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Francesco Cavalli

[1602 - 1676]

La Puissance des traits de l'Amour

 
La Virtu de' strali d'Amore

Oeuvre tragicomique musicale en I Prologue & III Actes
Venise, au San Cassiano, 1642

livret de Giovanni Faustini,
dédié à l'Illustrissime Seigneur Jacomo Contarini

les personnages du Prologue

Le Caprice
Le Plaisir
Chœur
de Caprices

les personnages de l'Opéra

Pallante, prince de Thrace, amant de Clérie
Erinus, son écuyer
Érabène, fille du roi d’Athènes, éprise de Méonte; incognito, en habit de valet, sous le nom supposé d’Eumète
Premier et second marins [on apprend en I, 5, qu’ils s’appellent respectivement Cléon et Cléarque.]
Clérie, fille d’Évagoras
Méonte, amant de Clérie
Cléandra, amie de Méonte, versée dans les arts magiques et les sciences astronomiques
Clito et Leucippe, compagnes de Clérie
Ériclée, reine de Thessalie, instruite en magie, ennemie de Darète
Darète, fils d’Évagoras, envoûté par Ériclée
Vénus
Amour
Clarinde, berger
Évagoras, roi de Chypre, père de Darète et de Clérie
Psyché
La Renommée
Jupiter
Saturne
, représentant le Temps
Mercure

Chœurs
- de nymphes
- de mages
- d’esprits (muets)
- de Néréides et de dieux marins.

 

[Dédicace]

Illustrissime seigneur,

Je n’ai pas voulu que passent à la lumière, par la voie de l’impression, ces quelques traits tracés de ma plume, sans les dédier au nom de Votre Illustrissime Seigneurie, étant assuré que sous votre protection, ils n’iront pas au tombeau le jour de leur naissance. Que Votre Illustrissime Seigneurie agrée ces témoignages d’affection de mon cœur; et pour finir, je lui baise humblement la main

De Votre Illustrissime Seigneurie
Le très dévoué serviteur
Giovanni Faustini

 

Prologue
Acte I
Acte II
Acte III

 

 

 

Prologue

 

La scène représente le palais du Caprice
Le Caprice, chœur de Caprices, le Plaisir

Le Caprice
Çà, ma joyeuse bande,
Sus, sus, faites que s’attardent
Les fuyantes servantes, ministres du Temps,
Les heures trop rapides,
Parmi les chants, les jeux et les baisers.
Qui d’amour a le sein blessé
D’une étrange manière,
Qu’il jouisse de son bien,
Que chacun trouve
De nouveaux caprices
Pour son luxe et son plaisir.

Chœur
Embrassons, chantons, jouons,
Flagellons l’inaction;
Que l’esprit transpire
Avec application
Pour imiter avec diligence et loyauté
Le génie varié de notre roi.

Le Caprice
À vos visages muets de stupeur,
Je comprends que chacun
Désire savoir qui je suis,
Ô belles spectatrices, ô spectateurs.
Je suis celui qui plus que tout autre
Prétend dépasser
Toute coutume rebattue
Avec des façons de faire et des idées inédites.
Je force l’instable Français
À changer ses envies
À varier ses hardes,
En un moment, avec des excès grotesques.
Dames, je suis celui qui vous conseille
De tresser en cent façons vos cheveux
Pour vous faire paraître à vos amants
Capricieuses et étrangères.
Je suis le Caprice; vous allez voir
Mon œuvre sur cette scène,
Pleine d’accidents
Et d’actions d’abord tristes, puis joyeuses.
Melpomène et Thalie furent mes Muses;
Les affaires divines et infernales
Y seront mêlées avec celles des mortels,
Sans qu’il y ait pour autant confusion.
Maintenant, vous mes fidèles et mélodieux serviteurs,
Allez chercher le Plaisir à l’extérieur;
Tandis que vous préparez
Le matériel scénique
Agréable aux auditeurs,
Qu’il remplisse de délectation les cœurs et les poitrines
Avec ses paroles harmonieuses.

Chœur
Pendant que nous nous parons
De cothurnes dorés,
De manteaux ornés de pierreries,
Pendant que nous armons
De fer notre sein, pour montrer
Quelle est la puissance du trait d’amour,
Viens, ô Plaisir,
Et à ces illustres troupes spectatrices,
Apporte en même temps
De la douceur à l’âme, avec ton chant.

Le Plaisir
La vie est un éclair,
Une brève splendeur;
Elle a peu de beau temps,
Et meurt à peine née;
Ô vivants, passez en fêtes les jours si courts
Heureux, dans la joie et le contentement,
Avant que votre chevelure
Soit de givre.

À quatre
Dans la tempête,
Que le mortel s’efforce de vivre heureux !
La vie est aspergée
D’absinthe et de fiel;
Qu’elle soit maintenant par vous
Relevée avec mon miel:
Je suis le Plaisir: allons, suivez-moi,
Pendant que vous avez les joues fleuries:
Une fois impotent,
Paresseux, ralenti,
Avec les cheveux blancs,
On soupire en vain après les plaisirs perdus.
Jouissez, jouissez;
Qu’avec ce qui est doux et qui attire,
Avec ce qui plaît et délecte,
On étanche sa soif;
Dans ce monde tyrannique, rempli de fraudes,
Nul autre bien ne resplendit, que celui dont on jouit.
Embrassez,
Appréciez
Le sage conseil, l’avis amical du plaisir.

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ACTE I

 

Scène 1
Un bois et un rivage de Chypre
Pallante, Erinus, Eumète, premier et second marins

Pallante
Je vous foule donc,
Sables soumis à ma cruelle idole,
Sables à moi si chers;
J’aimerais mieux séjourner parmi vous
En étant aimé de mon aimée
Que dans les cercles célestes
De saphirs constellés,
Esprit bienheureux, avec les dieux éternels.
Clérie, Clérie inhumaine,
J’ai fui en hâte, en volant,
À cause de ta cruauté, à cause de ton dédain,
Ton beau royaume de Chypre,
Et pour sortir de mes malheurs,
Désespéré, j’ai cherché
Parmi les épées les plus fameuses et les plus redoutées
Une large avenue vers la mort;
Mais ce cruel Amour,
Avide de mon martyre,
Pour que j’éprouvasse vivant
Une mort infinie
A fait que j’ai triomphé
De tous les plus valeureux.
Maintenant, me voici de retour
Pour être la cible de tes cruautés:
Je ne peux plus supporter
D’être si longtemps à jeun des beautés
De ton visage divin,
De ton visage adoré,
Qui peut, bien qu’irrité,
Tempérer le caractère impitoyable de mon destin.
Mais toi, dolent et triste,
Dis-moi, à quoi penses-tu ? Quels soucis mordants
Te perturbent l’esprit ?
Si mon épée a quelque pouvoir pour te soulager,
Parle, car il est indigne de porter les armes,
Celui qui, faisant commerce de gloire
Avec sa sueur et son sang,
Ne secourt pas l’affligé.

Eumète
Généreux guerrier,
La guérison de mon mal, hélas,
Ne dépend pas de ton fer honoré;
Il y a plusieurs jours que ce petit navire
Attend mon seigneur,
Qui est venu sur ces rivages,
Poussé, hélas, par un amour sans pitié;
C’est pourquoi le ver de la douleur
Me ronge l’âme
En raison de son long retard:
Je sais à combien d’accidents divers et déplorables
Notre fragile humanité est sujette,
Elle qui jamais n’obtient la paix du sort cruel.

 

Scène 2
Clérie, Pallante, Erinus, Eumète, Méonte, premier et second marins

 

Clérie
C’est ainsi, brigand,
Qu’on enlève les demoiselles ?

Pallante
Malheur ! Quelle voix connue
Frappe mon ouïe et s’en va jusqu’au cœur ?
Laisse-la, traître !

 

Scène 3
Eumète, Méonte, premier et second marins

 

Eumète
Tu es blessé, seigneur ?

Méonte
Oui, je suis blessé,
Et par cette blessure,
Je dois rendre mon dernier souffle.
Toi, quand je serai mort,
Couvre d’un peu de sable mon corps exsangue
Et avec mon épée, grave sur un tronc
Ou sur quelque rocher, ces quelques mots:
« Ci-gît Méonte,
Qui mourut pour Clérie; Clérie, si jamais
La Fortune te guidait vers cette fosse,
Baigne ses froids ossements
De quelque petite larme... »
Mais je ne peux plus, Eumète,
Articuler de paroles;
Le soleil s’enténèbre pour moi,
Je ferme les yeux face à ce ciel serein,
Je pars, je m’évanouis.

Eumète
Yeux, nés pour pleurer,
Convertissez, distillez
En humeur lacrymale
Tout mon sang, tout mon cœur;
Mon cher Méonte
Est mort, ô Dieu,
Mon âme a perdu
Tout plaisir, hélas !
Yeux, nés pour pleurer,
Convertissez, distillez
En humeur lacrymale
Tout mon sang, tout mon cœur;
Barbare chevalier
Qui te vantes d’avoir dans le sein un sentiment de pitié,
Reviens, et plonge le fer dans ma poitrine !
Mais pourquoi vais-je mendier auprès d’autrui
Ce que ma propre main peut
Me donner, généreuse et pitoyable ?
Âme qui souffres peut-être maintenant
De ta foi trahie,
Victime d’un parjure, bafouée,
Pour vivre avec toi éternellement dans la mort,
Voici que je transperce mon sein.

Premier et second marins
Eumète, arrête ta main,
Qu’essaies-tu, désespéré ?
Tu veux être ennemi, inhumain
Contre toi-même, contre la nature
Qui avec un soin prévoyant
S’efforce et transpire pour conserver quiconque est né ?
Ton défunt chéri lui-même,
Là-bas, dans les recoins du Phlégéton,
Détestera les effets de ta fureur.
Ah ! chasse de ton cœur
Avec les armes de la raison, la cruelle douleur.

Eumète
De grâce, laissez mon martyre
Trouver sa fin avec la fin de ma vie,
Laissez-moi mourir;
Rendez-moi ce fer
Que vous avec arraché à ma main;
Laissez-moi me frapper,
Laissez-moi mourir.
Ah ! méchants marins,
Apprenez de la mer
Et des vents sans pitié et infidèles
À être cruels;
Puisse le souverain des eaux
Vous être toujours hostile
Et que contre votre vaisseau
S’arment d’orgueil et de colère
Les plus superbes, les plus féroces souffles
Que tient enterrés
Dans ses cavernes alpines le sévère Éole;
Que tout port sûr,
Toute tranquille bonace,
Deviennent pour votre malheur
Les tourbillons de Charybde et Scylla !
Regardez, race perfide:
Pendant que vous rendez vos cœurs inhumains,
Les poissons s’humanisent
Et des creux les plus profonds
D’Amphitrite, reine des ondes,
Viennent pour me dévorer.
Mais quel spectacle stupéfiant vois-je ?
Quels prodiges contemplé-je ? ou quels présages ?
Du vorace gosier
D’un monstre marin, voici que naissent
Des mortels animés !

Premier marin
Est-ce que je rêve ?

Second marin
Suis-je éveillé ?

Ensemble
Ô l’étrange merveille !

 

Scène 4
Cléandra, Eumète, Méonte, premier et second marins

 

Cléandra
Eumète, sèche tes larmes:
Ton cher Méonte n’a pas franchi
Les ondes bouillonnantes et sinistres
Du Léthé et du noir Achéron.
Reprends donc ta paix;
Puisque je le retrouve vivant,
Il ne doit pas mourir, même s’il gît expirant;
Moi, qui lis à ma guise
Les décrets fatals
Des étoiles fixes et des planètes,
J’ai prévu le cruel accident
Du guerrier aimé;
Et c’est ainsi que je suis venue le ravir à la mort,
Et le conserver à celle qui sans cesse soupire
Sur ses amours bafouées et son destin.
Mais pourquoi tarder ? Esclaves,
Transportez-le évanoui dans le navire.
Et toi, Eumète,
N’éloigne pas ton pied de ce rivage:
Au royaume d’Amour,
Un destin amical guérira ta douleur.

