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Francesco Cavalli
[1602 - 1676]
Rosinda
Drame
en musique livret de
Giovanni Faustini
Venise, 1651
Neuvième
Fable,
Le
prologue: Les
Furies le
drame: Nérée,
reine de Corcyre, amante de Clitophon Churs
Premier,
deuxième et troisième churs de
mages
Rosinda,
princesse de Corinthe, aimée de Thysandre et
amoureuse de Clitophon
Clitophon,
prince de Crète, amoureux de Rosinda
Rudion, écuyer de Rosinda
Thysandre,
prince dArgos, amant trahi de Rosinda
Pluton
Proserpine
Un
géant muet
Vafrillus,
page de Nérée
Cyllène,
confidente de Nérée
Aurilla,
jeune servante de Nérée
Méandre,
mage, gouverneur de Nérée
- de petits esprits
- desprits sous forme de soldats de
Nérée
- de nains
- de monstres de Méandre
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Prologue
Les Furies
Les
Furies [En
senvolant, elles retirent le
rideau]
Quest-ce qui voile le spectacle
De lassemblée des mages ?
Quest-ce qui enténèbre
laspect
Des prodiges du Tartare ?
Que se dissipent ces ténèbres,
Que cette toile se déchire,
Et que le terrible cérémonial
Parmi les rocs et les aciers
Devienne désormais visible !Allons, allons,
Euménides, mes surs,
Au son du sifflement des serpents,
Que luvre sexécute au plus
tôt,
Quon arrache au plus vite le voile !
ACTE I
Nérée,
premier, deuxième et troisième churs de
mages
Une forêt sur un îlot désert, proche de
Corcyre
Nérée Premier
chur Nérée Deuxième
chur Nérée Troisième
chur Premier
et deuxième churs Nérée Premier,
deuxième et troisième
churs
Les accents de la trompe magique, ô sages,
Sur cette aride plage
Parmi les horreurs sacrées et les silences amis
De ce bois chargé dans,
Vous ont invités par leurs échos
Pour que vous soient soudain connues les rudes blessures
De mon pénible chagrin. Écoutez,
écoutez !
Rosinda, hélas, Rosinda,
La guerrière, ma rivale,
Protégée, favorisée
Par Méandre, le rebelle, le déloyal,
Ma ravi la vie.
Par le don que le traître lui a fait
Dune épée enchantée,
Brisant la puissance encore enfantine de mes
enchantements,
Elle ma privée de mon cur.
Clitophon que jaimais
Sest enfui avec elle sur un abominable vaisseau;
Moi, en larmes, je le vois, et je ne puis,
Magicienne impuissante, venger ses mépris et ma
honte.
Ah, conseillez-moi dans ma douleur !
Elle est insensée, cette âme
Qui, aimant sans être aimée,
Veut de son plein gré languir au milieu des
plaintes.
Nérée, il est temps de te réveiller
De tes songes amoureux, et de défaire les
nuds;
Fais quAmour senvole hors de ta poitrine;
Le cruel, emportant avec lui les fouets et les clous
De la Jalousie, et ses serpents, et ses glaçons,
Te laissera jouir dune noble
sérénité.
Libère ton pied des fers dun si dur
esclavage.
Qui ne connaît pas dAmour
La force fatale, ne peut croire en sa puissance.
Pour soigner les angoisses
Que causent ses traits,
La raison est inefficace;
Son lien est trop ferme et trop fort;
Rien dautre que la mort ne peut guérir sa
plaie.
Si les enchantements sont sans effet
Contre une magie pleine dexpérience,
Pour obtenir ton salut,
Puissante reine, utilise les armes.
Là où combat lenfer,
Toute vigueur humaine échoue.
De son protecteur criminel,
De ce vieux mécréant,
Lart est trop puissant;
Il a sous ses ordres les phalanges du Tartare;
Notre baguette magique cède devant ses
paroles.
Vers les séjours affreux
De la bienveillante Perséphone,
dHécate,
Précipite-toi, descends,
Expose-leur les tyrannies
Du vieillard décrépit, et tes langueurs,
Implore leurs faveurs.
Avec le poète thrace,
La pitié est un jour descendue vers ces marais,
Et a fini par enflammer les Furies de son feu.
Oui, quitte le lumineux monde supérieur,
Va aux enfers,
Va reprendre, va recouvrer ton trésor.
Allez sur le dos ailé
De vos monstres, vers vos contrées natales.
Jagrée votre conseil,
Je mapprête à fouler dun pied
hardi
Les routes souterraines.
Terre, ouvre-toi, je veux descendre à
Dité.
Oui, quitte le lumineux monde supérieur,
Va aux enfers,
Va reprendre, va recouvrer ton trésor.
Rosinda,
Clitophon, Rudion
Le rivage dune des Strophades
Rosinda Clitophon Rudion Rosinda Rudion Rosinda Clitophon Rosinda Clitophon Rosinda Clitophon Rosinda Clitophon Rosinda Clitophon Rosinda Rudion Clitophon Rosinda Rudion Clitophon Rosinda Clitophon
(lit) Rosinda Clitophon
Notre vaisseau-serpent
Sarrête ici, mon amour.
Ces sables inconnus
Sont les bornes de notre navigation.
Toute terre, tout rivage,
Mon épée les rend sûrs;
Débarquons donc, débarquons, belle
guerrière,
Belle pour mon bonheur.
Madame, madame, au secours !
Si je tombe à cet endroit,
Je vais à la mer, je me noie.
Espèce de bon à rien,
Pour descendre dun bateau,
Tu veux encore quon te soutienne ?
Tu appelles bateau ce dragon ?
Cest un vrai diable,
Et jai eu peur quil mengloutisse tout
entier.
Plus je te regarde, plus je tobserve,
Clitophon, ô mon espérance,
Plus je souffre doucement, et plus je soupire.
Quand la criminelle magie
De ma rivale Nérée
Te retenait prisonnier,
Ô dieux, jai éprouvé
Tous les tourments de la jalousie, et si je suis encore
vivante,
Cest la vertu de ton nom invoqué,
Ô mon cur, toi pour qui je soupire,
Ô toi ma flamme infinie,
Qui mas maintenue en vie.
Chassons tout souvenir
Des enchantements dissipés,
Des caresses importunes et méprisées;
Et que leur mémoire, réduite en
poussière, soit dispersée par le vent.
Un doux, un suave contentement,
Vient rassasier mon jeûne; dirige tes regards
Vers mes regards, quattends-tu ?
Les voici, je les lance, ô mon amour;
Mais si, armé de ses flèches,
Amour sy dissimule,
Prends garde quil ne te tue.
Ô petits esprits volants,
Lumineux, merveilleux,
Si vous êtes capables de me tuer, je vous
pardonne.
Un porteur de carquois vient aussi sinstaller
Sur le trône des miens,
Pour abattre les orgueils.
En guerre donc, en guerre !
En guerre, oui, en guerre !
Nous verrons lequel sait le mieux
Blesser sa beauté.
Un dard ma atteint.
Attends cet autre, attends !
Aïe ! une flèche affilée,
Ma transpercé la poitrine.
Hélas ! je suis presque mort.
Arrêtez, archers lumineux, je suis déjà
vaincu.
Cest ainsi que lon dompte
Celui qui dompte les âmes;
Je te cède pourtant la palme.
Ceux-ci ne font rien dautre
Que de faire les amoureux, et moi,
Je me meurs encore de ma terreur passée.
