contraire, je suis joyeux, souriant; je vais te proclamer ma femme, et pour te soustraire au joug de la tyrannique jalousie, je veux prendre la fuite avec toi, secrètement. Avant que la nuit, qui déjà recouvre le ciel, arrive en son milieu, tu iras en silence dans la vallée d’Orseno; mon fidèle Bessus t’y attendra. Tu lui demanderas de ma part si les ordres de Jason ont été exécutés; tu attendras la réponse, et ses indications te feront savoir où diriger tes pas pour me retrouver.

Hypsipyle
Tourment fortuné ! Enfin Amour s’apaise, et le contentement naît dans les champs de la douleur.

Air

Hypsipyle

 

Prenez les armes, mes pensers,
Qu’on tue,
Qu’on démembre
Qui m’a ravi mon bien aimé;
Égorgez l’homicide
Qui a occis mon âme,
Soyez cruels et farouches,
Prenez les armes, mes pensers.

 

Scène IV
Bessus, Jason

 

Jason
J’ai entendu. Maintenant, à toi de bien respecter ce que je vais te dire : tu iras au plus vite dans la vallée d’Orseno, et tu y attendras un messager; celui-ci, suivant mes instructions, te demandera cette nuit si les ordres de Jason ont été exécutés. Tu sais ce que tu dois répondre à une demande ainsi présentée ?

Bessus
Non, si tu ne m’en instruis pas.

Médée
Jette-le à la mer.

Bessus
À la mer ?

Jason
Oui, à la mer. Que ce soit un homme ou une femme, n’importe, ne te laisse prendre ni par la stupeur, ni par la pitié; saisis-le immédiatement, et flanque-le à la mer.

 

Scène V
Égée en matelot, Démos en paysan, avec une lanterne

 

Air

Égée

 

Pour que je souffre à nouveau,
La rage de la mer a tempéré
Le feu dévorant que couvait mon sein;
Et mon cœur, qui est plein
De douleur et d’épouvante
Jouit malgré moi de sa liberté;
Plus mécontent que moi,
Jamais ne fut au monde, ni ne sera.

Pour que je languisse à nouveau,
Il m’est refusé de mourir
De cette cruelle tempête qui a ravagé le ciel;
Le destin inclément
Veut que je vive ainsi,
Esclave d’amour, sans espérer de pitié;
Plus affligé que moi,
Jamais ne fut au monde, ni ne sera.

Récitatif

Démos
Le charitable Oreste m’a donné ces vêtements; et moi, qui jadis ai joué, dans les murs du palais, le petit marquis et le comte, voici que, par un brigandage du destin, je suis transformé de comte en paysan. Au milieu de ces grottes abruptes, la nuit est peu sûre; si j’étais en ville, je n’aurais pas peur, je ne tremblerais pas ainsi.

Égée
Par Dieu !

Démos
Je suis mort.

Égée
Qui parle ? Qui es-tu, toi qui espionnes mes paroles ?

Démos
Je suis un innocent qui, l’âme terrifiée, te demande de lui faire l’aumône de la vie.

Égée
Tu fais semblant d’être innocent, alors que peut-être tu as la conscience souillée d’un brigand ou d’un espion.

Démos
Je suis tout ce que veut Votre Excellence.

Égée
Tourne ton visage vers la lumière.

Démos
J’obéis, illustrissime maître. Dis-moi, ai-je l’air d’un brave ou d’un poltron ?

Égée
C’est donc toi: Démos ?

Démos
Qui t’a dit mon nom ?

Égée
Tu ne reconnais pas ton maître ?

Démos
Non.

Égée
Tu ne reconnais pas Égée ?

Démos
Égée ? Il est là, justement: le malheureux a été désossé par les poissons.

Égée
Regarde donc, ne suis-je pas lui ?

Démos
Malheur ! malheur ! Vade retro, esprit malin !

Égée
Non, je ne suis pas un esprit. Donne-moi la main.

Démos
Non, par ma foi, je ne te la donne pas.

Égée
Donne-la-moi, te dis-je.

Démos
Dans quelle affreuse histoire je suis !

Égée
Allez, ne sois pas timide. Touche et laisse-toi toucher, cher Démos amoureux.

Démos
Quel esprit vicieux ! Tant pis, je vais me risquer. Oh, quelle main moelleuse ! Je la croyais velue.