Eumète
Ô toi qui sillonnes l’empire des ondes
Avec ce pin monstrueux
Et qui traces les arcanes de mon être,
Permets-moi de suivre celui qui languit;
Accepte, accepte Eumète
À bord de ton sapin mouvant.

Cléandra
Il ne t’est pas permis de le suivre;
Avant que le nouveau soleil parvienne à l’occident,
Le chevalier, guéri de ses blessures,
Sera ici, à Chypre, pour radoucir ton état;
D’ici là, vis dans la joie,
Exemple de constance,
En alimentant ton cœur d’une noble espérance.

 

Scène 5
Eumète, premier et second marins

 

Eumète
Heureux celui
Qui reste étouffé
Et trouve sa fin dans le berceau et les langes,
Si comme Eumète il n’est né que pour languir.

Premier marin
L’âme qui tire son origine du Ciel,
Tant qu’elle est enfermée
Dans son enveloppe matérielle,
Doit souffrir patiemment tout son martyre,
Car toute chose ici-bas
Dérive de là-haut.

Second marin
Le destin est toujours sourd
Aux cris des mortels
Et les larmes humaines n’ont aucun pouvoir
Pour briser sa rigueur;
Tu gémis en vain, en vain
Tu es ton propre tyran,
Car on ne peut plus trouver
De remède à ce qui fut.

Eumète
Eh ! qu’il est facile de consoler les affligés !
Toute langue sait parler,
Peu de cœurs savent souffrir.

Premier marin
Si le Ciel tourne selon ta volonté,
Satisfais mon désir:
Raconte-nous les premières origines
De ces événements
Infortunés et malheureux.

Eumète
C’est un trop amer récit
Que tu me demandes de te faire;
Il ne sera pourtant pas dit que je te le refuserai;
Le chevalier s’est enflammé
D’une flamme inconnue, pour la beauté, qu’il n’avait jamais vue,
De Clérie, fille de celui qui détient l’empire
De cette île délicieuse;
La babillarde renommée a pu,
En louant celle-ci, faire que Méonte
Est devenu rebelle à celle qui pourtant l’aime,
À celle qui vit pour lui esclave dans les chaînes.
Dans son sein, l’amour enfant est devenu
Un géant de feu
Qui détruisait peu à peu le malheureux;
Pour se sauver, ou pour mettre un terme
À sa langueur par la mort,
Il a pensé enlever son nouvel amou;
L’entreprise n’était pas trop difficile,
Vu l’habitude de Clérie, qu’il connaissait bien,
Qui était d’aller, avec quelques timides nymphes,
Dans quelque bosquet éloigné de la ville,
Tirer leurs flèches contre les bêtes sauvages.
Ainsi, ayant d’abord, bien gravée au milieu de son cœur,
L’image de celle qu’il avait vue en Asie
Comme œuvre et fierté d’un pinceau fameux,
Il vint à Chypre; et le résultat malheureux
De son audace inconsidérée,
T’est devenu manifeste, autant qu’il me l’est.

Second marin
Cléon, au navire, en mer !
Mettons les voiles au vent
Avant que le roi envoie des gens armés au port
Pour venger le tort fait à sa fille.
L’île me paraît déjà soulevée contre nous.
Cléon, au navire, en mer !

Premier marin
Toi aussi, Eumète, fuis le danger avec nous,
Fuis avec nous la colère d’un roi offensé;
Regarde: si tu es pris,
Tu mourras, bien qu’innocent
Pour la faute d’autrui, pour le crime d’un autre.
Il te connaît, le guerrier
Qui a transpercé ton maître;
Allons, Cléarque, fuyons par les eaux tranquilles;
Toi aussi, Eumète, de grâce, fuis le danger.

Eumète
Partez donc tranquillement;
Pour moi, la peur de la mort ne m’effraye pas;
Je veux attendre ici, à Chypre, l’arrivée
De mon cher Méonte, pour qui seul je vis.

Premier marin
L’obstiné est l’artisan de ses propres malheurs;
Périsse qui veut périr;
Fuyons, fuyons.

 

Scène 6
Une horrible forêt enchantée
Clito, Leucippe, chœur de nymphes

 

Clito
Clérie, Clérie, où es-tu ?

Leucippe
Ah, Clérie !

Clito
Clérie ?

Leucippe
En vain notre souffle passe par notre bouche,
Et nous avons lassé nos pieds;
Clérie n’est pas ici;
Seul nous répond l’écho
De la grotte voisine.

Clito
Nous avons fait preuve de négligence
En préférant regarder de loin
Les coups lancés par sa main,
C’est ainsi qu’elle s’est perdue;
Notre devoir était
De la suivre avec diligence
Alors qu’elle était poursuivie
Près du temple de la belle Déesse
Par la bête fauve en fuite.

Leucippe
Nous faisons de notre erreur
Une amère pénitence,
Et si le pied a péché, il tourmente le cœur.

Chœur
Nymphes, nymphes, réfrénez votre douleur;
Que tous les yeux se rassérènent;
Voici que s’en revient à nous,
D’un pied hâtif,
La joue décolorée,
Clérie, Clérie l’égarée.
Nymphes, nymphes, réfrénez votre douleur;
Que tous les yeux se rassérènent.

 

Scène 7
Les mêmes, Clérie

 

Clérie
Compagnes, hélas, mes compagnes,
Aujourd’hui, j’ai ressuscité,
Mais je ne puis respirer, ma poitrine,
Essoufflée par la fuite,
Ne m’accorde plus de prendre haleine.

Leucippe
Qu’est-ce donc ? Assieds-toi sur ce tronc,
Chasse la fatigue causée
Par une violente émotion,
Tu raconteras ensuite
Tes pénibles malheurs.

Chœur
Il faut que sèche la sueur de ce marbre,
Marbre qui épointe les traits d’Amour
Ce marbre sur lequel les flèches d’Amour viennent s’émousser;
Dans son sein de neige, bien plus froid
Que le glacier fondu que distille ce beau visage,
Il y a un cœur que n’a pu enflammer le feu d’Amour;
Il faut que sèche la sueur de ce marbre.

Clérie
Frappée par mes flèches,
Sa vie étant en jeu,
La bête m’a conduite
Depuis le temple de Cythérée
Jusqu’à l’orée de cette forêt sur le rivage;
Là, je crois, dans sa tanière, cachée
Par des feuillages et de jeunes pousses,
Elle a fui les ultimes outrages de mon arc;
Moi, qui ne la regarde plus,
Je foule le sol... Je soupire;
Ainsi pendant que de colère j’enflamme mon visage,
Je me retrouve vigoureusement tenue,
Sans m’y attendre, par un chevalier inconnu,
Lequel, me portant vers la mer, d’une bouche audacieuse
Me donne des baisers, alors que je crie et l’injurie de plus belle.
Déjà, là où l’attendait
Son vaisseau, l’infâme brigand
Était arrivé avec moi, sa proie,
Quand le fier héritier de l’empire de Thrace,
L’amant haï, le détesté Pallante,
Le reconnut à son écu et à son écuyer,
Assaillit le bandit,
Qui, recourant aux armes pour se défendre,
Fut contraint de me lâcher;
Me retrouvant libérée
De ces liens lascifs et téméraires,
Appelant de mes malédictions la mort
Sur cet étranger pervers, pour me sauver,
J’ai tourné le dos à la mer et mes pieds vers la course.

Clito
Quelles paroles entend Clito
Sortant d’une bouche innocente et virginale ?
Ah ! n’excite pas les foudres sévères
Du clément Jupiter:
Tu désires, ô Dieu, tu désires
Qu’une épée ennemie
Boive le sang de ton libérateur ?
Où, où enseigne-t-on,
Dans quelle école chez les Scythes,
Dans quelle tanière de l’Hyrcanie
Une si étrange cruauté ?

Clérie
Les âmes sont tyrannisées par les étoiles;
D’elles dérivent la haine et l’amour;
Ainsi, de ma rigueur,
Le Thrace ne doit pas incriminer Clérie, mais les astres.

Leucippe
Quelle tyrannie, quelles étoiles ?
La force céleste ne fait pas violence
Au libre arbitre des mortels;
Dans nos cœurs, la haine et l’amour
Sont volontaires, librement choisis;
Si bien que, de ta rigueur,
Le Thrace ne doit pas incriminer les astres, mais Clérie.

Clérie
Je n’ai cure de ses accusations,
Il peut bien se plaindre de moi;
Les cieux tomberont bien plutôt
Des épaules d’Atlas
Avant que je devienne amoureuse.
Mais sortons d’ici, mes sœurs;
Le soir est survenu;
Fuyons, rapides et prestes.
De cette horrible forêt,
Avant que la nuit vienne
Des grottes du Tartare
Y vomir des larves funestes,
Hostiles aux passants;
De cette forêt, dis-je, dans laquelle
Darète, mon cher frère, est retenu par un enchantement
De l’inique, la criminelle reine de Thessalie,
La perfide Ériclée.
Hors d’ici, hors d’ici, mes sœurs,
Fuyons, rapides et prestes.

 

Scène 8
Pallante, Erinus

 

Pallante
Teint de son propre sang,
Il est tombé, le scélérat,
Et il a tôt payé le prix de son péché.
Sacrilège, tu as osé
Faire de nobles, de divines beautés
Ta proie et ton butin ?
Ta main a eu assez d’audace
Pour me ravir mon réconfort ?
Erinus, crois-tu qu’il soit mort ?

Erinus
Je crois que le malheureux,
S’il n’a pas déjà expiré, gît expirant,
Et je crois, et mon cœur me dit
Que Clérie plus que jamais
Brûlera contre toi d’une haine inextinguible
Pour avoir été meurtrier de son ravisseur.

Pallante
Les bêtes les plus impitoyables
Ne sont pas ingrates envers leur bienfaiteur;
Il est bien vrai que mon ennemie
Est plus cruelle que toute autre bête sauvage;
N’importe quelle féroce tigresse aurait pitié
De mes lamentations;
Et je n’ai pas été capable
De la rendre moins cruelle, à défaut d’amoureuse;
Mais quelle raison te persuade
Qu’elle se durcit dans sa haine contre moi
Parce que ce brigand qui l’enlevait
A été terrassé par ma dextre ?

Erinus
[Quelle raison ?] Le plaisir interrompu
Dont jouit toute demoiselle
Qui pleure sous celui qui la violente;
Ton fer est venu trancher
Sa jouissance espérée
Lorsqu’il a tué celui qui l’enlevait.
La pucelle désire
Que la force amoureuse
Cueille sa fleur, bien qu’elle se montre
Rebelle à l’amour, et dédaigneuse;
Souvent elle cache la profonde blessure du cœur,
Et, avec la rigueur du visage, invite aux baisers.
Elle est sourde aux soupirs ardents,
Aveugle aux larmes,
Et veut que l’autre l’écoute et la regarde;
Tout en désirant, elle hait les amants,
Et elle ne fuit que pour amener celui qui la suit
À jouir d’elle dans une paisible et joyeuse affection.
Elle se débat, et les disputes
Sont des paroles muettes
Qui invitent à jouir l’âme qu’elle a enflammée
Avec les rayons de ses étoiles;
Et pendant qu’elle revêt son désir de dureté,
Elle veut que ses beautés soient prises de force.
Qu’elle ne fasse pas de sa poitrine
Un nid pour la modestie,
Celle qui veut tirer du plaisir de son Cupidon;
Le plaisir qu’on lui refuse,
S’il peut le ravir, que chaque amant le ravisse,
Car la suzeraineté d’amour est une tyrannie.
Ah, si j’étais Pallante,
Méprisé par celle-ci,
Je le jure à la face du ciel, je voudrais,
Pour sortir de tourment,
Moi aussi, user de la force et non des pleurs.
Change de style dans ton amour
Si tu ne veux pas souffrir.