Rosinda, avançons nos pas; cette île
Nous réserve une noble aventure; ce nest pas
par hasard
Que nous a dirigés ici celui qui gouverne le
navire.
Je le crois. Le pin ailé a disparu.
Toi, attends ici.
Allez ! Même si on minvitait,
Je ne voudrais pas venir avec vous.
Arrête ! Quel est ce trophée
Que porte ce tronc ? Qui la placé
là ?
Ces armes fameuses
Sont celles de Thysandre. Que disent ces mots
Gravés au pied de larbre ?
« Ci-gît un guerrier malheureux,
Venu en naviguant.
Je ten prie, ne lui souhaite ni paix ni repos:
Il est mort désespéré,
Rosinda la trahi,
Amour la tué. Fuis à pleines voiles
De ces sables malheureux et maudits. »
Ossements jadis aimés,
Des généreuses larmes
Jadis sorties de vos pupilles lumineuses,
Recevez les gouttes [que je vous rends];
La piété vous pleure, et la poitrine
sattendrit,
Qui vous a quittés pour un objet plus
chéri.
Si tu voles autour de ces lieux,
Ombre du grand héros,
Vois, imprimée sur le visage de ton rival,
La douleur ressentie devant ton destin. Que la chevelure
venue dOrient
Du funèbre cyprès
Et le crin des Scythes
Te fassent des couronnes. Des colosses, des marbres
Immortaliseront tes exploits, honneur des armes.
Rudion seul
Rudion
Thysandre est enseveli ici ?
Rosinda la tué.
Moi aussi, je veux le pleurer.
Mais je ne puis verser de larmes:
La chaleur de la faim
A desséché la triste humidité de mes
yeux;
Je rongerais, je briserais un os décharné;
À lintérieur du Basilic,
Je nai vu aucun aliment,
Et sil y en avait eu un,
Je ne laurais pas mangé,
Tellement javais peur de cette Furie.
Et maintenant, mon destin me fait périr
Là où il y a pénurie
De tout aliment humain.
Si lîle est déserte, pauvre de moi,
Il ny aura aucun voisin
Qui puisse faire la charité
À un pauvre étranger;
Sûrement il mourra de faim;
Déjà mon pied chancelle,
Mon il voit tout trouble,
La tête me tourne,
Je me sens défaillir, je me sens mourir,
Je veux faire mon testament.
Moi, Rudion, qui mangeai
Et dévorai comme un loup,
Mourant affamé,
Je teste ainsi, disant:
« Je laisse mon corps
Aux corbeaux, aux baleines
De la mer, du rivage,
Je les invite à sen repaître;
Puisque, tant que jai vécu,
La nourriture me fut agréable et plaisante,
Je veux une fois mort être
mangé. »
Thysandre, Rudion
Thysandre Rudion Thysandre Rudion Thysandre Rudion Thysandre Rudion Thysandre Rudion Thysandre Rudion Thysandre
Mes
armes, quand je vous regarde,
Je suis obligé de sangloter
Au spectacle que vous offrez.
Vous qui fûtes connues du monde
Pour vos glorieux exploits, maintenant, sur un écueil
stérile,
Vous voici servant de nid à des oiseaux
misérables,
Ayant laissé, ô cieux, votre maître
invengé.
Les nouvelles espérances de la cruelle,
Auraient dû être tranchées
Et aspergées de sang.
Jai choisi les déserts;
La plage abandonnée saccorde à vos
mérites.
Jentends quelquun qui parle ?
Cest un homme ! Oh joie !
Comme ils se consolent,
Mon ventre vide, ma gueule affamée !
Thysandre, Thysandre,
Vois: le cher écuyer, le serviteur
infidèle
De ton infidèle maîtresse !
Quest-ce qui ta vomi sur ce
rivage ?
Aïe ! Cest le fantôme
Du guerrier mort, aïe aïe
aïe !
Que fait-elle, la scélérate ? Où
est-elle ?
Tu ne réponds pas ? Eh bien, oui,
Je te jette à la mer.
Esprit, va en paix.
Ta Rosinda, et Cli...
Rosinda, ô astres ! et qui ?
Rosinda et Clitophon.
Clitophon ?
Ils viennent à linstant
De partir dici.
Par où ? Par là ?
Oui oui oui par là.
Jinvoque votre divinité,
Ô Furies, vous qui de vos dégoûts et de
vos angoisses
Enflammez mon cur en flagellant mon sein.
Méprisé dans mon amour,
Sous les yeux de la traîtresse,
Je veux tailler en pièces mon rival,
Éperonné par vous, rendu invincible par ma
colère,
Puis tomber transpercé
De ma propre main, devant la perfide.
Assez, assez de coups !
Je prends les armes et je les cherche, ces serpents
remuants !
Rudion
Rudion Quil est doux,
quil est doux
Le fantôme a disparu. Je suis complètement
glacé.
Déjà, mon poil prend congé de moi.
Si au moins, en bon soldat,
Je lavais laissé dans une joute lascive,
Je ne me lamenterais pas, je me pardonnerais;
Cela seul me déplaît
De perdre mes poils comme un poltron.
Pauvre disgracié,
Jespérais me remettre
Après avoir pris cette ombre pour un homme,
Et je suis à deux doigts dêtre
possédé du démon;
Suis-je condamné à fréquenter
éternellement
Des diables et des larves ?
Quai-je à faire avec lenfer ?
Rosinda, ma Rosinda,
Si jamais je trouve la sécurité,
Je te jure, ma foi, je te jure
De te quitter avec un adieu
Et de retourner à ma cabane.
Je ne veux pas, je ne veux pas quun jour,
Mayant chargé vivant sur son dos,
Le Démon memporte
Aux demeures des morts;
Je veux rester là où on mange
Et me réchauffer avec du vin tant que je pourrai,
Et non là où, sous un ciel sombre,
On dépérit de soif et on
jeûne.
De pleurer de douceur,
En senvoyant par le gosier les larmes du bon
Bacchus.
Je nai pas de plus grand plaisir
Que de faire en buvant glou, glou, glou.
Oh, ma fortune avare,
Où mas-tu conduit,
Pour ne voir que de leau, et de leau
amère ?
Quand donc entendrai-je,
Mon vin chéri, ton glou, glou, glou,
glou ?
Pluton,
Proserpine
Le palais de Dité
Pluton Proserpine Pluton
Amour, je te cède;
Une seule drachme
De ta flamme
A plus de pouvoir
Que tout le feu
Que contient mon royaume;
Descendue ici-bas,
Ta flèche dorée
Est plus mortelle,
Fait une plus grave plaie.
Ma douce, ma charmante,
Ma divine beauté,
Pour toi le monarque
Qui commande au Cocyte,
Qui dirige la Parque,
Brûle, blessé.
Si, cruellement,
Ma beauté ta blessé,
Mon cur fidèle
Adoucira ta langueur.
Ma lèvre
Secrète une humeur qui éteint le feu
Et renforce
Le plaisir avec son cinabre.
Si tu veux la santé,
Baise-la, ô Roi;
Ma foi,
Cest ma bouche qui te la donne.
Ta bouche,
Quand elle embrasse, cest par milliers
Quelle envoie, quelle décoche
Des étincelles dans mon sein.
Quand je me prends
À baiser ton divin,
Ton merveilleux rubis,
Je menflamme et me blesse encore davantage.
Cest pour menflammer,
Cest pour magresser,
Que tu veux me baiser, mon impitoyable.
Ce nest pas pitié,
Mais bien cruauté
Que la tienne, barbare, criminelle !