Égée
Reconnais donc que je suis Égée, vivant et non pas mort; toi qui étais jadis mon esclave, qui es maintenant mon compagnon, viens avec moi et apporte charitablement un peu de réconfort à ma peine.

Démos
Je ne sais pas si tu es Égée ; un esprit, je ne crois pas; mais si tu es un esprit, tu es de ceux qui n’ont pas de peau, pas de corne et pas de queue.

 

Scène VI
Hypsipyle seule

 

Air

Hypsipyle

 

Jouissez, jouissez,
Soyez, soyez en fête,
Mes esprits amoureux;
Enlevez mon âme
Vers le ciel du bonheur,
Faites fuir, bannissez
Les nuages, les ténèbres
Des douleurs, des tourments,
Venez sur mon cœur
Répandre toutes
Les infinies douceurs
Du royaume d’amour;
Mes esprits amoureux,
Jouissez, jouissez.
Resplendissez, resplendissez
Ravissants, ravissants,
Yeux compatissants.
Venant d’yeux si beaux
Chères furent les peines,
Vous êtes mes étoiles,
Vous êtes mon bonheur,
Mes lumières adorées,
Heureuses parmi les flammes.
De votre beau ciel,
Par une pitié suprême,
Faites pleuvoir les joies,
Beaux yeux compatissants,
Resplendissez, resplendissez.

 

Scène VII
Oreste, Hypsipyle

 

Oreste
Où vas-tu, dame, au milieu des périls nocturnes ? Ne te souvient-il plus de tes propres fils ? L’un et l’autre agonisent à cause de la faim qui accable même les fils de roi. Ah ! Fais demi-tour !

Hypsipyle
Console-les, s’il te plaît: je reviendrai bien vite, avant la pointe du jour.

Oreste
Je les ai divertis un peu par mes chants et mes caresses, mais tous mes essais ont été vains: là où la faim commande, la musique ne sert à rien, et de leurs bouches innocentes, affaiblies par le jeûne, ils forment d’étranges concerts, blasphèmes ou vagissements, je ne sais.

Hypsipyle
L’amour m’éperonne, et la pitié me retient. Amène-les ici bien vite.

Oreste
Madame, ce sera pire. Ils auront de l’air dedans, de l’air dehors.

Hypsipyle
Ah, ami Oreste, retourne à la cabane, prends-y mes fils, et apporte-les-moi à la source proche, où je me rendrai au plus vite ; mais que ton pas soit rapide et prompt.

Oreste
Pourquoi ne vas-tu pas les allaiter dans la chaumière ?

Hypsipyle
Une puissante nécessité l’ordonne ainsi. Serait-ce que tu crains un fardeau trop lourd ?

Oreste
Au contraire, on ne peut trouver un poids plus faible et plus léger: aucun d’eux n’atteint une livre entière.

 

Scène VIII
Rochers et mer
Médée seule

 

Air

Médée

 

Vivre loin de son époux,
C’est le tourment d’Eurydice;
Toujours le cœur jaloux languit,
Et ne jouit jamais d’un jour de bonheur;
Vivre loin de son époux,
C’est le tourment d’Eurydice.

 

Scène IX
Médée, Bessus, soldats

 

Médée
C’est sûrement Bessus. Je voudrais être pleinement informée de ce qui s’est passé jusqu’ici, sans montrer que j’y ai joué un rôle. Comment faire ? Je vais feindre, inventer que Jason… Sage idée; ainsi, je pourrai, sans faire naître de soupçon, savoir ce qu’il en est vraiment de l’ordre donné.

Bessus
Quelqu’un vient par là; taisez-vous et écoutez ce qu’il dit, et exécutez promptement tout ordre que je donnerai.

Médée
Bessus, c’est toi ?

Bessus
C’est moi.

Médée
Jason me dépêche vers toi pour apprendre si tout ce qu’il a ordonné a été exécuté.

Bessus
Médée ?

Médée
Bessus.

Bessus
Jason t’envoie à moi ?

Médée
En toute hâte.

Bessus
Pour apprendre…

Médée
Si tout ce qu’il t’a ordonné il y a peu a été exécuté. Tu ne me réponds toujours pas ?

Bessus
Tu veux la réponse si vite ?

Médée
Et toi, tu es si lent à me la donner ?

Bessus
Il ne faut plus réfléchir. Soldats, à vous: arrêtez-la.

Médée
Une trahison envers Médée ? Qui t’a donné tant d’audace ?