Pallante
Qui renferme en son sein une âme vile
A de viles idées et de viles actions;
Mais toi, maintenant que la nuit ombreuse
Recouvre le monde de ses ailes,
Dors, repose-toi ici;
Seul, selon mon habitude,
Je veux me réfugier
Au plus épais, au plus impénétrable
De ces solitudes sauvages,
Pour méditer sur celle qu’en vain j’adore;
Déjà, le seul fait de penser à elle apporte
Un grand réconfort à mon esprit affligé.

 

Scène 9
Erinus seul

 

Erinus
Stupide est celui qui fait d’une chevelure
Un lacet, une chaîne à sa liberté,
Aimant la beauté cruelle et homicide
D’une perfide Sirène,
Qui pendant qu’elle rassure l’âme,
Lui prépare une ruine éternelle et misérable;
L’amour est un précipice, la mort est au fond.Infortuné le pied
Qui va errant par l’empire amoureux
D’où le vrai est banni,
Où seuls résident le mensonge et la trahison,
La perfidie, le tourment,
Les longues fatigues sans récompense;
L’amour est du fiel pour le cœur, il n’a aucune foi.
Il suce avidement le sang de ses sujets
Dans leurs veines, peu à peu,
Pour les emplir de feu;
Avec un doux poison, il tue la raison,
Afin que celui qui languit
Ne songe pas à fuir sa prison.
L’amour est une flamme vorace, un serpent rigide.
Jamais mon œil ne boira
Son poison dans la coupe d’une beauté;
Elle ne fera pas de mon sein
Un Etna, au détriment de mon cœur,
Avec sa vorace ardeur;
Je ne veux pas faire de chacun de mes yeux un fleuve;
Amour est le dieu des larmes et de la douleur.
Mais le doux sommeil, m’aspergeant les tempes de l’eau du Léthé,
Invite mon corps au repos
Des fatigues du jour;
Je vais me mettre à l’aise ici, et je m’allonge.

 

Scène 10
Ériclée, chœur de mages, chœur d’esprits muets, Erinus. Darète enchanté

 

Ériclée arrive par les airs, accompagnée de mages ses amis, à cheval sur des monstres, pour tourmenter avec des torches Darète, frère de Clérie, qu’elle retient par enchantement dans cette forêt à l’intérieur d’un arbre. L’origine de cette colère et des malheurs de Darète est racontée à Pallante par le berger Clarinde, à la scène 4 de l’acte II.

Ériclée
Celui qui, dans son orgueil, a méprisé
Une femme à l’âme noble,
Ne récolte rien d’autre que des injures.
Toi, téméraire, tu as osé dédaigner
Les flammes d’amour et ses gémissements,
Les soupirs et les larmes
D’une femme devant qui s’humilient
Les couronnes de l’Asie
Les plus guerrières et indomptées ?
D’une qui peut obliger
Les enfers et la nature
À enfanter des miracles,
À réaliser des choses incroyables ?
Qui a toujours en main la foudre,
Telle le tyran des dieux célestes,
Pour réduire en cendres
L’orgueil de son ennemi ?
Ô Furies ! ô puissances du Styx ! ô Hécate !
Pourquoi est-ce que je n’appelle pas, de l’Érèbe,
L’aigle de Prométhée
Ou le vautour de Tityus
Pour lacérer, affamés,
Ces membres abhorrés ?
Pourquoi est-ce que je ne fais pas venir Cerbère
Ou l’abominable Eurynomos
Du royaume des ténèbres
Pour dévorer les viscères
De cet ingrat barbare ?
Ah, je suis trop compatissante face à son démérite,
Trop douce vengeresse
De mes propres offenses;
Sus, sus ! avec ces torches,
Amis, faisons un cruel exemple
De ce scélérat !

Chœur des Mages
Oui, oui ! Qu’on le brûle !

Darète
Ah !

Chœur des Mages
Celui qui a méprisé
Les prières et la foi d’Ériclée...

Darète
Hélas !

Chœur des Mages
...Est digne d’éternels tourments,

Darète
Ah !

Chœur des Mages
Qui, aimé, n’a pas aimé,
Qui a enflammé et n’a pas brûlé.

Darète
Malheur !

[Après avoir mis fin aux tourments, ils forment un ballet avec des gestes de mépris envers Darète; divers esprits forment cette danse, avec des apparences horribles; ils emportent ensuite Ériclée dans les airs.]

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ACTE II

 

 

Scène 1
On retrouve le bois et le rivage de Chypre
Vénus, Amour, chœur de Néréides et de dieux marins.

Chœur
Voici la déesse
Qui rend heureuses toutes les âmes,
Qui fait pleuvoir les amours
Ici-bas sur les cœurs,
Depuis sa sphère;
Voici Cythérée
Par laquelle, au milieu du froid et de l’humide,
Nous gardons notre sein gonflé par les flammes.

Vénus
Il n’est pas de poitrine si glacée
Qu’elle ne s’enflamme d’un seul de mes regards.

Amour
Il n’est aucun cœur, des races les plus farouches,
Que ne puisse transpercer ma flèche.

Vénus
Le Ciel ne serait pas le Ciel
S’il était privé de ma beauté;
Je puis transformer, avec mon visage,
L’enfer en paradis.

Amour
Je rends doux le mal
Au malheureux mortel;
Moi aussi, je puis changer la terre en ciel
Avec mon trait doré.

Chœur
Les hommes et les dieux
Sont vos trophées:
Par vous tout respire
Beauté et amour;
Heureux le cœur
Qui sans cesse soupire pour vos grâces.

Vénus et Amour
Savourons, jouissons,
Jouissons, savourons;
Prenons du plaisir,
Profitons, profitons.
L’âge jamais ne refleurit, le temps a des ailes;
Savourons, jouissons,
Prenons du plaisir, profitons, ô mortels !

 

Scène 2
Les mêmes, Mars

 

Mars
Amour, Pallante se meurt
Dans une ardeur désespérée.
Amour, Pallante languit;
Aie pitié de sa langueur, de sa mort;
De grâce, rends-lui l’amour de Clérie;
Il n’est pas valeureux de frapper
Un cœur de tendre chair;
Mieux vaut frapper, en dépit de l’orgueil, malgré lui,
Une poitrine de dur silex et de diamant.
Fais que celle-ci prenne conscience et s’assagisse un peu;
Si, armée de rigueur, elle te méprise,
Sa glace ne résistera pas à ton grand feu.
Ton fidèle dévot est fils du roi de Thrace ;
Et moi, je suis protecteur et gardien des Thraces;
Ainsi, archer invaincu, je serai ton obligé
Pour les faveurs que tu accorderas à ce guerrier;
Maintenant que celui-ci est retourné à Chypre,
Fais que la vierge soupire pour lui.
Pitié, amour, pitié pour son martyre !
Toi aussi, belle Cythérée,
Implore Cupidon,
Pour que Clérie s’éprenne de mon cher Pallante.
L’Amour n’a pas d’autres récompenses que les amours.

Vénus
Pourquoi tant de prières, divinité chérie ?
Amour n’est pas né d’Alecto,
Il est dieu du plaisir,
Il fera jouir qui tu désires;
Amour, fais-le si tu m’aimes.

Amour
Mars, je ne sais avec quelle audace éhontée
Tu te montres intéressé
À mon royaume et à mes vassaux.
Reste, reste en compagnie de la Mort,
Sicaire des vivants,
À remplir de cadavres les sépultures,
Et laisse-moi m’occuper des amants.

Mars
Mauvais garnement, scélérat,
C’est ainsi qu’on parle à un dieu
Qui peut de son fouet
Tel un nouveau Marsyas
Te transformer en un ruisseau de sang ?

Vénus
Attrape-le, Mars, il s’envole,
Il fuit, et dans sa fuite il est si audacieux
Qu’il nous regarde avec dédain en se mordant le doigt;
Oh ! combien de fois, combien,
Pour lui faire changer ses perfides habitudes,
J’ai fait preuve de rigueur, dans son berceau doré;
Cela n’a jamais servi à rien.

Mars
Chère Vénus, bien-aimée,
Ah ! préparons nos cœurs
Aux flèches d’Amour irrité.

Vénus
Souffrir pour toi me sera toujours doux,
Mon espérance, mon désir,
Ma vie, mon feu.

Vénus et Mars
Amour, décoche donc, décoche
Sur nos poitrines, tous tes traits aigus;
La bouche soignera les blessures.

Chœur
Que chacun se garde d’Amour,
Il a quitté sa mère,
Il a fui sa mère,
Plein de rage et de fureur;
Que chacun se garde d’Amour !

 

Scène 3
La scène se transforme en un délicieux bosquet
Erinus, Pallante

 

Erinus
Hélas, seigneur, hélas !

Pallante
Quelle crainte t’assaille ?

Erinus
Je croyais que les esprits
Étaient revenus pour m’emporter dans leur vol.

Pallante
Raconte-moi un peu plus clairement
Tes songes horribles et confus.

Erinus
Des songes, oui, causés
Par les chaudes vapeurs
De vins précieux et délicats
Ou des meilleurs mets
Du superbe souper.

Pallante
Pourquoi ne m’as-tu pas attendu jusqu’au jour
Là où je t’ai laissé te reposer pour la nuit ?

Erinus
Jusqu’à ce que soit passé le terme prescrit,
Je ne veux pas perdre mon poil
Par le récit de mes malheurs
Dont le seul souvenir me glace encore.

Pallante
Quelles folies ! expose-moi vite
Les prodiges que tu as vus,
Si du moins tu ne délires pas,
Avant que je ne me mette en colère.

Erinus
Oh, que les domestiques sont malheureux !
À peine un plaisant sommeil
Avait assoupi mes sens
Que la terre s’ouvrit
Et enfanta mille et mille fantômes
Qui vomissaient, malheur !
- Ma foi, j’ai peur de le raconter –
De la fumée, des flammes, des étincelles
De leurs gueules immondes;
Puis, de ces gouffres profonds,
Sortit le sévère roi des aveugles abysses,
Autour duquel firent cercle,
Armées de torches,
Ces abominables apparitions
D’esprits maudits
Par lesquels j’avais été enlevé
Par les airs, et qui ensuite
M’ont laissé choir dans ce fleuve
Sur les rives duquel tu m’as trouvé aujourd’hui.
Maintenant, comment je ne suis pas mort
Devant leur horrible apparence, à leur contact,
Cela, Pallante, c’est un prodige;
Je ne suis pas mort, certes, mais, pauvre de moi,
J’ai les membres lacérés et les os rompus.

Pallante
Si tu dis vrai, ce sont des merveilles que j’entends;
Certes, c’est une étrange aventure,
Digne d’un chevalier
Qui parcourt le sentier escarpé de la vertu
Et qui, avide de palmes, désire à chaque instant
Rendre encore plus sa renommée éternelle.

 

Scène 4
Les mêmes; Clarinde, berger

 

Clarinde
Plus heureux que moi,
Il n’y en a pas;
J’aime et je suis aimé,
Je donne et reçois des baisers;
Je bois sur une bouche
De fin cinabre
L’aliment de la vie;
Jamais je n’éprouve de tourment,
De peines, de martyre;
Et si des soupirs
Sortent de ma poitrine,
C’est vapeur du plaisir.
Plus heureux que moi,
Il n’y en a pas.