Nérée, Pluton, Proserpine
Nérée Proserpine [à
Pluton] Seigneur,
la magicienne amoureuse [à
Nérée] Expose tes
angoisses, Nérée Pluton Proserpine Pluton
Ce nest pas avec le rameau de Cumes ou avec une
escorte,
Redoutable majesté, que je descends ici;
Je viens à vous par désespoir
damour,
Et je ne prétends pas vous arracher une proie.
Par les ombres des forêts et des sources,
Triple divinité, par ton orbe dargent,
Par ton roi des peuples défunts,
Accorde réconfort et guérison à mon
tourment.
Efficaces formules de conjuration !
Mimplore à ta place.
Découvre-moi ta blessure.
Jaime un noble guerrier,
Lequel avait le cur enflammé
Dune ardeur égale;
Puis, linfidèle, ô supplice !
Suivant une autre beauté,
Sest enfui en mabandonnant.
Mettant en uvre les artifices
Que je maîtrise grâce à toi,
Parmi les sanglots et les larmes,
Je larrache à ma rivale
Et, sur une île ravissante,
Je le tiens enchanté au milieu des
délices.
Méandre, mon téméraire vassal,
Mayant découvert ses désirs
lubriques,
Irrité de mes rigueurs,
Fit si bien, quand je le repoussai, que Rosinda
Me déroba mon aimé,
Pour me tourmenter par sa perte, et rendit inoffensifs
Ma baguette magique et les charmes que je murmurais.
Le secours que je demande
Est que le Cocyte sourd
Rende vaines les paroles prononcées par le
traître,
Que mes formules actuellement impuissantes
Prennent le pas sur les siennes, et sur ses
enchantements,
Et que le félon ne puisse plus se vanter de
moutrager.
Quon lui accorde cette grâce !
Que linfernal enclos lévacue au plus
vite !
Quelle retourne à la lumière,
quelle y retourne !
Quelle ninfecte pas
lÉrèbe
De ses passions glaciales !
Cette femme, chère Hécate
Foule le sol de lAverne,
En criminelle ténébreuse,
Emplie de jalousie.
Amante comblée de douleur,
Remonte joyeuse, remonte, et chasse tes chagrins.
Tu auras ma puissance dans ton camp.
Amoureuse,
Ma belle,
QuAmour garde mon cur
De la peste de la jalousie;
Quil décoche ses flèches de
là-haut,
Et quelle ne me touche pas,
La cruelle, avec sa glace;
En enfer, je jouis du ciel.
Nérée, seule
Nérée
Ici, ici où les larmes
Inondent tout le rivage,
Resplendit mon contentement.
Ici où les lamentations
Assourdissent de leur fracas
Toute la rive du Styx,
Ma poitrine est le centre
Dun immense plaisir.
Espérances fugaces,
Ici où ne peut
Espérer qui y entre,
Parmi les hurlements et les flambeaux,
Au beau milieu des peines,
Je vous trouve encore vivantes.
Allons, mes fugitives,
Vers les nobles et sereines
Demeures de la lumière,
Vers les clairs séjours,
Montons, retournons,
Amour nous conduit.
Chur de petits esprits
Esprits [Six
petits esprits forment un ballet]
Maintenant que, rapide,
Le maître de Cerbère
A évacué, en compagnie
dHécate,
La ténèbre de lÉrèbe,
Que notre pied, maintenant libre
De lobéissance des vassaux,
Forme avec jubilation
Une danse festive.
Que les autres sembarrassent
Dans de cruels supplices,
Et que les ombres expriment
Parmi leurs gibets
Des accents plaintifs;
Nous, nous, en fête,
Fendant les airs,
Entrelaçons nos rondes
Pour la jubilation, pour le loisir;
Que le couard, que le misérable
Soit abattu et se morfonde.
ACTE II
Clitophon,
Rosinda
Un bois
Clitophon Rosinda Clitophon Rosinda Clitophon Rosinda Clitophon Rosinda Clitophon Rosinda Clitophon Rosinda Clitophon
Cet îlot est désert,
La plaine est inculte, le coteau est
embroussaillé.
Le rude rocher ne nourrit que des bosquets
épineux
De plantes infécondes.
Le pied ne peut avancer sans fatigue.
Ici doit sabriter
Une bête fauve ou un monstre hostile aux
navigateurs;
Notre valeur doit loccire.
À linstant, Rosinda, un monstre
Vient vers nous en volant; aux armes ! tirons
lépée !
Où, où ? Je ne le vois pas. Où
sest-il posé ?
Il a volé sur ta bouche et sy est
caché.
Cest ainsi que tu plaisantes, ô mon amour,
Âme de ma poitrine ?
Je ne plaisante pas,
Je lai vu entrer, et en entrant, le cruel
A décoché un trait de son arc courbé,
et ma blessé.
Si ce timide monstre volant
Sest enfermé derrière mes lèvres,
il y est en sécurité.
Tu veux donc donner refuge
Ô belle, à mes ennemis, à ceux qui me
trahissent ?
Chasse-le, expulse-le !
Non, non, lendroit le rassure,
Il ne voudra pas sortir, et je crains que si je le
force,
Il ne descende dans les entrailles, et, sy
réfugiant,
En colère, il ne les lacère, devenu
venimeux.
Essaie au moins de le radoucir,
Et fais que la paix sétablisse entre nous,
Ô toi, ciel serein de mon âme !
Tout tranquille, il sassied
À la sortie de ma bouche, vois-le: il rit.
La raison commande, et lusage veut
Que les paix soient scellées par des
baisers.
Rudion, prisonnier dun géant; Clitophon,
Rosinda
Rudion
Maîtresse, Clitophon
Ce diable hirsute
Memporte en enfer ! Au secours ! Au
secours !
Clitophon, Rosinda
Clitophon Rosinda Clitophon Rosinda
Cette masse corporelle démesurée,
Ne semble-t-il pas quelle vole ?
Brigand, attends, brigand !
Il va si vite quon dirait une
flèche !
Attends-moi, Rosinda,
Là où cet écueil est
hérissé darbres;
Je veux punir ce vilain, cet assassin.
Cest à moi quincombe cette entreprise,
moi qui suis concernée
En voyant prisonnier ce qui mappartient.
La vertu triomphante
De lépée enchantée,
Plus que la force et le cur,
Manime à suivre le prédateur.
Si sa tanière néfaste
Est protégée par des enchantements
maléfiques,
Mon glaive fera sévanouir toutes les
défenses.
Je veux lenchaîner pour sa grande honte;
Esprit de mon esprit, je men vais, pour revenir
bientôt.
Clitophon, seul
Clitophon
Si mon souffle sen va,
De grâce, ne me laisse pas seul,
Amour, que je me réconforte
Même si je ne te vois pas.
Divinité folâtre,
Invisible à la lumière,
Mets de côté ton feu,
Discute un peu avec moi.
Jentends mille plaintes
De tel et tel amant,
Qui te peignent cruel,
Menteur et inconstant.
Es-tu tel, ou sont-ce seulement
De manifestes calomnies ?
Tu réponds, cher Amour:
« Je suis une douceur amère. »
Thysandre, Clitophon
Thysandre Clitophon Thysandre Clitophon Thysandre Clitophon Thysandre
Thysandre, arrête ta course !
Ton pied a suivi sa trace; maintenant, que ton
épée tranche
La tête abhorrée du rival
ennemi !
Un guerrier, un guerrier ?
Il empoigne son fer ? Holà, qui es-tu ? que
veux-tu ?