Bessus
L’ordre d’un autre.

Médée
Qui te l’a donné ?

Bessus
Celui qui peut me commander.

Médée
Jason, donc ?

Bessus
Il suffit. Emmenez-la ailleurs.

Médée
Jason, traître ! Laissez-moi, félons ! Où ? Quand ?

 

Scène X
Hypsipyle, Bessus

 

Hypsipyle
Bessus, Bessus !

Bessus
Qui m’appelle ?

Hypsipyle
Jason m’envoie à toi, afin que tu lui fasses savoir si tu as exécuté ce qu’il t’a ordonné.

Bessus
Tu arrives trop tard; retourne-t’en; quelqu’un d’autre, pour ton bonheur, t’a devancée avec la même mission; retourne vers Jason, et dis-lui que je ne tue qu’une reine par jour.

Il sort.

Hypsipyle
«Retourne vers Jason, et dis-lui que je ne tue qu’une reine par jour ?» Quel langage, quel chiffre passent par mon oreille pour m’épouvanter l’esprit ? Bessus ? Il a disparu…

Air

Hypsipyle

 

Reviens, amour, rends-moi mon bonheur;
Dans une si dure séparation,
Seul l’aliment de l’espérance
Me garde en vie pour la douleur.
Reviens, amour, rends-moi mon bonheur.

 

Scène XI
Égée, Médée en coulisse

 

Égée
Quelle force inconnue me pousse à errer parmi ces ténèbres ?

Médée
C’est ainsi que je suis maltraitée, reine et emprisonnée ?

Égée
Reine et emprisonnée ?

Médée
Dites-moi, scélérats, de quoi suis-je coupable ? Infortunée Médée !

Égée
Médée ? Médée ?

Médée
Personne ne me répond, au milieu de tant d’injustes malheurs ? Vous me jetez à l’eau ? Jason, traître ! Ah ! Ah !

On entend Médée tomber à l’eau.

Égée
Médée dans l’eau ? Ah, destin ! Je me jette pour donner la vie à une cruelle qui m’a refusé la mort.

Il se jette à la mer.

 

Scène XII
Bessus et des soldats d’un côté, Jason de l’autre

 

Bessus
Tourment, où me conduis-tu ? Retournons vers Jason.

Jason
Bessus, que m’annonces-tu ?

Bessus
Le meurtre dont j’avais reçu l’ordre.

Jason
Est-elle venue ?

Bessus
Que trop venue.

Jason
Pourquoi soupires-tu ?

Bessus
J’ai tué une reine.

Jason
Elle est morte ?

Bessus
Elle est morte.

Jason
Qu’a-t-elle dit ?

Bessus
Elle m’a appelé traître et m’a maudit.

Jason
Et puis ?

Bessus
Que ses malheurs aient été causés par tes ordres, elle l’a bien vite deviné; puis, ton nom à la bouche, du haut du rocher, elle s’est jetée dans la mer.

Jason
Viens aux tentes, et tais-toi. Mon cœur pris d’horreur m’annonce, hélas, une issue malheureuse.

 

Scène XIII
Médée, Égée

 

Médée
Ne m’afflige pas ainsi, révèle-moi qui tu es; je veux savoir grâce à qui je vivrai le restant de mes jours.

Égée
Ô Dieu ! Quand tu le sauras, ma douce tyranne, tu me fuiras. Médée, mon trésor, celui qui t’a arrachée aux flots est cet Égée que tu méprises; oui, je suis Égée, et puisque le destin bienveillant m’a accordé que tu vives grâce à moi, je ne demande pas d’autre récompense que la mort convenue, donnée par ta main.

Médée
Égée, il n’était pas nécessaire de me gratifier de la vie, si tu voulais tomber victime de ma main féroce.

Égée
Si tu refuses la mort à qui la demande, toute récompense est pour moi désespérée.

Médée
Ne désespère pas, ma vie.

Égée
C’est à moi que tu dis « ma vie » ?

Médée
Oui, à toi.

Égée
Comment es-tu si charitable ?

Médée
Qui m’a donné la vie, il est ma vie.

Égée
Mon cœur, mon cœur, qu’entends-tu ? Ô dieux ! Je ne vous envie pas votre bonheur.

Médée
Mais si tu es né roi, comment pourras-tu souffrir que reste en vie ce tyran parjure qui m’a fait jeter dans les flots et m’a trahie ?