Pallante
Amant fortuné,
Combien, en amour
Ton état est différent du mien:
Tu jouis sans cesse parmi caresses et baisers,
Et moi, je languis seul,
À cause de la cruauté de ma tyranne,
Tout ramolli par les larmes, au milieu de ma douleur.
Mais si le nuage importun de la jalousie
Jamais ne trouble la sérénité de tes joies,
Dis-moi, quelle est cette forêt au bord de la mer
Dans la nuit de laquelle il semble
Que Pluton ait transféré son siège,
Tellement on la voit pleine de fantômes.

Clarinde
Toi, tu n’es pas de Chypre,
Puisque tu ne connais pas
Les malheurs du royaume.

Pallante
L’année a fait un tour entier
Depuis que je suis parti de Chypre; mais quels malheurs
La troublent donc ?
À mon départ, je l’ai laissée tranquille.

Clarinde
Écoute l’accident funeste
Du prince Darète.

Pallante
Parle vite ! ô Dieu, qu’est-il arrivé au chevalier ?

Clarinde
Sur le trône élevé de Thessalie
Siège Ériclée, femme qui porte
Cheveu de neige, et visage plein de rides;
Mais elle s’efforce de cacher
Avec des fards mensongers
Les injures et les ruines du temps, et apparaît plus laide
Avec ses rouges et ses blancs artificiels.
Elle a le cœur si libidineux
Qu’elle ne fait rien d’autre qu’aimer,
Changeant souvent d’amour;
En outre, elle est si versée dans l’art de la magie
Qu’avec de puissants enchantements,
Elle fait même sortir les morts des tombeaux.
À son palais, il n’y a pas encore six lunes,
Darète arriva, alors qu’il errait
Par la Thessalie, en quête d’entreprises.
Pour lui aussitôt s’enflamma
La lubrique reine; lui, se moqua des amours honteuses
De l’amoureuse aux cheveux blancs
Et la quitta; elle, irritée,
En femme méprisée,
Changea son affection en haine,
Et sachant qu’à Chypre
Il était retourné,
Elle le fit un jour enlever par un monstre du Styx;
Et dans cette forêt, qui poussa en un instant
Parmi les ruines d’une cité détruite,
Elle le déposa, victime d’un enchantement; et on dit
Qu’accompagnée de sorciers thessaliens,
À cheval sur le dos des esprits,
Elle vient le tourmenter presque chaque nuit;
Le jour, l’endroit est sans danger pour le passant;
Mais quand l’air devient noir,
Malheur à celui qui s’y trouve !

Erinus
Je le sais d’expérience.

Pallante
Le pitoyable malheur
De mon ami Darète
Fait pleurer mon cœur dolent;
Mais les larmes sont séchées
Par la flatteuse espérance
De l’arracher à l’enchantement.

Clarinde
Le bruit court qu’il serait
Enfermé dans un arbre,
Invisible pour nous, là où la forêt
Forme une sorte de théâtre,
Et qu’aux racines du pin, une arche de marbre
Renferme une urne
Pleine de sorcelleries,
Laquelle étant brisée, l’envoûtement prendra fin.
Mais que regardes-tu, Clarinde ? N’est-ce pas
Ta Dalinda, la fleur des belles,
Qui, pour te paraître encore plus belle,
Prend conseil de la source
Pour parsemer de fleurs son sein et ses cheveux ?
Ô divines beautés,
Pierres aimantées d’amour, je vais à vous.
[à Pallante et Erinus]Adieu, je vous laisse, adieu.

Pallante
Oh, combien volontiers
J’échangerais ma fortune contre la tienne !
L’amour, Erinus, ordonne,
Et la loi d’amitié requiert,
Ainsi que l’honorable soif de la gloire,
Que mon cher Darète,
Frère de ma Clérie,
Soit aujourd’hui délivré
Des sarcasmes et de la furie d’Ériclée
Par la puissance de mon fatal glaive,
Auquel ne résistent
Ni pouvoir magique, ni force infernale.

Erinus
Pendant ce temps, j’irai rapidement à Salamine
Porter de tes nouvelles au roi.

Pallante
Tu as encore peur des esprits ? Viens donc avec moi.

Erinus
Oh oui, car les démons
Que les esprits aiguillonnent,
S’ils ne peuvent rien contre votre valeur
Déchargeront sur moi leur ire et leur fureur.

 

Scène 5
La scène se transforme et représente une cour dans le palais royal de Salamine
Évagoras, Clérie

 

Évagoras
C’est une lourde charge que la royauté
Pour qui, avec une balance exacte,
La maintient en équilibre
Entre la justice et la clémence;
Sans cesse pend
Sur la tête du roi, un fer pointu
Dont l’aspect menaçant vient troubler
Celui qui éprouve un noble plaisir à régner.
Pour soulager un esprit à toute heure oppressé
Par les mille soucis qu’apporte le règne,
Préparez pour la chasse
Les chiens les plus féroces:
Les indiens, les corses, les hyrcaniens;
Qu’on trouble le repos
Des plus sauvages bêtes;
Transpirons, même pendant le loisir, pendant la paix,
À des fatigues guerrières,
Exerçons nos corps avec ce passe-temps.
Et toi, Clérie, ma fille,
Que je puis bien appeler unique
Puisque la méchanceté d’une autre me prive
De ton frère Darète,
Quand veux-tu que ton père
Puisse passer des heures heureuses
À s’amuser avec ses petits-enfants ?
Décide-toi maintenant que tu es à la fleur de tes ans
À prétendre à celui que tu désires,
À rendre par tes enfants mon sang immortel.

Clérie
Père, seigneur, accorde-moi
De vivre loin d’un lit nuptial,
Comme servante de Diane,
Déesse pure et immaculée, à qui
Je me suis moi-même consacrée;
Que jamais les flambeaux du lascif hyménée
Ne resplendissent pour moi,
Permets que ma virginité
Ne poursuive que les bêtes sauvages en fuite.

Évagoras
Que vient faire Cynthie à Chypre ?
Toi, suivre une déesse
Ennemie de Vénus ? Ô dieux, ô astres !
Tu veux être rebelle
À cette divinité par qui seule je règne ?
Ne va pas déclencher la colère
De celle qui peut m’ôter la couronne et le sceptre:
Dans l’empire de l’amour, tu voudrais
Rester célibataire et inféconde ?
Change, change tes pensers !

Clérie
Je ne suis pas si impie ni irrévérencieuse
Que je n’adore la divinité de Chypre;
Mais de quelle grave faute
Peut-elle m’accuser
Si je suis et honore la chaste Diane ?
Ce n’est pas un péché de révérer les dieux.

Évagoras
L’intérêt de l’État
N’admet pas de raisons,
La moindre ombre de doute est une rébellion.
Ce fut l’œuvre de Cythérée
Que la violence injuste
De ce brigand étranger qui t’enleva,
Pour t’aviser que, dolente et triste,
Tu pleureras ta liberté prisonnière
Et ton honneur violé
Si tu ne t’attaches pas à l’amour:
Il faut aimer, Clérie, et maintenant
Que le Thrace belliqueux est arrivé sur nos rivages,
Je veux que lui soit agréable
La compagnie de ta vie.
Sa valeur te mérite,
Et sa fortune royale, et sa foi.
S’il t’a fait relâcher par ton ravisseur,
Il est juste qu’il profite du butin récupéré.

Clérie
Ton vouloir est ma loi;
Avant que je sois de Pallante
L’épouse et l’amante,
Les heures de ma vie seront si brèves
Que j’épouserai la mort.

 

Scène 6
La scène change et représente d’aimables prairies
Amour

 

Amour
Il ne faut pas provoquer le serpent;
Provoqué, il mord
Et répandant son venin dans la plaie,
Il prive de vie l’inconscient qui l’a irrité.
Je veux qu’ils se repentent
De m’avoir bafoué et outragé,
L’adultère Mars et sa déesse,
Ma mère lubrique,
Qui a été capable, pour un galant,
D’oublier l’amour de son fils Amour
Et de lui crier de s’emparer du traître.
Il n’y a pas de fléau au monde
Pire que la femme,
Ses amours et sa foi sont des mensonges,
Elle a un visage d’ange, un cœur de furie.
Oh ! quelle vie plaisante,
Si le monde pouvait vivre sans elle !
La Libye, la Libye n’a pas
De serpent plus perfide qu’elle;
Elle est l’ennemie de la pitié;
Elle n’a, en vérité, rien d’autre en son sein que la perfidie.
Oh ! quelle vie plaisante,
Si le monde pouvait vivre sans elle !
Mercenaire et vénale,
Elle vend sa beauté aux sens;
C’est elle qui rend mes traits cruels;
Parce qu’elle réside au ciel, le ciel me répugne.
Oh ! quelle vie plaisante,
Si le monde pouvait vivre sans elle !
J’ai honte d’être né
D’une femme scélérate,
Même si c’est une déesse.
Mars, je veux que Pallante
Plus que jamais, subisse des amours malheureuses,
Et je me réserve contre toi cette vengeance
Que souhaite ma colère, et que mérite ta faute.
Mais quel paisible ruisseau
Avec son doux murmure,
Quels suaves zéphyrs,
Badinant dans le feuillage
De ces arbres verdoyants,
Enchantent mon sommeil ?
Mes yeux ne peuvent plus résister,
Malgré leurs efforts, à l’oubli.
Je suspends ici mon carquois et mon arc,
Et dans cette plaisante prairie,
Émaillée de fleurs,
Je cède aux torpeurs de l’agréable dieu.

 

Scène 7
Eumète, Amour

 

Eumète
Pleurez, fleuves,
Avec mes yeux;
Que soupire le vent
À mon tourment;
Que l’écho complaisant
S’afflige avec moi,
En notes détachées;
À mes lamentations,
Pleurez, ô fleuves, soupirez, ô vents.
Je ne suis pas Eumète
Comme vous le croyez,
Je suis Érabène,
Au comble de la peine,
Et l’unique espoir
Du roi d’Athènes,
Sa fille chérie.
À mes lamentations,
Pleurez, ô fleuves, soupirez, ô vents.
De ce cruel
Qui m’est infidèle,
Sous un déguisement,
Épouse jouée,
Amante bafouée,
Je suis les traces;
Hélas ! Méonte !
À mes lamentations,
Pleurez, ô fleuves, soupirez, ô vents.
Ah, cruel Amour,
Impitoyable cause
De ma douleur,
Privé de raison,
Serpent sourd aux plaintes,
Pourquoi es-tu si avide
De me faire souffrir ?
À mes lamentations,
Pleurez, ô fleuves, soupirez, ô vents.
Mais que vois-tu, Érabène ?
Ô cieux ! serait-ce Amour
Qui dort au milieu de l’herbe,
L’impitoyable auteur
De toute ta pénible souffrance ?
Oui, c’est bien lui, il a les yeux bandés, il a des ailes,
Et sous ces rameaux ombreux
Qui le cachent au soleil, pend son attirail:
Son carquois et son arc.
Ah, méchant garnement,
Tu es arrivé au point crucial:
Voici, voici le moment où ton destin veut
Que tu restes privé de tes armes;
Mais c’est bien peu, en regard de tes délits,
Et pour tirer vengeance
De tes offenses mortelles,
Que de te priver de tes traits;
Je veux que tu ressentes toi aussi
Combien perçantes sont tes flèches.
Diomède a bien fait voir
Aux temps anciens, dans les Champs Idéens
Que les dieux sont exposés aux blessures.
Celle-ci, Amour, t’est infligée
Par celle dont, par ta faute, le cœur est sans vie.