La guerre, la guerre, tu ne le vois pas ?
Et guerre tu auras: né parmi les armes,
habitué à elles,
Je ne refuse jamais les batailles.
Cette image de ta déesse
Que tu portes gravée sur ton sein
Ne suffira pas à te sauver la vie.
Cet endroit sera la cible de mes coups,
Et face à mon dessein, une forte cuirasse
Deviendra une fragile défense.
Cet archer scélérat
Qui te protège et te guide aveuglément,
Combattant en ta faveur, quil entre donc en lice:
Thysandre vous défie tous les deux !
Le fameux Thysandre, cest lui, cest
lui ?
Ô ma main, guide courageusement mon
épée;
Cest une grande maîtresse pour frapper
ladversaire.
Tu es ressuscité pour retourner au
sépulcre,
Ou bien, tu es sorti des tombeaux
Pour devenir un appât pour les bêtes sauvages et
les oiseaux.
Pour te cacher à mon fer,
Les grottes de ce rivage ne te serviront en rien.
Moi aussi, tu mas défié: maintenant,
seul, je te défie.
De la valeur de Thysandre
Les enchantements surmontés,
Les Géants abattus,
Les orgueils domptés,
Sont des preuves connues et célébrées
par le monde.
Quant à ma couardise,
Je veux que cet acier te la fasse
connaître.
Vafrillus, Clitophon, Thysandre
Vafrillus Clitophon Thysandre Clitophon Vafrillus Clitophon Vafrillus Thysandre
Suspendez votre colère, ô chevaliers;
Accourez, pleins de pitié, là où je
vous conduis:
Le géant le plus féroce
De tous ceux que jamais enfanta la Terre,
Dans une guerre disproportionnée,
Livre un atroce combat à une hardie jeune fille;
La guerrière a ses armes brisées et
ensanglantées,
Et conserve à peine assez de souffle pour tenir sur
ses pieds.
Malheur ! Cest Rosinda.
Différons notre duel,
Ne refusons pas notre secours à la
blessée;
Le devoir, la courtoisie
Dun chevalier, nous appellent à cet acte
pieux.
Nen dis pas plus, je comprends tes motifs,
Qui te poussent maintenant à de nouveaux combats.
La combattante blessée
Est cette scélérate
Qui a trahi ma foi. Je veux larracher
À la fureur de ce monstre,
Puis elle me verra te transpercer le cur.
Je voulais vous voir ensemble,
Le Ciel vous réunit: allons.
Pressons le pas.
Chacun de vous doit être
Affaibli et fatigué
De votre combat.
Reprenez donc des forces,
Mettons-nous en chemin lentement. Le traître
Est trop puissant et trop fort.
Si nous tardons, la guerrière
Sera mise à mort.
Il ne tue pas.
Il veut ses proies vivantes, et prend plaisir
À les tourmenter en prison.
Si votre litige est tranché,
Je vous montrerai linfâme toit
Du monstre, où demoiselles et chevaliers
Pleurent leurs cruels malheurs.
Et quand donc est-il arrivé sur cet
écueil,
Cet habitant si cruel ?
Je navais jamais su quil fût là.
Trouvons-le,
Et aidons les voyageurs en mettant fin à ses
jours.
Nérée,
Cyllène
Un palais enchanté
Nérée Cyllène Nérée Cest
vanité, etc. Cyllène En
aimant, etc. Nérée Je veux
espérer, etc.
Les fugitifs, parvenus
Sur ces solitudes rocheuses,
Maintenant sans défense, et privés
De la baguette magique impuissante
Du monstrueux Lestrygon, de leur ami Méandre,
Vont tomber en mon pouvoir.
Le palais enchanté
Quont édifié en un clin dil,
sur mes ordres,
Des esprits architectes, avec son accès toujours
ouvert,
Recevra en son sein le couple infidèle;
Le fantôme gigantesque
Les empêchera de rembarquer.
Mais voici quà linstant arrivent,
à la suite de ma rivale,
Vafrillus, Rosinda feignant dêtre à
moitié morte;
Et, arraché au fer irrité
Du farouche Thysandre,
Mon cur, mon souffle,
Par qui je vis et je respire, se dirige vers moi.
Avec le prisonnier sans méfiance qui
memprisonne,
Qui me laisse et moffre à la rigueur du
supplice.
Pour soulager mon tourment,
Jessaierai tous les remèdes.
Quen penses-tu, Cyllène ?
Ma peine disparaîtra-t-elle ?
Jespère, reine, jespère
Te voir consolée,
Baisée et rebaisée par ton cruel.
La caresse qui prie
Détend la rigueur.
LAmour peut être fléchi,
Enfant, il peut plier.
La caresse qui prie
Détend la rigueur.
Cest vanité
Que de flatter un tigre;
Toujours amour me donne
Des breuvages amers.
En aimant, on doit espérer
Arriver à la jouissance.
Puisse au milieu des doux pensers
Sévanouir le martyre.
Je veux espérer
Goûter encore le miel;
Mon cruel na pas
Le cur dun rocher.
Cyllène, Nérée, Rosinda
[Rosinda,
à la poursuite du géant qui emmenait
prisonnier son écuyer Rudion, a à peine
touché lenceinte du palais enchanté
quelle tombe évanouie.] Cyllène Nérée Cyllène Nérée Cyllène Rosinda
La force, la puissante vertu
De ce sol enchanté
Font perdre connaissance aux gens.
Tu es tombée, scélérate, tu es
tombée;
Perfide, tu es entrée dans mes labyrinthes.
Toi qui as dévoré mes délices,
Mes contentements, enfin tu es arrivée
Pour les régurgiter au sein de la vengeance.
Une horrible nuée te menace de naufrage.
De sa chute,
Fasse le Ciel, fasse lAmour
Que renaisse la fleur de mes délices.
Devant ton évanouissement,
Que sévanouisse mon martyre,
Et que lâme aimante vive son siècle
dor.
Pour cette malheureuse exsangue,
Pitié, pitié, reine !
Nérée est née de rois, dans des
palais,
Non de bêtes sanguinaires, dans les forêts de
Thrace.
Je ne veux pas être féroce avec cette
criminelle.
La beauté de mon bien-aimé
Excuse sa faute, et les erreurs amoureuses
Affaiblissent mes rigueurs.
Je veux que sa peine soit
Daller, infatigable errante,
Par les cours et les salles du palais
Sur les traces du géant.
Ayant perdu tout souvenir,
Elle prendra pour son aimé
Le colosse quelle cherchera,
Et Thysandre quelle fuyait,
Elle lembrassera, dans son illusion, au lieu de
Clitophon.
Maintenant, que ma baguette rende à ses fonctions
Son esprit enclos dans les demeures de la
stupidité.
Elle commence à respirer,
Elle ouvre les yeux et se relève.
Qui ma enlevé mon épée ?
Où est ce pillard, ce vilain ?
De ma main sans armes,
Je létoufferai. Il se cache ?
Qui de vous me dit où il est ?
Vous vous taisez ? Si je ne le trouve pas,
Je ferai que le feu ardent réduise en cendres
Lendroit avec celui qui sy cache.
Cyllène, Nérée
Cyllène Nérée
Comme elle court vite !
Larrivée de mon beau fugitif
Ne peut plus tarder,
Il doit approcher.
Mon cur palpite, mon âme tremble, et mon
sang,
Dans les fibres où il naît, se transforme en
neige.
La malheureuse Nérée languit;
Elle gèle en brûlant, entre peur et
désir;
Les soupirs sont les premiers à saluer
Les beautés rigides et trop avares
delles-mêmes.