Égée
Assez, belle, assez ! Dis-moi qui t’a trahie, dis-moi qui ce fut.

Médée
Jason m’a donné la mort.

Égée
Ou bien Jason mourra, ou bien je ne suis pas roi.

Médée
Tu le tueras ?

Égée
Je te le jure.

Médée
Use de cruauté, tue-le, oui, oui !

Égée
Cette nuit sera le dernier jour du Thessalien félon.

Ne te vante pas, ne te vante pas de ta liberté,
Ô mon cœur, si tes liens sont défaits,
Ne te vante pas, ne te vante pas de ta liberté,
Ô mon cœur, si tes liens sont défaits,
Car je me vois, pour une beauté ravissante,
Dans les lacs de la servitude,
Ô mon cœur, si tes liens sont défaits,
Ne te vante pas, ne te vante pas de ta liberté.

 

Scène XIV
Une salle royale
Jason, Démos

 

Jason
Où que je dirige mes pas, un abîme s’ouvre; là où je fixe mon regard, je vois deux horribles spectres à l’aspect terrifiant: l’un est Médée irritée, l’autre Hypsipyle assassinée. Un tourment si cruel contamine la vigueur de ma vie et, dans l’abîme d’un chagrin mortel, je rends l’âme dans une extase de douleur.

Démos
Égée m’a envoyé ici pour que je tue Jason; il m’a pris pour un brave, mais je suis poltron. Courage, Démos, maintenant qu’il dort.

Jason
Malheureux Jason, que vas-tu faire ?

Démos
…………. jamais je ne te tue
…………………………… je peux
………………………….le faire dormir
………………………………….

Air

Jason

 

………………………. dormez
……………………………………
……………………………………
Vous ne verrez pas, du moins,
Au beau milieu de mon sein,
Toutes les Furies se réunir pour me tourmenter.
Dormez, mes yeux, dormez.

Fuyez, mes yeux, fuyez,
Dans un séjour plus sombre
Les odieux rayons du jour
Et si la guerre intérieure
Vous ouvre parfois,
N’ouvrez vos pupilles souffrantes que pour pleurer.
Dormez, mes yeux, dormez.

Récitatif

Démos
Assurément, ma foi, il dort. L’heure funeste de sa vie est arrivée. Je vais lui briser le violon sur la tête.

 

Scène XV
Égée, Jason endormi

 

Égée
C’est avec ces armes, couard que tu es, que tu …. mes ennemis ? Qu’il meure, le perfide ingrat !

Il met la main à ….. tuer

.

 

Scène XVI
Hypsipyle, Égée, Jason

 

Hypsipyle se jette sur le poignard et l’enlève à Égée.

Hypsipyle
Tu vas mourir, scélérat !

Jason se réveille et met la main à l’épée.

Jason
Je vais mourir ? Traîtres !

Égée, fuyant
Ah, destin !

Jason
Un les armes à la main, l’autre qui s’enfuit ? Holà ! Bessus, soldats !

 

Scène XVII
Bessus, soldats, Jason, Hypsipyle

 

Jason
Qu’on saisisse cet assassin, et qu’on poursuive l’autre.

Une partie des soldats s’emparent d’Hypsipyle, à qui on enlève son poignard ; une partie poursuit Égée.

Bessus
Tourne-toi vers moi. Qui es-tu ?

Hypsipyle
Je me cache. Tu ne me reconnais plus ?

Jason
Bessus, Bessus, félon, tu as trahi Jason !

Bessus
Moi, traître ? Ah, sire !

Jason
Ne m’as-tu pas dit à l’instant que tu avais jeté Hypsipyle au milieu des flots ? Tu réfléchis encore ?

Bessus
Je ne l’ai pas fait, je ne l’ai pas dit, et je n’y ai pas songé.

Jason
Qui donc as-tu jeté à la mer ?

Bessus
Celle qui est venue me trouver, celle qui m’a parlé, celle dont je me suis emparé, celle que j’ai fait jeter dans la sphère des flots, c’était Médée, ton épouse.

Jason
Médée est donc morte ?

Bessus
Médée est morte.

 

Scène XVIII
Médée, Jason, Bessus, soldats, Hypsipyle

 

Médée
Tu mens, traître: me voici, bien vivante.

Jason
Double tromperie ? Bessus, scélérat, tu ne vivras pas plus longtemps.