Amour
Aïe ! tu m’as blessé,
Merveilleuse Érabène.

Érabène
Tu me reconnais, scélérat ? Va donc,
Monstre de cruauté,
Faire souffrir les âmes !
Frappe, si tu peux frapper.
Que tous les amants se réjouissent:
Amour est privé de ses flèches et rendu inoffensif.

Amour
Hélas ! je brûle déjà tout entier,
Par le pouvoir de ma flèche.
Beauté qui m’as blessé, retiens ton pas !
Érabène ? Érabène ?

 

Scène 8
Méonte, Cléandra

 

Méonte
Ton herbe a été salutaire,
Aimable guérisseuse,
Puisque, le temps que fuient de brèves heures,
Elle m’a rétabli d’une blessure mortelle.
À quels excès de dangers
M’a soustrait ton amour ?
De combien de vies te suis-je redevable ?

Cléandra
Maintenant que tu m’as arrachée
À l’horrible prison du vieil Oronte,
Dont les sortilèges étaient bien plus puissants que les miens,
Maintenant, dis-je, ô Méonte,
Mes pouvoirs, pour l’éternité
Te resteront dévoués;
Ainsi, pour ton salut,
J’observerai les astres et userai des arts infernaux.

Méonte
Oh ! quelles douceurs inspirent à mon cœur
Ces brises tempérées !
Douces brises, brises chéries,
Donnez la vie à Clérie, et qu’elle partage avec vous ses trésors,
Pendant qu’elle vous charme
De précieuses odeurs,
Par lesquelles vous cèdent les brises sabéennes.
Ah, Cléandra, Cléandra !
Je crois que mon destin,
Jaloux de mon bonheur, a pris corps
Pour m’abattre alors que j’avais dans mes bras
Ma belle déesse idolâtrée;
Ou bien ce fut ma faute d’avoir osé, sacrilège,
Enlever une divinité, si bien que le Ciel
A armé contre moi sa main toute-puissante.
Et ce fut un miracle que, par ces flammes
Que j’avais, trop hardi, confinées dans ma poitrine
Je ne me sois pas retrouvé consumé et réduit en cendres,
Bien que je croie que les sources amères
De liquide lacrymal que je renferme en moi
M’ont en partie sauvé de leur ardeur.

Cléandra
Du jour le courrier lumineux
Ne franchira pas de l’horizon les champs
Sans que tu savoures, heureux
De ta vive morte les beaux yeux;
Et mourra vivant
Alors que tu seras avec le grand lion
En farouche tenson,
Le non tien géniteur;
Mais d’un autre meilleur
Ta sage amie sitôt t’enrichira
Qui royales vantera
De sa naissance les splendeurs.

Méonte
Obscures prophéties !

Cléandra
Obscures, oui, mais véridiques,
Dont le sens, maintenant profond et ignoré,
Te sera bientôt dévoilé et connu.Je te laisse, Méonte.
Toi, retrouve Eumète et console le malheureux,
Qui, te croyant trépassé,
Voulait suivre ton esprit parmi les ombres,
Vaincu par une cruelle douleur.
Sa foi amoureuse
Mérite une grande récompense.

Méonte
Eumète me sera toujours cher,
Et s’il ne peut obtenir de son seigneur
Une récompense à la hauteur de son amour,
Qu’il en accuse, non pas cet homme, mais le destin avare
Qui a fait qu’il est né
Pauvre de richesses et d’état.

Cléandra
Malheureux le cœur
Qui fait d’Amour son dieu et son tyran.
Il n’y a pas, là-bas, dans le Tartare
D’esprit plus cruel, plus féroce
Que cet archer;
Malheureux le cœur
Qui fait d’Amour son dieu et son tyran.
Heureux le cœur
Qui ne se soumet pas à l’inexorable Amou;
Qui veut vivre heureux, de nuit comme de jour,
Qu’il ne suive pas
Son flambeau.
Heureux le cœur
Qui ne se soumet pas à l’inexorable Amour.

 

Scène 9
Psyché

 

Psyché
Mortels, je cherche Amour.
Qui, prenant pitié de ma douleur, me dira où il est ?
Psyché, je suis Psyché,
L’épouse de ce dieu,
Dont le cruel répudie et dédaigne le lit,
Me faisant rester veuve nuit et jour.
Qui, qui me dira, par charité, où est Amour ?
Si je retrouve l’infidèle,
Je veux me venger sur son beau visage:
Je veux lui donner autant de baisers
Qu’il a avec ses torches
Envoyé de flammes à mon cœur pour me brûler.
Il me fait rester à jeun de douceurs;
Qui, qui me dira, par charité, où est Amour ?
Vous, les belles, qui renfermez
Amour dans votre sein, au plus beau de vos jours,
Si vous désirez avec constance
Ne pas faire languir de faim, périr de soif,
Votre mari ou votre amant,
Si mon jeûne éveille en vous quelque pitié,
Indiquez-le moi, par charité.
Elle est insensée, celle
Qui héberge dans sa poitrine
L’amour pour un jeune homme;
Je m’en aperçois bien, je me suis trompée:
Je vis dans le malheur parce que j’aime un gamin.
Elle laboure l’onde fuyante,
Elle sème dans la poussière,
La femme qui se résout à rendre
Son âme tributaire, son cœur esclave
D’un garçon amoureux.
À quoi me sert, à quoi,
À quoi bon, que m’apporte
D’être devenue immortelle
Et épouse de Cupidon
Si mes désirs restent toujours affamés ?

 

Scène 10
La Renommée, Psyché

 

La Renommée
Psyché, tu te plains,
Et à bon droit, de ce cruel que tu adores;
Les Furies te font ressentir même dans les cieux
Tes amours solitaires et infortunées;
Tout plaisir n’est qu’une ombre de plaisir,
À l’égal de ceux de l’amour qui envahit un cœur.

Psyché
Oui, oui ! avec joie,
Je passerai, pour le couvrir de honte
La nuit et le jour avec les jeunes dieux !
Oui, oui ! Pendant que lui tire ses flèches,
Je vengerai les autres dans son lit !
Mais ma langue plaisante ! Ô éloquente divinité,
Mon beau dieu peut me tourmenter comme il le veut,
Notre couche sera toujours sans tache.

La Renommée
Honorables conceptions, qu’aujourd’hui dans le monde
Rejettent l’usage et les coutumes !

Psyché
De grâce, toi qui vois tout
Et te rends partout,
Toute yeux, toute ailes,
Dis-moi où, sur quels bords
Se trouve mon Cupidon ?

La Renommée
Il se trouve à Chypre,
Sans arc et sans flèches,
Fidèle idolâtre
D’une beauté mortelle
Qui se montre aussi impitoyable à son désir
Que lui t’est cruel;
Il ne lui sert à rien d’être dieu,
Fils de la beauté, divinité d’amour:
Devenue archère avec ses flèches,
La fière Érabène
Méprise sa gloire et sa peine.

Psyché
Hélas, que me racontes-tu ! Ô Dieu,
Quel douloureux récit entends-je, malheureuse,
À propos de mon cher tyran ?
Amour brûle et se consume de son propre feu ?
Amour est le serviteur
D’une nouvelle beauté ?
Amour trahit ainsi
La malheureuse Psyché,
Qui avec tant de fatigues
L’a obtenu pour mari ?
Ah, perfide destin,
Tu ne m’as rendue immortelle
Que pour que je vive éternellement dans les larmes et le malheur.

La Renommée
Eh, folle, eh, simplette,
C’est toi même qui rends ton destin mauvais,
Tu te fabriques à toi-même d’âpres tourments.
Laisse, laisse tes lamentations,
Abandonne les soupirs, sèche tes larmes.
Savoure, savoure, joyeuse,
Une paix amoureuse avec l’amant qui t’agrée:
Le plaisir perdu ne revient jamais;
Ne conserve pas ta foi à qui n’en a pas.

Psyché
Ces errements lubriques
Sont bons pour Cythérée,
Qui, coupable d’adultère,
A orné son Vulcain de marques d’infamie;
Pour moi, Amour peut bien être cruel et inconstant,
Je serai chaste épouse et fidèle amante.

 

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ACTE III

 

 

Scène 1
Psyché, Jupiter, Saturne, Mercure, chœur de dieux (muets)

 

Psyché
De grâce, suprême Moteur,
Rappelle Amour dans l’éther;
C’est un déshonneur pour le ciel
Qu’un dieu aussi puissant
Soit bafoué par une beauté humaine,
Qu’une main profane
Souille ces dards
Que tous jusqu’à toi révèrent.
De grâce, suprême Moteur,
Rappelle Amour dans l’éther.

Jupiter
Je comprends bien, ô belle, tes langueurs,
Que tu tentes de voiler derrière d’autres sentiments,
Privée de ces plaisirs, de ces jouissances
Que l’ingrat te refuse, et qu’il provoque dans les cœurs.
Négligée et abandonnée, tu soupires sans cesse,
Piquée de jalousie, devant ta couche en jachère,
Et en voyant ton beau dieu amoureux,
Tu me demandes de le rappeler à nos sphères.
Je le ferais, si, obéissant à mes ordres, ce sauvage
Déployait ses ailes dans nos hauteurs;
Mais tu sais bien que sur lui sont sans effet
Et le fouet sévère, et l’autorité douce.

Psyché
Hélas, que ferai-je donc
Si pour moi seule le destin
Tarit la source des plaisirs et la rend aride ?
Qui me rendra mon mari ?

Saturne
Monarque des choses,
Cette déesse affligée
Éveille la pitié dans mon sein glacé;
Moi, qui forme le cours de la vie
De moments imperceptibles, et avec ma dent
Qui ronge, dure comme le diamant,
Dévore les bronzes et ruine les cités,
Moi qui soigne et guéris
Toutes les plaies du cœur,
Je me flatte de pouvoir enlever Amour.

Psyché
Bienheureuse Psyché,
Si ta proposition est suivie d’effet !

Saturne
Tu auras ce que je te promets.

Jupiter
Que Mercure descende avec lui, et rapporte
Dans les étoiles, l’arc d’Amour et ses carreaux,
Après qu’ils auront frappé l’amant infidèle,
Et fait de Clérie l’épouse de son Pallante.

Mercure
Exécutant empressé de tes décisions,
Je dirigerai mes ailes vers la terre.

Saturne
Battons des ailes,
Enlevons Amour.

Mercure
Rapportons ses traits
À notre Moteur.

Saturne et Mercure, à deux
Battons des ailes, etc.

Saturne
Mercure, voici qu’arrive,
À la poursuite de son aimée,
Le dieu enfant épris d’amour;
Toi, descends; moi, pour l’enlever ici, sur mes ailes,
Je veux l’attendre en équilibre dans l’air.

Mercure
Ce vieux rapace
Qui a l’air si lent
Est plus rapide
Que le vent,
Et dans sa fuite légère, il met en pièces les marbres,
Ravit toute passion, toute beauté.
Avant qu’il vous dérobe,
Ô belles, les fleurs de votre face,
Soyez les servantes
Des amours;
Jouissez tant que vos beaux visages sont en leur avril,
Car une fois vieilles, vous n’aurez plus d’amants.

 

Scène 2
Amour, Eumète

 

Amour
Écoute-moi au moins, cruelle;
Arrête ton pied, arrête, amour d’Amour;
Un dieu se meurt pour toi.

Eumète
Que veux-tu de moi ?

Amour
Ta pitié.

Eumète
Qui n’a point de pitié n’en mérite aucune.