Vafrillus, Cyllène, Nérée, Thysandre,
Clitophon
Vafrillus Cyllène Nérée Cyllène Thysandre Clitophon Nérée Clitophon
Voici les prisonniers.
Avec leur pas immobile,
Avec leur attitude ferme, ô stupeur,
Ils ne semblent pas de pierre.
Pourquoi veux-tu me voir morte ? Retiens, hélas,
Amour,
Assez, retiens ton arc:
Mon sein est accablé de nouveaux traits.
Oh, mon doux cruel, oh, toi qui me fuis,
Je ne sais comment taccueillir,
En ennemi ou en amant. À ma paix,
Sans cesse tu apportes la guerre;
Toujours jéprouve en toi, ô toi si cher,
si beau,
Un incessant fléau.
Pour baiser sa peine,
Lâme, de ses recoins, est arrivée sur la
bouche.
Mais une pudeur importune la gourmande et la freine.
Que son sens à demi-mort
Soit délivré, détaché
Des chaînes de la léthargie magique.
Ramassez ces fers.
Ces statues guerrières
Se sont animées.
Où est mon épée ? Où
suis-je ?
Dans des architectures royales
Nhabitent pas de brigands.
Ah ! à nouveau, amant infortuné,
Je foule le seuil de mon ancienne prison.
Voici Nérée labandonnée, ô
Destin !
Tu me refuses encore, ingrat,
Les rayons discourtois de tes yeux
méprisants ?
Ou bien, rendus complices
De ton péché, de ta félonie,
Ils nosent pas se fixer
Sur celle quils ont trahie ?
Belle lumière, lumière chérie,
Qui, divisée en deux astres, éblouis les
curs,
Tourne tes splendeurs vers moi.
Je te pardonne tes offenses.
Tu me refuses, ingrate, un pieux regard ? Ô
supplice, ô Dieu !
Mes yeux, liés à un autre objet,
Se rebellent et ne veulent pas
Regarder un autre visage que celui quils
chérissent.
Emploie ta baguette et tes arts contre moi !
Je te laffirme, Nérée, je ne puis
taimer.
Thysandre, Nérée,
Cyllène
Thysandre Nérée Thysandre
Celle qui détient le sceptre de Corcyre est donc
cette femme
Qui, dune flamme funeste,
Brûle et soupire pour qui ma ravi mon
âme ?
Cest ainsi que tu pars, barbare !
Puisse ma douleur sattacher à tes pas, et,
inlassable,
Toujours être à tes côtés avec ses
épines.
Prince, nos larmes
Ont un cours commun.
La fortune amoureuse
Avec une égale tyrannie
A empoisonné notre ambroisie, nous forçant
ainsi
À boire du poison au lieu de nectar.
Allons, tout seuls, dolents,
Radoucir nos amours, allons.
Que nos soupirs soient à lunisson,
Nos sanglots accordés, ô reine.
LAmour orgueilleux
Avec une riante fierté
Entendra lharmonie des curs
affligés.
Cyllène seule
Cyllène
Pauvre Amour ! Chacun
Te dénigre et tappelle
Dieu injuste, avec des épithètes barbares.
Pourtant, moi aussi je te suis,
Et je ne te trouve pas tel, je me loue plutôt de
toi.
Je quitte qui ne me veut pas, et jai mon plaisir
ainsi.
Ce qui me déplaît seulement,
Cest dêtre ici réduite
À vivre chaste parmi les déserts et les
rochers.
Je suis tourmentée, je suis combattue
Par le désir lascif que je couve en mon sein.
Je ne trouve personne avec qui soulager ma
démangeaison.
Plus dun esprit domestique
Du palais enchanté
Séduit mes regards par des charmes mensongers.
Ma foi, jabandonne toute réserve
Si, en soirée, dans le désert, même avec
du danger,
Je men attrape un par sa longue queue.
Aurilla seule
Aurilla
Ma foi, je veux le punir.
Il est toujours plus léger
Que la pensée,
Il séloigne toujours de moi.
Ma foi, je veux le punir.
Je sais bien comment on fait
Quand on aime
Pour dompter
Un cur cruel,
Qui méprise la beauté.
Je sais bien comment on fait.
Ma magicienne, ma reine amoureuse
Ma conduite ici depuis sa cour
Avec le beau Vafrillus
Dans une nuée volante.
Il sest égaré, je nai aucun
moyen
De le trouver, et pourtant,
Toute pleine de soucis amoureux,
Mépuisant à marcher,
Je vais, je vais le cherchant.
Sil croit, le petit ribaud,
Avec ses manières capricieuses,
Me briser le cur à coups de marteau,
Au lieu de me rendre ridicule, il sera
ridiculisé.
Il est bien astucieux,
Mais moi aussi, si je ne mabuse,
Je ne suis pas si simplette ;
Si quelquun peut mattraper, je lui pardonne.
Bien que fillette, je me vante
De pouvoir donner des leçons de ruse aux
écoliers;
En amour, il est plaisant de vaincre ses pairs.
Voici le vagabond,
Parlant par devers soi.
Je vais me retirer à lécart
Pour écouter ce quil dit.
Vafrillus, Aurilla dissimulée
Vafrillus Combien de
folies Amour vous force à faire ! Combien
de folies etc. Détestant
le palais, Aurilla Vafrillus Aurilla Vafrillus Aurilla Vafrillus Aurilla Vafrillus Aurilla Si
quelquun pense, etc. Vafrillus Aurilla Vafrillus Aurilla Vafrillus Aurilla Vafrillus Aurilla Vafrillus
Ah, pauvres femmes,
Combien de folies Amour vous force à faire !
Vous vous enflammez rarement,
Mais ensuite, quand vous brûlez,
Vous êtes trop tenaces dans votre adoration.
Ah, pauvres femmes,
Mille charmants amants
Ne suffiraient pas à vous faire aimer.
À la fin, un seul est le bon,
Et vous voici abandonnées
Pour venger les mépris subis par tant
dautres.
Ah, pauvres femmes,
Sans pompe, en tenue de Bacchante,
La belle en délire
Essaie, qui sait, les remèdes
Pour retenir le fugitif,
Qui, rendu libre par une autre amante,
Est guéri et privé de son premier amour.
Pour quon vous coure après,
Chères dames, il vous faut être rigides;
Avec vous, il faut user de dureté.
Celui qui supplie est perdu;
Votre obstination sendurcit de plus en plus;
Pour la mener à maturité,
Pas besoin demplâtres ni de lénitifs:
Cest la rigueur qui lamollit
Et souvent, cest en étant de bois quon
trouve Amour en vous.
De même quon bat le briquet pour tirer le feu de
la pierre,
De même, vous, plus dures que les pierres,
Cest en vous battant quon fait venir les
flammes.
Moi aussi, avec Aurilla, je vais
Faire semblant dêtre inflexible, afin que
croisse
En elle un plus grand désir, que naisse une plus
grande ardeur.
Je vais lui faire pâlir son joli minois.
(Mais oui, mais oui, tu verras si je suis de
celles-là !)
Justement, la voici. Je vais
Faire semblant de ne pas la voir, et, pour
mamuser,
Faire que le glaçon de la jalousie
Tombe sur son feu.
(Écoutons ce que peut dire ce sauvage.)
Il est bien plus que sot,
Celui qui adore un seul visage.
Moi, jen veux dix.
Jamais je ne brûlerai pour une seule.
(Elle ma sûrement entendu.)