Bessus
Dis-moi, ne m’as-tu pas ordonné de jeter à la mer celui, qu’il soit homme ou femme, qui viendrait de ta part, cette nuit, dans la vallée d’Orseno, me demander si tes ordres avaient été exécutés ?

Jason
Tel fut mon ordre, en effet.

Médée
Je comprends pourquoi.

Bessus
Et toi, princesse, ne m’as-tu pas précisément posé cette question ?

Médée
Oui.

Bessus
Ne t’ai-je pas jetée à l’eau ?

Médée
Avec force et violence.

Bessus
N’es-tu pas venue, toi aussi, avec la même demande, alors que je partais ?

Hypsipyle
Je suis venue.

Bessus
Que t’ai-je répondu ?

Hypsipyle
«Retourne vers Jason, et dis-lui que je ne tue qu’une reine par jour.»

Bessus
Tout est maintenant expliqué: à toi de juger, avec sagesse et discernement, si je suis coupable ou innocent.

Jason
Et comment Médée est-elle vivante, si tu l’as jetée à la mer ?

Bessus
Je ne saurais le dire; elle le dira.

Médée
C’est la constance sans bornes de mon royal fiancé qui m’a rendue à la vie.

Jason
Qui est ce fiancé ?

Médée
Égée, le roi d’Athènes.

Jason
Toi, à un autre que moi ?

Médée
Jason, réfrène ta colère. Si tu es sage, conserve ton ancienne foi et ton premier amour à une si belle reine, de qui j’espère obtenir le pardon et la paix.

Jason
Que je dirige mes pensers vers celle qui a à l’instant essayé de me poignarder avec ce fer ? Ah, non, jamais !

Hypsipyle
Moi, j’ai voulu te poignarder ? Moi qui, d’une main hardie, ai arraché au fugitif l’arme qui devait te priver de vie ?

Jason
Qui donc en est venu à comploter ma mort ?

 

Scène XIX
Les mêmes, Égée avec des soldats

 

Égée
C’est moi qui, avec ce fer dont je conserve la gaine sur mon sein, ô barbare inhumain, ai à bon droit allongé la main pour te frapper.

Jason
Tant d’audace ? Et qu’est-ce qui t’a poussé à cette infâme trahison ?

Médée
Arrête ! je l’ai chargé de venger ce que je prenais pour des outrages. Égée, nous nous sommes trompés: Jason n’est pas fautif, il est coupable à cause d’un autre.

Jason
Ô sort hostile, ô destin ! La vie de celle-ci est ma mort.

Hypsipyle
Qu’entends-je, malheureuse ! Ne te tracasse pas, Jason: si ma vie a été, comme je le comprends bien, une série d’erreurs monstrueuses qui aboutissent à ta douleur, je vais la sacrifier à tes fureurs. Reine, Égée, amis, suppliez ce cruel pour moi, qu’en me frappant, il laisse mes mamelles indemnes de ses coups, afin qu’au moins, le lait glacé du sein maternel défunt nourrisse mes fils.

Air ( ?)

Hypsipyle

 

Adieu, terre; adieu, soleil;
Adieu, reine amie,
Amis, adieu;
Adieu, sceptres, adieu, patrie,
Adieu, mes enfants.
Mes fils, je vous attends et je meurs;
Et toi, Jason, bien qu’assassin, je t’adore.

 

Jason
Humilié par mes fautes, défendu par ta main, je n’ose pas, père inhumain, mari traître, demander pitié. Je suis vaincu, vaincu, fils, femme, mon cœur !

Hypsipyle
Mon trésor perdu, puisque je t’ai retrouvé, ô Dieu ! je n’ai plus rien à désirer; et les douceurs que je ressens me sont d’autant plus chères qu’elles ont été plus dures à obtenir.

Finale

Hypsipyle et Jason
Aussi nombreuses que mes joies,
Le ciel n’a pas d’étoiles/La mer n’a pas de gouttes d’eau.

Hypsipyle
Ma douceur…

Jason
Ma beauté…

Hypsipyle et Jason
Je me sens déjà languir/mourir sur ton sein,
Une âme seule ne peut résister
À tant de jouissance.

Médée et Hypsipyle
Qu’Hypsipyle/Que Médée soit heureuse,
Qu’Amour resserre ses doux liens avec Jason/Égée.

Hypsipyle, Jason, Médée, Égée
Et qu’avec ces nœuds solides,
Ces vallées résonnent du son des baisers.

traduction:
Jacqueline & Alain DUC