Amour
Qui veux-tu aimer si tu n’aimes point Amour ?
Serait-ce ce traître
Qui, sitôt dénouée ta ceinture virginale,
Vaincu par une autre beauté,
T’a laissée désespérée, abandonnée ?
Écoute, écoute qui je suis.
Par moi les vivants
De chaque élément
Obtiennent la vie,
Mis en accord
Au milieu des discordes
De leurs paix hostiles;
Par moi les flambeaux
Des hautes étoiles
Brillent si beaux;
Je suis le plus grand
De tous les dieux;
Mon pouvoir
Vainc le Moteur;
Je dirige le monde,
Père fécond
De tout plaisir;
Et si tu consens à mes vœux,
Je répudierai ma femme
Et ferai qu’Hyménée m’unisse avec toi,
Je te rendrai divine
Et citoyenne du ciel.

Eumète
Tes vanteries ne sont que mensonges;
Avec moi, qui te connais,
Tu n’as pas à te glorifier.
Écoute, écoute qui tu es.
Sous les toits infernaux du Cocyte,
Tu es né de l’infâme Mégère,
Farouche, impitoyable.
Sans cesse aux vivants
Tu apportes des tourments;
Tu es le dieu des larmes,
Et Rhadamante ne peut
Infliger aux âmes coupables
Une douleur plus grande
Que celle que toi, Amour,
Tu apportes à qui te suit;
Par toi, le monde malheureux
Ne connaît jamais de paix;
Racine funeste
De peine infinie,
Tu es mort, et non vie.
Je voudrais plutôt être une ombre nue de Dité,
Parmi les étincelles et la glace,
Que ton épouse dans le ciel.

Amour
Je crois que tu es née
Au milieu des Riphées glacés,
Et que la nature t’a faite de pierre.
Mais l’eau qui tombe perfore même les marbres;
Alors que toi, tu t’endurcis devant mes larmes;
Tu es formée de glace,
Mais quelle glace pourrait
Ne pas se liquéfier à mes soupirs de feu ?
Ah ! tu es de diamant,
Et ni l’eau ni le feu ne suffisent contre toi.

Eumète
Regardez comme le gamin
A bien appris sa leçon de mensonges audacieux,
Auprès des faux adulateurs,
Auprès des poètes amoureux;
Retourne à tes langes, à ton berceau;
Tu es trop délicat, trop mou
Pour égaler en manque de pitié et en douleur
Un esprit infernal nommé Amour,
Un qui jamais ne rassasie
[un mot illisible] de larmes, les avides désirs des siens;
Ce démon infâme,
Tiens-t’en à mon conseil,
Fuis-le, oh, fuis-le, fiston;
Éteins, éteins ta flamme,
Ou sinon, je vais tout dire à ta maman.

Amour
C’est ainsi que tu me railles, mon âme ?
Mais tu m’auras toujours pour adorateur;
Railles-moi autant que tu peux;
De grâce, si tu ne veux pas m’aimer, au moins baise-moi;
Un baiser, un seul baiser
Transformera ma douleur en joie.

Eumète
Que je baise cette bouche,
Qui a sucé des tétins
Des cruelles Euménides
Leur lait mortifère ?
Non, je ne veux pas, petit garçon chéri,
Cracher sans arrêt de la bile pour t’avoir baisé.

Amour
Où as-tu donc appris
L’art de la cruauté ?

Eumète
De toi, maestro !

Amour
La cruauté, de moi ?

Eumète
De toi, oui, oui, de toi !

Amour
Moi qui suis tout douceur !

Eumète
Tu n’es que sauvagerie.

Amour
Je donne la jouissance.

Eumète
Tu fais souffrir, et si parfois,
Tu apportes quelque plaisir, il est si bref
Que comme poussière au vent,
Il s’évanouit en un instant.
Méonte, reviens à Chypre:
En dépit d’Amour,
Cause de toutes tes erreurs,
Je veux que tu m’aimes, si ses flèches amères
Ont le pouvoir de le faire;
Et toi, malheureux, sans défense, désarmé,
Fuis, comme je te fuis,
Les amants irrités, sur quelque roche des Alpes,
Ou au royaume des ténèbres, encore que, à mon avis,
Le Styx ne voudra pas d’un monstre si cruel.

 

Scène 3
Amour

 

Amour
Qu’en penses-tu, mon cœur ?
Allons, allons, fuyons sa rigueur;
Hélas, je suis retenu
Dans les fers, dans les chaînes,
Solidement attaché
Par sa beauté qui m’a transpercé et vaincu.
Ce nœud si indigne,
Coupons-le maintenant
Par l’arme du dédain !
Mais même défait de mes liens,
Je ne pourrais pas pour autant
Prendre la fuite,
Car je suis à moitié vif, je suis blessé à mort.
Avec constance donc,
Souffrons la prison,
Loin des pleurs;
La pluie qui vient des yeux
Ne guérit pas notre mal;
Au contraire, son humidité
Avive et accroît l’incendie.

Ici, Saturne enlève Amour.

 

Scène 4
Pallante, Erinus

 

Pallante
Nous voici près des repaires des fantômes.

Erinus
Si seulement la mer nous séparait d’eux !

Pallante
Arrête de courir, holà ! Mon cœur ne tient plus !

Erinus
Pour que les démons arrivent ? Adieu, seigneur !

Pallante
Ô merveilleux objet
De l’âme d’amour éprise,
Qui rafraîchis et réconforte
L’âme passionnée,
Je te vois, et je ne meurs pas,
Noyé par le plaisir ?
Ô beautés altières,
Plus belles que les plus hautes Idées,
Bien qu’envers moi vous soyez cruelles et impitoyables,
En vous voyant sur ce visage,
Bienheureux, je jouis du paradis sur terre.

Erinus
Clérie s’en vient vers nous.

Pallante
Voici ma bête sauvage;
Elle fuira si elle nous voit,
Plus vite que ne fuit la flèche du Parthe
Décochée de l’arc.
Que dois-je faire ? Parmi ces arbres ombreux,
Au moins, je contemplerai furtivement
Sur son visage serein,
Sur sa belle face,
La cruauté d’Amour envers mon sort.
Erinus, cachons-nous.

Erinus
Combien, Pallante, combien
De malheureux amants ne nourrissent leur cœur,
Comme toi, que de regards furtifs !

 

Scène 5
Clito, Leucippe, Clérie, chœur de nymphes

 

Leucippe et Clito, ensemble
La beauté sans amour
Est comme la fleur humide de rosée
Qui se fane sur sa tige,
Négligée, privée de soins;
Maintenant que ton beau visage
Est fleuri de lis et de roses,
Ah, laisse-le parcourir par des mains amoureuses !
Car lorsque les années viendront piller
Cette beauté qu’aujourd’hui on adore,
Tu pleureras en vain, méprisée, bafouée,
Sur tes caresses honnies et ta chevelure givrée.

Clérie
L’infidèle
Cupidon
Ne trouvera jamais
Refuge dans mon sein;
Je veux jouir de ma chère liberté,
Mon cœur ne languira pas par lui.

Clito
Tout respire l’amour,
Et de sa douce ardeur
Brûlent même les bêtes
Les plus sauvages, les plus féroces.

Leucippe
Les pierres inanimées
Aiment et sont aimées;
Il donne des sens à qui n’en a pas, pour faire
Que même les choses insensibles éprouvent l’amour.

Clito
Écoute cet oiselet,
Musicien babillard,
Comment, en chantant, il attire
Son aimée vers les plaisirs d’amour !

Leucippe
Regarde ce tourtereau
Qui donne des baisers à sa belle et en reçoit;
Vois, vois, ne semble-t-il pas
Qu’il lui dise: « Aimons, c’est la loi que d’aimer » ?

Leucippe et Clito
Aime, Clérie, aime toi aussi,
Adepte de l’amour,
Tempère ta rigueur,
Aime, folle, aime, oui, oui,
Simplette que tu es,
Aime, même les dieux aiment.

Clérie
Non, je ne veux pas aimer:
Jamais je n’affronterai
La mer tempétueuse
De votre cruel
Garçonnet tout nu;
Je ne veux pas suivre un guide qui est aveugle.

Leucippe
Encore, encore un jour,
Je te verrai te repentir
De ton « non » obstiné.

Clérie
Oh ! quelle flèche d’or
Vois-je couchée parmi les fleurs ?
Le poids n’est pas celui d’un carquois mortel,
Il a échappé du ciel
À la déesse archère ou au dieu de Délos.
Ô plaisante flèche,
J’espère, avec toi, dépeupler
Les forêts de leurs fauves.
Que ta pointe est aiguë ! Aïe !

La flèche que Clérie a vue dans l’herbe parmi les fleurs est la même qui a frappé Amour et qu’Eumète avait décochée contre lui à l’acte II, scène 7.

 

Scène 6
Les mêmes, Pallante, Erinus

 

Pallante
Que vois-je dans ma souffrance ?
Tu es blessée, ma chère vie ?

Clérie
Quelle nouvelle et douce ardeur
Court si vite de la plaie à mon cœur ?

Pallante
Ô gouttes sanguinolentes,
Rubis liquides, nacres fumantes,
Qui irriguez les ivoires respirants,
Les neiges animées de cette main,
Vous êtes autant de flammes
Qui brûlent l’âme au centre du cœur.

Clérie
Pallante ?

Pallante
Clérie ?

Clérie
Oh Dieu !

Pallante
Pourquoi soupires-tu, mon amour ?
Le mal est léger, le sang ne sort plus
De la partie qui languit.

Clérie
Cette flèche fut un serpent
Venimeux et mortel,
Qui à la première blessure
M’a séparée de moi-même;
Me voici devenue aimante:
Ah, Pallante, Pallante !

Pallante
Clito, qu’entends-je ? Clérie est amoureuse ?
Stupéfiante merveille !

Clito
Ce sont des miracles d’amour.

Pallante
Ah, cruelle autant que belle,
Pour te moquer de qui t’adore, tu feins l’amour,
Alors que tu es son ennemie, et la servante de la férocité ?
Je reviens me soumettre
Au tyrannique empire
De ta cruauté, ma fière idole;
[Je sais ? mot effacé] que je mérite toutes les peines
Parce que, étant ton esclave, je me suis enfui;
Mais si tu connaissais les tourments
Que, malheureux, j’ai éprouvés loin de toi,
Ma fuite serait mon erreur
Et ta vengeance, ô ma beauté.
Si donc tu as plaisir à me punir,
Voici mon fer, je t’offre ma poitrine désarmée.

Clito
Il éveillerait la pitié d’une tigresse.

Leucippe
Mais non la vôtre, méchantes femmes !

Clérie
Si une âme repentie
A droit à voir pardonner ses erreurs,
La mienne, pénitente, implore ta merci;
Je le confesse, j’ai été ingrate envers ta foi;
J’ai trop été fautive,
Mais je t’aimerai autant que je t’ai haï.

Pallante
Sont-ce des paroles sincères,
Celles que tu prononces, Clérie, toi mon soleil ?

Clérie
Que ma main confirme ce que je dis:
Je suis et serai tienne, je le jure aux dieux.

Pallante
Oh, langue amoureuse,
Ces mots que tu formes
Sont plus doux et suaves
Que le sucre de Chypre et le miel d’Hybla.

Clito, Leucippe et le chœur, à 4
Archer omnipotent,
Fils de Cythérée,
Il n’est point de pied si léger
Qui puisse te fuir, tant tes ailes sont rapides;
Tes flèches nous sont fatales.

Pallante et Clérie
Descends, Hyménée,
Des sphères constellées
Et avec des myrtes éternels,
Attache nos esprits;
Heureux, extasiés,
Réjouissons-nous, oui, oui,
De ce jour pour nous joyeux et lumineux.