(Il ma vue,
Et il chante en conséquence.
Je vais être plus maligne que ce gros
malin.)
Je ne veux pas que mon amour
Soit pris dans les chaînes
De quelque beauté.
Je veux aimer et jouir en liberté.
(Un soupçon dévorant
Doit lui geler le sein.)
(Aurilla, à toi ! Que celui-ci tombe
À tes pieds, mort de sa propre
épée !)
Si quelquun croit quAmour
Loge en mon sein, il est dans lerreur.
Les martyres sont faux,
Les soupirs sont feints,
« Mon esprit », « ma
vie »
Sont mots mensongers.
Si quelquun croit quAmour
Loge en mon sein, il est dans lerreur.
Aïe ! Que dit-elle ?
(Maintenant, le malheureux tombe transpercé.)
Si quelquun pense que dans mon cur,
Je nourris un incendie amoureux, il est dans
lerreur.
Je flirte pour mamuser,
Je me moque de lamoureux
Quand je lui dis « Mon espérance,
Ma flamme, mon trésor. »
Aurilla ! Bonjour !
Vafrillus !
Cest ainsi que tu te vantes
De bafouer tes amoureux ?
Je serais bien insensée
Si jaimais pour tout de bon.
Mon cur et mon cerveau,
Mignon petit garçon,
Ne sont pas si légers.
Et pourtant, avec ces paroles amoureuses,
Tu te moques de moi.
Je suis si accoutumée
À mentir en paroles, et à flatter
Que je ne sais pas parler sans séduire.
Oh, ma fausse espérance ! Malheureux que je
suis !
Abandonné par toi,
Que fera Vafrillus ?
Il en trouvera une autre,
Qui, plus sincèrement,
Guérira, gentille, son cur languissant.
Jai fait pacte avec Cupidon
De blesser sans jamais brûler.
Je fais toujours de fausses caresses,
Les amants, je men ris.
(Sil nest pas encore mort, il agonise,
Le soi-disant inflexible, le vantard.
Pour dompter ces tyrans
De notre liberté,
Mes belles, cest ainsi quon fait.)
(À tous les coups, elle a entendu
Ce que je me proposais,
Qui était de la rendre jalouse, et elle forme
Ces paroles, en imitant les miennes
Pour me vaincre en rigueur et en jalousie.
Je suis bien forcé de le confesser:
Femmes, en finesse innée,
Vous nous surpassez, et votre esprit
A pour seul but de faire rester les amants.
Mais japaiserai bien moi-même
Mon cur perturbé.
Ces feintes duretés réciproques
Épiceront la douceur des baisers.)
Rudion, Vafrillus
Rudion Vafrillus Rudion Vafrillus Rudion Vafrillus
Malheur ! Je nai plus dissue,
Dans ma disgrâce, devant ce nouvel
obstacle.
Quas-tu ? De quoi as-tu peur ?
Je croyais que tu étais
Cet horrible géant, ce maudit.
Mon cur se retourne dans ma poitrine.
Au moins, tu tes trompé de peu,
Ma stature ta induit en erreur.
Mais que fais-tu dans ces murs,
Qui es-tu, que cherches-tu, comment es-tu
entré ?
Je suis lécuyer de Rosinda.
Depuis le rivage, un géant
Ma conduit ici, et je cherche quelquun
Qui me restaure et nourrisse mon jeûne.
Je meffondre, je nai plus de souffle,
La faim, hélas, me tue;
Si on me défie à manger, je vaincrai
Hercule.
Naie crainte, je vais te rassasier;
Holà ! apportez ici
Des mets pour laffamé,
Bien assaisonnés, abondants et
délicats.
Rudion, Vafrillus, chur de nains muets
[Apparaissent
six nains qui sapprochent de Rudion avec six coupes
pleines de divers mets.] Rudion [Là-dessus
sortent des coupes dépouvantables serpents qui,
vomissant du feu, contraignent à la fuite le pauvre
affamé.] Vafrillus [Vafrillus
parti, les nains forment un ballet.]
Réjouis-toi, ma gueule,
Console-toi, mon ventre,
Criez dallégresse,
Mes boyaux à demi-morts !
Ô belles nourritures,
Si désirées,
Vous êtes mon réconfort,
Je vous prends, je vous dévore.
Ah ah ! Je vais suivre
Le malheureux berné, et, pour de bon,
Le faire, le faire manger.
ACTE III
Rosinda seule
Rosinda
Je reviens là doù je suis partie.
Quelle cachette, dans ce séjour,
Te cèle à moi, lâche brigand ?
Peureux, tu crains un combat
Contre une vierge désarmée ?
Écoute mon cri, écoute !
Je trouerai ma cuirasse,
Jenlèverai mon casque, jetterai mon
bouclier
Et, le corps nu,
Ne couvrant que ce que requiert la pudeur,
Jentrerai en lice seule à seul avec toi.
Sors donc, sors en armes !
Tu narrives toujours pas, et tu as peur,
Abominable assassin ? Ou bien tu mourras
Dans les tanières profondes
Où ta lâcheté te cache,
Ou bien je te taillerai en pièces. Le soleil ne doit
plus voir
Une si énorme masse, pleine de couardise.
Thysandre, Rosinda
Thysandre Rosinda Thysandre Rosinda Thysandre Rosinda
Rosinda linconstante, hélas,
Rosinda !
Oh, vie immortelle de ma vie,
Mon retard ta fait craindre
Un malheureux événement;
Si bien que, doux tourment,
Tu as suivi, affligé,
Les traces du pied aimé.
(Elle me prend pour Clitophon,
Lenchantement labuse.)
Ô ma cruelle beauté,
Où est ton ancienne foi ?
Celui qui se cache ne peut
Buter sur la mort,
Il triomphe du fort.
Cette bête fauve humaine,
En fuite, épouvantée,
Je lai toujours poursuivie;
Elle est entrée là, je ne sais où elle
se tapit.
Mais toi, belle âme,
Tu viens avec tes astres jumeaux
Réconforter mon esprit
épuisé.
(Puisque, avec une rigueur barbare,
Amour rend à Thysandre son plaisir enfui,
Il veut au moins le savourer sous le nom de Clitophon.)
Belle déesse
Mon cur
Ne pouvait
Rester séparé
De son centre, de son pivot.
Amour ma dit,
Mayant aperçu
Ici, solitaire:
« Que fais-tu là ? Suis mes
pas. »
Ainsi guidé, je viens vers toi.
Mon beau destin,
Pour qui je soupire,
Te voici, toi qui mes cher.
Avec tes folies
Tu me rends la joie et le réconfort.
Que pour moi ces splendeurs
Soient toujours vivantes,
Scintillantes
Et brillantes,
Quelles soient, de ma foi,
Les délices et la récompense.
Clitophon, Rosinda, Thysandre
Clitophon Rosinda Thysandre Clitophon Rosinda Clitophon Rosinda Thysandre Rosinda Clitophon Thysandre Rosinda
Clitophon, tu ne tombes pas mort ?
Langoisse ne te tue pas ?
Tes beautés infidèles
Embrassent et caressent
Ton rival, et en sont caressées ?
Ah, traîtresse, ingrate !
Voici linfâme géant, voici le
prédateur.
Brigand, tu as mis si longtemps à oser ?
Cest avec cette audace paresseuse
Que tu armes cette ignoble poitrine ?
Prépare-toi au combat et à la mort.
Où est ta proie ?
Où est mon écuyer ?
Tu nes plus un homme, mais une femme,
assassin !
(Elle délire à nouveau
Et prend Clitophon
Pour le géant quelle recherche.)
Ah, Rosinda, Rosinda !
Quel oubli digne du Tartare
Tempêche de me reconnaître ?
Où est le souvenir
De nos douces amours, ô mon idole ?
De ma colère, il fait jaillir le rire !
Qui es-tu ?
Clitophon,
Qui ne ta jamais abandonnée.
Ah ah ah ah ! Le félon
Se fait passer pour toi, ma flamme !
Il ne doit pas te connaître, pour que la douleur
Nordonne pas au fer de répandre son
sang.
Laissons ce couard,
Ne souille pas ta main
Dun sang si méprisable.
Non, non, tu néchapperas pas
Aux derniers malheurs, en feignant dêtre un
autre.
Me voici agenouillé,
Apaise ta cruauté.
Veux-tu lavilir encore plus ? Partons.
Il me semble voir là-bas
Rudion en liberté.
Oui, oui, partons.
Ah, la couardise
Occupe le trône dans son sein
Et déploie ses enseignes. Je lui en fais
cadeau.
Clitophon seul
Clitophon
Où vas-tu ? Reviens, écoute:
Une baguette magique, ô ma beauté,
taveugle.
Des illusions trompeuses
Transforment ce que tu vois.
La folle passion
Avec laquelle tu aimais Clitophon
Est abusée par des fantômes.
Vous, Cieux, vous, Destins,
Comment permettez-vous les énormes crimes
Des abysses impies ?
Cruelle Nérée, astre vindicatif,
Tu éclipses tout bonheur.
Puisse Alecto te fouetter avec ses vipères
Comme tu martyrises mon plaisir.
Nérée, Clitophon,
Cyllène
Nérée Clitophon Nérée Cyllène Clitophon Cyllène Nérée Clitophon
Amoureuse éloquence, dicte-moi les paroles
Avec lesquelles je puisse,
Dans le cur sauvage de mon rebelle
Tempérer la glace alpine par une langue de
feu.
(Regarde-la, Clitophon.
Fuis ses séductions et désespère ses
caresses
Par tes mépris.)
Arrête-toi, retiens ton pied,
Ô noble granit,
Ton pied léger comme ta foi.
Tu ne partiras pas, cruel,
Avant davoir écouté
Le son douloureux de mes plaintes,
Avant davoir entendu
Ton âpre cruauté exprimée dans mes
lamentations.
(Il la regarde avec dédain.)
Que vas-tu dire, toi qui as toujours été
fatale à ma paix ?
Jai brûlé un temps pour toi, jai
éteint le flambeau,
Je lai allumé à un autre feu, et je
tai laissée.
Voilà tes doléances.
Écoute-moi: tes larmes
Ne peuvent ressusciter une flamme éteinte
Et lenchantement murmuré
Ne peut rendre la vie à une ardeur passée.
Ferme sagement la plaie, guéris ton
cur.
(La malheureuse redouble
Ses larmes brûlantes.)
Que je ne taime pas, monstre sans
pitié ?
Ma raison na pas assez de souffle
Pour éteindre cet incendie âpre et
dévorant
Qui, répandu dans ma poitrine,
Rampe parmi mes veines. Malade, je refuse
La santé. Bien plutôt
Que de tabandonner, espérance
désespérée,
Je veux taimer dans la haine et dans les douleurs.
Viens, viens sur mon sein,
Qui, serein,
Ta déjà accueilli parmi sa blancheur de
lait.
Ah, mon amour,
Si ces mamelles intactes
Tont déjà distillé la manne
De leurs fins rubis,
Je veux que maintenant elles fassent pour toi jaillir
lambroisie.
Je veux quà ta lumière, mon beau Pollux,
quand tu seras apaisé,
Mon sort retrouve la tranquillité.
Sirène séductrice,
Tu crois en vain mallécher;
Le marbre sera tendre avant que tu
mattires.
Nérée, Cyllène
Nérée Cyllène
Cest ainsi que tu pars, méprisant ?
Que la foudre te suive !
Du haut de ton trône, ô grand Tonnant,
frappe-le !
Hélas, malheureuse, à qui fais-je du
mal ?
Retiens, retiens, seigneur,
Le châtiment du feu.Le traître aimé
Peut bien moffenser, laudacieux;
Quil sen aille sans dommage et impuni.
Foudroie plutôt Amour, Amour qui est
Le conseiller et léperon de son crime;
Que linique garnement
Soit condamné à tourner
éternellement,
Triste et dolent, sur la roue dIxion.
Ne te désole pas, reine;
Au milieu des refus, jai espoir
De voir heureuse ton âme gémissante.
Méandre, Nérée,
Cyllène
Méandre Cyllène Méandre Nérée Méandre Nérée
Vois, prosterné à tes pieds, noble reine,
Un offenseur repentant,
Un rebelle suppliant.
Cest le sage Méandre.
Je viens vers toi pour soigner loutrage
Avec une liqueur salutaire;
Jai fui le royaume dAmour, je suis
délivré
Du feu qui, malgré les frimas de mon âge,
Consumait mon sein pour toi;
Et me voici pleinement guéri.
Lindulgence royale
Efface toutes tes offenses,
Elle oublie tes torts.
Mais quel remède apportes-tu à ma
langueur ?
Rosinda et Clitophon,
Ayant bu les eaux de la fontaine de Scythie,
Ont éteint leurs feux antérieurs,
Et fait naître en eux un autre désir.
Chez les Garamantes, il est un ruisseau
Qui, par des effets contraires,
Fait renaître les passions éteintes.
Cette eau, contenue dans ce récipient,
Je lai recueillie pour taider et je te
lapporte.
Tu verras renaître ton plaisir défunt.
Rends sa raison à Rosinda,
Ô toi, ma fille révérée,
Et tu verras merveilles.
Joie, jubilation,
Cessez vos assauts,
Ne venez pas tuer
Mon cur qui, affaibli,
Ne peut résister.
Larmes troublées,
Soupirs languides,
Je vous donne congé;
Je ne boirai plus
Les calices dabsinthe;
Amour est rassasié
De mavoir déchirée.
Cyllène, seule
Cyllène Enchaînées,
vous brûlez; Enchaînées,
etc.
La reine va être heureuse, je vais souffrir;
Ses chères douceurs
Pour moi seront amertumes,
Je verrai sans cesse des objets de tourment.
Mais non, pourquoi est-ce que je me ronge ?
Clitophon et Nérée ayant fait la paix
Quitteront cet îlot,
Je reverrai le palais, ancien nid
De mes doux plaisirs,
Où je passe les nuits et les jours entiers
Avec plus dun mien Cupidon
En galants conciliabules. Plus de crainte,
Mon cur, nous retournerons à nos fastes.
Beautés négligées,
Ornez vos charmes,
Augmentez votre éclat par votre art,
Que sembrase qui vous regarde.
Attachées à la ville,
Vous savez ce dont jai besoin.
Pour moi, affamée, à jeun,
Le soleil est brun,
Lamour de glace, lhomme disparu et mort.
Rendez-moi le réconfort.
Attachées à la ville,
Rudion
seul
Cour du susdit palais
Rudion
Loué soit mon cher Vafrillus, mon ventre est bien
rempli.
La bienheureuse compagnie !
Quel vin, quelles viandes !
Je ne men vais plus jamais dici. Adieu,
Rosinda !
Je ne veux plus te suivre,
Être le jouet des esprits,
Sous le soleil, dans la neige;
Ici lon mange, ici lon boit,
Tout à loisir, à la royale.