Erinus
Clérie jouit du plus fidèle époux
Qu’aient vu ici-bas les rayons d’Apollon.

Pallante
Flèche bienheureuse,
Par toi seule, je crois
Être né à la jouissance, mort à la douleur;
En te pendant à cette branche,
Je te consacre à Amour;
Et toi, mon épouse, va m’attendre à la ville:
Avant que je vienne présenter mes respects à ton père,
Je veux tirer Darète, son fils aimé,
De sa prison enchantée.Erinus, va avec elle.

Clérie
Ah, Pallante, ne pars pas !

Pallante
Le délai sera bref.

Clérie
Je ne suis pas sitôt amoureuse
Que la peur et la jalousie viennent m’attaquer.

Erinus
Écoutez la rétive, la dédaigneuse,
Comme elle est devenue affectueuse !
Elle est ravagée du désir
Que l’ombre de la nuit mette à mort la lumière
Pour jouir de son mari dans un lit de plumes.

 

Scène 7
Méonte, Eumète

 

Méonte
Pour retrouver Eumète, ou cette brute
Qui m’a fait expirer, et pour me venger
De mes blessures et de la perte de ma proie,
C’est en vain que mon pied tourne en rond.

Eumète
Âme d’amour éprise, voici ta divinité;
Réjouis-toi, mon cœur.
Ô Méonte, ô seigneur !

Méonte
Toi, fidèle Eumète ? Mon cher Eumète ?

Eumète
Pour l’immense contentement
Que je sens de t’avoir retrouvé,
Ma poitrine est un réceptacle trop étroit;
Il faut qu’il se décharge par les yeux
En larmes de joie et de plaisir.
Ta plaie est-elle guérie ?

Méonte
Elle est guérie, grâce à la courtoise amie
Qui y a instillé une liqueur d’herbe salvatrice.
Mais toi, comment es-tu devenu archer ?

Eumète
(Voici le moment de me découvrir.) Écoute,
Déjà l’Aurore passée,
Telle un savant peintre, ébauchait le jour
Sur la toile du ciel, avec le pinceau de la lumière,
Quand m’apparut un tout jeune archer,
Entre la veille et le sommeil,
Tel que tu me vois, méprisant, arrogant,
Me regardant fixement de ses yeux sévères,
Et il me dit:
« Où est celui qui a trahi
Ton cher seigneur ?
Érabène le défie
En une cruelle bataille.Où est-il, cet infidèle ? »

Méonte
Ô, ces paroles ! ô rêves ! ô fantômes !
Vous allez me reprocher mes fautes !

Eumète
Ah, scélérat sans foi ni loi,
Perfide trompeur,
Trahison incarnée !

Méonte
C’est toi qui parles ainsi ?

Eumète
C’est lui qui disait cela.
Puis, avec des paroles pitoyables,
Avec des yeux humides,
Submergés de larmes:
« Je suis Érabène,
Fille unique et chérie du roi d’Athènes,
Qui l’ai rendu digne de ma fleur virginale,
Lui, simple guerrier;
J’ai encouragé cet ingrat
À espérer monter sur le trône;
Et maintenant, je pleure, abandonnée,
L’infidélité de ce barbare sans reconnaissance,
Qui m’a méprisée pour Clérie.

Méonte
Quelles sont ces larmes que tu verses ? Et qui peux-tu être
Pour t’intéresser aux sentiments des ombres ?
J’ai aimé cette Érabène,
Qui maintenant gît défunte;
Je l’ai méprisée pour Clérie,
Je l’avoue, c’est vrai, mais de cette erreur,
La faute n’est pas mienne, elle incombe à l’amour.

Eumète
Les foudres des dieux,
Avec toute leur rigueur, puniront tes parjures,
Toi qui mérites mille morts,
En vengeant les torts que j’ai subis.
Pourquoi, pourquoi n’arraché-je pas
Cette âme criminelle de sa barbare poitrine ?

Méonte
Que dis-tu, téméraire ?

Eumète
C’est lui qui disait cela.
Attendri par ses paroles, il me semble
Que je lui ai demandé des armes,
Jurant de te punir; et que lui
M’a mis en main son arc, et ses flèches à mon côté;
Et je me suis retrouvé éveillé,
Comme tu vois, ô merveille: avec des armes.

Méonte
Ce sera l’esprit misérable et errant
De l’infortunée, qui, n’ayant point de paix,
Veut troubler la nôtre par une haine tenace.

Eumète
Si elle était vivante,
Raviverais-tu les anciennes flammes ?
L’aimerais-tu, Méonte ?

Méonte
Non: à ma belle Clérie,
Mon âme ne peut être rebelle.

Eumète
Eh bien donc, je te défie
En combat sanglant,
Me faisant le champion d’Érabène.

Méonte
(Il a perdu le sens !)

Eumète
Que cette flèche d’or
Exécute sa vengeance !

Méonte
Ah, déloyal ! je suis mort; il m’a blessé,
Et au lieu que la honte accroisse la colère,
Elle apaise le courroux; hélas ! quel feu
Va par mes artères jusqu’à mon cœur ?
Eumète, n’aie pas peur, je brûle d’amour.

Eumète
Telle est la force et la vertu du trait amoureux;
Méonte, mon Méonte,
Je suis cette Érabène,
Non pas morte, mais vivante,
Celle qu’hélas tu as méprisée,
Qui sous un costume d’emprunt,
Habillée en esclave, sur tous les rivages,
Suit tes armes, inconnue, errante.
À la guerre d’amour, je fus ta prisonnière;
Aussi la raison veut-elle
Que je suive enchaînée le triomphateur.

Méonte
N’en dis pas plus, bouche de pourpre parfumée,
Où accourent les abeilles pour faire leur miel;
N’en dis pas plus, je reconnais
Ton céleste visage; et dans ces yeux,
Je vois à nouveau l’origine
De mon premier feu, et d’un feu renouvelé;
Je soupire à nouveau,
Ayant trahi ta foi et ta beauté,
Me voici coupable à tes pieds:
Punis, frappe ce cruel,
Qui t’offre son cou dégagé.

Eumète
Quoi, punir ? Quoi, frapper ? De grâce, tais-toi, mon amour;
Je veux que seuls les baisers
Soient coupables de blessures.

Méonte
Clérie, je n’aspire plus à toi.Je n’aime que toi, mon désir.

Eumète
Heureuses angoisses, chères peines
Souffertes pour toi !

Méonte
Qu’est-ce qui a été à l’origine
Du bruit de ta mort ?

Eumète
Après que je me suis enfuie
Déguisée avec ces oripeaux, et seule,
Mon père a sans doute pris la décision
De publier ma mort
Pour cacher le déshonneur commun,
Quand je suis venue te trouver,
Toi qui sous les drapeaux glorieux
Du roi de Sparte, servais en hardi combattant,
Là où, incognito,
Ma passion me conduisit
Pour être ton valet.

Méonte
Maintenant, Cléandra, je comprends
Tes paroles prophétiques et devineresses:
« Du jour le courrier lumineux
Ne franchira pas de l’horizon les champs
Sans que tu savoures, heureux
De ta vive morte les beaux yeux. »

Eumète
Fuyons maintenant cette île
De ma rivale; allons au port
Pour embarquer sur quelque vaisseau.

Méonte
Allons.

 

Scène 8
Les mêmes, Mercure

 

Mercure
Érabène, Érabène ! Il n’est pas permis
De manier avec des mains mortelles les armes divines.
Pose ces flèches, maintenant qu’enfin
Tu as triomphé de ton vaillant guerrier,
Ainsi te l’ordonne celui qui fait pleuvoir les grâces
Ici-bas, qui est un père pour tous et pour tous Jupiter.

Eumète
Criminel est le cœur qui refuse
De s’acquitter envers le ciel de son tribut d’obéissance 
Voici les flèches que par ta bouche réclame le Tonnant,
Ô messager volant.

Méonte
Certes, tu descends de saintes lignées royales,
Puisque mes yeux confus voient
Les dieux s’entretenir de Jupiter avec toi.

Eumète
Écoute cet étrange accident: j’ai vu Amour
Dormir au milieu des fleurs.

 

Scène 9
Mercure

 

La flèche que Mercure replace dans le carquois d’Amour est précisément celle qui a frappé Amour, qui a été retrouvée par Clérie, qui a blessé celle-ci et a été ensuite placée sur une branche et consacrée par Pallante au même Amour, à la scène 7 [sic ; en fait, sc. 6] du présent acte.

Mercure
Toi qui as blessé ton dieu,
Lâche, que fais-tu sur cette branche ?
Retourne tout de suite dans ton carquois d’origine,
Maintenant que tu as rendu l’âme de Clérie amoureuse.
Femmes, si vous voulez aimer,
Venez ici, accourez,
Je vous blesserai avec les flèches d’Amour;
Mais de celle qui a la plus belle bouche amoureuse,
Pour prix de mon coup, je veux un baiser.
Femmes, si vous voulez aimer,
Venez ici, accourez,
De celle qui a les plus beaux regards dans les yeux,
Je ne veux qu’un regard coquin;
Mais si quelqu’une veut me donner des choses plus rares,
J’accepterai ce qu’elle me voudra donner.
Femmes, si vous voulez aimer,
Venez ici, accourez.
Toujours, toujours vous blessez,
Et vous cajolez vos amants
Avec des séductions mensongères; mais aimez un jour,
Et que soient vrais les soupirs,
Que soient vrais les martyres,
Alors les amants seront doux et sincères.
Femmes, si vous voulez aimer,
Venez ici, accourez.

 

Scène 10
Vénus, Mars, Mercure

 

Vénus
Bien qu’Amour soit inique et scélérat,
Il est quand même né de moi,
Et ses cruelles destinées, et ses malheurs
Sont autant d’épreuves pour moi.

Mars
Voici Mercure, peut-être
Te donnera-t-il de lui des nouvelles plus assurées.

Vénus
Ô petit-fils d’Atlas,
Quelle rigueur du destin
Désarme notre Amour ?
Où se trouve-t-il ?
Donne-moi quelque nouvelle.

Mercure
Amoureuse Cypris, que la douleur
Ne trouble plus ta paix:
Enlevé par Saturne, Amour
Foule les sphères lumineuses et immortelles,
Et voici ses puissants projectiles.

Vénus
Aux étoiles, aux étoiles !
Les belles fleurs,
Respirent des odeurs
Plus agréables dans les prés,
Les bosquets distillent le miel,
Les sources font jaillir du lait,
L’âme du monde ne sera plus désarmée.
Aux étoiles, aux étoiles !

Mercure, Vénus, Mars, à trois, reprennent
Aux étoiles, aux étoiles !

 

Scène 11
Retour à la forêt enchantée
Pallante

 

Pallante
Sacrilège, celui qui offense
L’amour, d’une bouche impie,
L’amour, feu divin qui enflamme les âmes,
Qui, au prix de la douleur,
Vend au cœur une gloire inconcevable.
Bienheureux ce jour
Où m’emprisonna une chevelure,
Où un seul rayon me frappa et m’enflamma.
Amour est une rose au milieu des épines,
Et si son début est amer, sa fin est douce.
Les douces larmes de mes yeux
Grondent et m’irriguent le sein.
Mon idole, pour qui j’ai tant soupiré, est à moi.
L’amour est un venin qui donne la vie,
Et si son début est horrible, sa fin est paisible.
Mais, comble d’allégresse,
L’âme amoureuse
[Fait ?] que l’esprit ne guide plus le pied;
Je suis au cœur de la forêt,
Précisément là où se trouve
L’arbre invisible, dans lequel la magicienne
A enfermé le chevalier;
Et comment j’ai pu suivre, sans errer, le tracé si confus
De l’oblique sentier,
Je ne saurais le dire,
Mes pensées n’étant consacrées
Qu’à ma Clérie aimante, à mon contentement.
Mais il faut mettre un terme à l’indigne emprisonnement
De mon ami Darète;
Il est temps désormais de tirer l’épée du côté,
Et de mettre un terme à l’enchantement.
Voici l’arbre élevé
Prison du guerrier, voici le marbre
Au pied de son tronc,
Qui cache en lui la force du sortilège.
Eh quoi, vous croyez épouvanter mon cœur,
Ombres fausses et vaines ?
En dépit du Cocyte,
La forêt s’évanouira de ce rivage.
Les Titans qui ont des serpents pour pieds,
Qui guerroyèrent contre le Ciel à Phlégra,
Seraient aussi inutilement que vous, fantômes,
Gardiens et défenseurs
De ces horreurs.
De même que s’en va cette urne, qui recèle
Des choses criminelles et maléfiques,
Puissent s’en aller les magiciens et les magies.

[L’urne jetée à terre, l’air s’obscurcit ; une pluie diluvienne tombe du ciel en tempête, accompagnée de retentissants coups de tonnerre et d’éclairs. La forêt se dissout en une nuée, et Darète apparaît, libéré de l’enchantement, parmi les ruines d’anciens édifices. On voit au loin la ville royale de Salamine.]

 

Scène 12
Darète, Pallante

 

Darète
De quel profond sommeil,
De quelle léthargie est-ce que je me réveille,
Et quelle langueur s’empare de moi ?
Où suis-je ? Dans quel monde ?

Pallante
Darète, nous sommes à Chypre, où tu as été
Victime d’un enchantement de la reine thessalienne.

Darète
Comme parmi des songes troubles, je me remémore
Mes malheurs, et il me semble
Avoir souffert un infernal tourment;
[mot illisible] puisque grâce à ton épée,
Je suis libéré de mes cruelles misères,
Dis-moi, guerrier, qui es-tu ?

Pallante
Un ami à toi: Pallante.

Darète
Ô valeureux héros !
Ma mémoire affaiblie et languissante
Ne t’avait pas reconnu; avec quel plaisir
Je te serre sur mon cœur !
Combien de plaisir j’aurais
Si l’obstinée Clérie changeait de vouloir
Pour célébrer son hyménée avec toi !

Pallante
Le cœur de pierre de Clérie
A été brisé par Cupidon, et grâce à sa blessure,
Des portes de la mort, je suis revenu à la vie.

Darète
Tu m’apportes une nouvelle joie.
Chaque mortel soigne
Son mal présent
Avec l’espoir du bien,
Car même les peines ont leurs hauts et leurs bas.

 

Scène 13
Les mêmes, Méonte, Eumète

 

Eumète
Couronnez mes cheveux,
Ô myrtes amoureux
;Par les coups des flèches,
J’ai vaincu mon rebelle;
Je ne redoute plus sa rigueur;
En dépit d’Amour,
Cruel, tu es à moi.

Méonte
Érabène chérie,
Si le désir de vengeance
Ne m’abuse pas, je crois que ce guerrier
Est précisément celui
Qui m’a frappé ; oui, oui, aux armes, c’est lui.

Eumète
Ô funeste rencontre !
Écoute, tu fais erreur,
La fureur t’aveugle.

Méonte
Ce fut un acte vil, de chevalier discourtois,
Que de m’attaquer sur le rivage:
Je te défie en une nouvelle bataille.

Pallante
Ce fut un acte de brigand
Que d’enlever Clérie, fille de sang royal.

Darète
Quoi ? Cet homme a osé,
D’une main téméraire, me ravir ma sœur ?
La bataille me revient.

Pallante
Et où sont tes armes ?

Darète
La ville est proche, et si tu me jures
De ne pas fuir, j’irai rapidement les chercher.

Eumète
Tu m’es encore hostile, affreux destin ?

Méonte
Un pied généreux
N’a jamais fui un duel. Quand j’aurai puni
Celui-ci, qui a déjà
L’audace de m’attaquer, je me battrai aussi contre toi,
Puisque tu souhaites rencontrer ta dernière heure.

Pallante
Darète, cesse et regarde
Comment mon épée
Doit guérir celui-ci de sa folie.

Eumète
Que voyez-vous, mes yeux 
Hélas ! Cette pointe trompeuse
L’atteint, et feinte, et le transperce !
Il me poignarde l’âme:
Oh Dieu ! que ce monstre est cruel,
D’un seul coup, il fait deux blessures,
Et en prenant une vie, il va en tuer deux.

 

Scène 14
Les mêmes, Cléandra

 

Cléandra
Cessez immédiatement, cessez
Le combat, ô guerriers,
Et ne souillez pas d’un sang fraternel
Vos épées orgueilleuses et hautaines;
Pallante, voici Cratylle, ton frère,
Qui tout enfant fut enlevé
Sur le rivage, avec sa nourrice, par des pirates.
Méonte, voici Pallante,
Fils du roi de Thrace, ton géniteur,
Car Athamante est ton père
Non par la nature, mais par l’amour:
Il t’acheta tout petit à ces corsaires.
Chassez de vos cœurs ces haines mortelles,
Embrassez-vous donc, frères de sang royal.

Méonte
Je me rends vaincu à toi,
Ô mon frère, ô Pallante.

Pallante
Par générosité, le vainqueur se déclare vaincu !
Cratylle, mon Cratylle,
On reconnaît bien à ta valeur que tu es
Le noble rejeton de notre souche royale;
Je me réjouis plus de trouver en toi un homme si noble
Que si j’avais acquis un nouveau royaume.

Eumète
Bienveillantes étoiles,
Combien, combien je ressens
De dette envers vous pour cette heureuse issue !

Darète
Je prends part à votre allégresse,
Noble couple; et toi, tu as apaisé à temps,
Ô sage dame, la colère de ces valeureux guerriers.

Cléandra
Illustre prince, je suis
Amie de la vertu et de la valeur,
Et ce n’est que pour les aider que j’invoque les esprits.

Méonte
Mon frère, voici la fille
Du roi d’Athènes; vois
Comment Amour la guide sous son déguisement;
Exemple de fidélité, elle est mon épouse.

Pallante
Un greffon royal est ce qui convient à ton lit nuptial;
Moi aussi, ayant semé de la souffrance,
Je récolte une moisson de joies:
Clérie, pour qui seule je soupire, est devenue mienne,
Et de cruelle, la voici aimante.

Méonte
Pallante, excuse ma stupide audace
D’avoir osé m’emparer de la dame que tu aimes;
Si Amour me l’a gravée dans le cœur,
Le même me l’en a effacée.

Pallante
Sur son beau visage, où résident
Toutes les grâces, comme sur leur propre trône,
Ta faute est inscrite, ton pardon aussi.

Méonte
Ce dénouement, Cléandra, m’explique à plein
Le sens obscur de ta prophétie sur mon géniteur.

 

Scène 15
Les mêmes, Évagoras

 

Évagoras
Darète, mon fils chéri !

Darète
Mon père révéré !
Évagoras
Je t’embrasse donc, je te serre contre mon sein,
En dépit de celle
Qui, comme d’une source, a fait jaillir
Les larmes de tes indignes tourments.

Darète
Si je respire, seigneur,
Délivré des enchantements,
C’est grâce à la valeur de ce prince thrace.

Évagoras
Oh ! combien je dois à ta dextre invaincue,
Invincible héros ! Grâce à toi disparaît,
Lacérée, transpercée, toute ma douleur;
C’est grâce à toi seul que j’ai vu, prisonniers,
Marcher devant mon char triomphal
Le Crétois dompté,
L’Égyptien écrasé;
Maintenant, tu ramènes mon fils à la vie ! Que la récompense
Suive les fatigues et les sueurs:
Que Clérie, que tu aimes et honores, devienne tienne;
Par des nœuds du sang, solides et dignes,
Unissons fermement nos royaumes.

Pallante
Dans ma jubilation, je suis
Confondu par tes grâces,
Et je ne sais exprimer d’idée
Égale à ta faveur et à mon plaisir;
Mais si la langue se tait,
Que mon silence soit
Un orateur disert, une voix éloquente
Pour célébrer ta générosité
.

Darète
Notre récompense n’est pas à la hauteur de ton mérite.

Pallante
Seigneur, celui que tu vois est mon frère,
Le petit garçonnet
Qu’enleva ce corsaire;
Je te l’offre et te le consacre, il vaut beaucoup.

Évagoras
Jamais ne forligne le fruit de bonne souche;
Gravée au vif sur son visage,
Je vois l’image de son noble père.

Méonte
Qui que je sois, j’aspire
À être ton chevalier
Tant que j’aurai du souffle dans le cœur, un cœur dans la poitrine,
Je brandirai mon épée pour ton empire.

Évagoras
J’obtiens aujourd’hui du Ciel plus que je ne demande;
Champion, ma gloire sera d’avoir réuni
Ton fer fameux à mon sceptre;
Mais dirigeons nos pas vers la ville:
Avant que Phébus pâlissant et tremblant
Se précipite au sein de sa Téthys,
Je veux que dans le faste et la joie,
Nous célébrions les épousailles
De nos royales jeunesses.

Darète
Viens toi aussi Cléandra; tu seras notre invitée;
Allons, Méonte.

Cléandra
Je veux être spectatrice
De l’heureux hyménée.

Eumète
Respire, mon cœur, réjouis-toi:
Le Ciel n’est plus hostile à ton audace;
Notre destin a changé de teneur,
La fortune inconstante a fait tourner sa roue;
Respire, mon cœur, réjouis-toi:
Le Ciel n’est plus hostile à ton audace;
Respire, mon cœur, réjouis-toi !

 

Scène 16
Amour, Vénus, Psyché

 

Amour
Nuageux puis serein
Fut pour moi ce jour;
Une de mes flèches m’a blessé,
Le temps m’a enlevé,
Le temps m’a guéri.

Vénus
Mon fils, l’immortel Jupiter
T’envoie par moi tes flèches et ton arc;
Mais il veut que tu promettes d’abord
De ne pas perturber leurs effets.

Amour
Par les eaux du Styx, je te jure,
Ma ravissante mère,
Non seulement de ne pas troubler
Le tranquille bonheur des amants joyeux,
Mais même d’instiller toutes les douceurs
Dans leurs plaies chères et bienvenues.

Vénus
Reprends tes armes, et oublie
Les querelles de Mars,
Ô toi le germe et le fruit de mes entrailles !

Amour
Que toute colère s’en aille à l’instant, bannie de mon sein !

Psyché
C’est ainsi, mon espérance,
Que je dois, toujours inconsolée,
Languir méprisée de toi ?
Si tu souhaites des douceurs,
Pourquoi t’es-tu enfui loin de moi ?
Formée à l’école de ta mère, je suis
Peut-être plus adroite pour les dispenser,
Et plus avisée que toute autre.

Amour
Une faute involontaire
Ne doit pas compter comme péché;
J’ai été forcé d’aimer par un de mes traits.

Psyché
Je n’accepte pas tes excuses fallacieuses,
Je veux exercer ma vengeance contre toi,
Unie bouche à bouche, poitrine contre poitrine.

Vénus et Amour
Elle appelle pour les offenses
Une très douce rigueur,
Pour que la punition suive l’erreur.

Vénus et Amour
C'est une bien douce rigueur;
Elle invite aux offenses,
Pour que la punition suive l'erreur.

Vénus, Amour et Psyché, à trois
C'est une bien douce rigueur, etc.

Tous trois reprennent
Nuageux puis serein, etc.

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traduction: Jacqueline & Alain DUC