Mais Vénus vient massaillir,
Bacchus avec sa chaleur
Suscite une démangeaison.
Cest un autre appétit
Qui me tombe dessus
Et je crains de ne pas trouver
Quelquun pour faire la charité
À si cuisante nécessité.
Aurilla, Rudion
Aurilla Rudion Aurilla Rudion Aurilla Rudion Aurilla Rudion
Avec les neiges de mon sein,
Jenflamme les curs;
Dispensatrice des plaisirs
Et des amours,
Je rends heureux,
Dans mes bras, mon bel ami.
Peste, la belle enfant,
Pleine de charme !
Amour sait de quoi jai besoin, et lenvoie
ici.
Mon beau sauvageon
A demandé grâce pour ses audacieuses
vantardises
Et a confessé, au milieu de doux embrassements,
Que les hommes sont nos esclaves impuissants.
Malheur, je lai perdu, malheur !
Il nest plus dans ma poitrine.
Quest-ce que tu as perdu ?
Mon cur.
Cest toi, toi qui me las volé,
Tu viens ici à ma male heure,
Pour me faire rester fou de passion.
Pauvre infortuné,
À te dire vrai, ton cur,
Je ne lai pas volé, il ma sauté
sur la poitrine.
Oui, cest vrai, je lai.
Mais jai pitié de ton malheur atroce et
cruel,
Je ferai un échange, je te donnerai le
mien.
Je le prendrai volontiers;
Ainsi, ainsi, mon amour,
Je pourrai vivre avec un cur dans la
poitrine.
Vafrillus, Aurilla, Rudion
Vafrillus Aurilla Vafrillus Rudion Aurilla Vafrillus Aurilla Vafrillus Rudion Aurilla,
Vafrillus,
Rudion,
à trois Rudion Aurilla Bel
amoureux, etc. Jolie
bouche Belle
bouche, etc. Rudion
Aurilla, mon Aurilla,
Je ne puis rester loin
De tes rares beautés.
Il faut que, comme le ruisseau, je retourne à la
mer.
Jai trouvé un amant plus beau que toi:
Regarde-le, cest lui.
Vafrillus, moquons-nous
Du monstre épris damour, et
bernons-le.
Oui, oui. Si tu mabandonnes,
Précieux trésor,
Je perds mon âme et je meurs.
Mon noble hôte,
Si ta courtoisie ma déjà
obligé
Et si Rudion, mort de faim,
A ressuscité grâce à toi,
Accorde une nourriture,
À mes nouveaux désirs, et maintenant que je
suis là,
Désiste-toi en ma faveur, je te prie,
De la beauté que voici.
Guéris le mal que tu mas fait:
Avec ton banquet plantureux,
Tu as été la cause de mon prurit.
Quelle licence prétends-tu ?
Personne, non, personne
Na autorité sur moi, je suis libre;
À nouveau je me donne à toi.
Puisque mon destin le veut ainsi,
Je consens à mon malheur,
Je taccorde cette faveur,
Et je veux, par amour pour toi,
Me soumettre au tourment.
Mais prions Cupidon
Quil assiste à tes plaisirs en ami
fidèle.
Chantons, chantons à trois,
« Amour, de notre foi. »
Tu la connais ?
Je la connais, je la connais.
Moi aussi, je vous suivrai.
Amour, de notre foi,
Resserre, resserre les nuds
Et fasse ta merci
Que le cur goûte et savoure tes douceurs;
Protège nos ardeurs,
Répands, répands ton miel sur nos
amours.
Vous partez comme ça ?
Cest comme ça que vous vous moquez de
moi ?
Beau visage,
Bel amoureux,
Pour baiser les pucelettes !
Où êtes-vous ?
Accourez ici
Pour le baiser, ô belles dames !
Beau visage,
De cinabre
Pour donner des baisers en douces
étreintes !
Si je lavais touchée,
Si je lavais baisée,
Je cracherais le restant de mes jours.
Retourne, retourne, mon esprit
À tes premiers sommeils;
Ne te réveille plus sur cet îlot,
Je ne veux plus que tu me tourmentes
Avec des pensées aiguillonnantes;
Cette vilaine ne veut pas maccueillir sur son
sein.
Dors, dors, mon esprit.
Rosinda, Clitophon
Rosinda Clitophon Rosinda Clitophon
Étranges choses que tu me racontes !
Délires maudits,
Vous avez mis dans mon sein un poids odieux,
Mon sein impur et immonde,
Contaminé et infecté
Par dabominables étreintes.
Uni à ta poitrine par ta vive flamme,
Purge-le de ses souillures.
Ô mes beautés, pardonnez mes
offenses.
Hélas ! Je meurs de joie;
Attaché à ton sein,
Un doux, un plaisant venin
Avec la qualité du feu
Me tue peu à peu.
Quels événements, ô mon
fidèle,
Te rendent à moi exsangue et demi-vif ?
Je ne suis pas une vipère,
Ouvre les yeux, mon amour.
Javais perdu lusage de mes sens.
Mon âme, près de ta bouche,
Voulait sortir de la mienne pour changer de nid;
Cupidon sest interposé
Et la fait retourner à sa première
fonction.
Elle voulait passer dans la béatitude
Les heures de son emprisonnement,
Sur les bienheureux Champs Élysées
De ta poitrine, mon cher cur.
Méandre, Rosinda, Clitophon
Méandre Rosinda Clitophon Méandre Rosinda Clitophon Méandre
Amants, les plaisanteries
Et les amours, ne sont plus de saison.
Il vous faut au plus vite
Sortir de ces égarements.
Ô Méandre, Méandre !
Ô sage ami !
Les troupes du Phlégéton, sous mille
formes,
Surveillent lissue. Je vous apporte une eau
Qui, bue par vous, fera que tout gardien
Devienne aveugle; et au milieu de leurs sifflements,
Déjouant les cruelles sentinelles,
Vous deviendrez invisibles aux invisibles;
Mais pour fuir le filet enchanté
Tant quil y a un passage pour la fuite,
Voici leau, buvez.
Je reçois le remède.
Je le prends bien vite, et je bois.
Vous avez bu votre salut
Avec cette eau, et guéri vos curs
De ses maudites blessures.
Réveillez-vous maintenant,
Ardeurs éteintes des anciennes étincelles.
Déjà, je vous vois vous animer, passions
ensevelies.
Je prends donc congé de vous,
Et, heureux pour votre vie,
Je men retourne au toit qui abrite mes
études.
Rosinda, Clitophon
Rosinda Clitophon Rosinda Clitophon
Mon cur invoque Thysandre
Et mon âme lui dit
Que le malheureux est mort.
Nérée, le converti
Tenvoie ce soupir
Comme messager de sa conversion.
Il vient, hardiment,
Vers toi, son doux flambeau rallumé,
Espérant obtenir pardon et paix.
Cest toi, toi qui as causé sa mort,
Cruel, en changeant dardeur.
Que langoisse te tue,
Traître, pour venger
Ta faute infidèle !
Où es-tu ? Viens, viens,
Mon ardeur ranimée,
Rendre la joie à mon cur !
Où es-tu, avec les éclairs
De tes beautés ? Viens, viens !
Nérée, Clitophon, Cyllène,
Rosinda
Nérée Clitophon Nérée Cyllène Rosinda Clitophon Nérée Rosinda
Nes-tu pas encore rassasié
De me tourmenter, mon beau tyran, mon
rebelle ?
Que ces larmes te soient des témoignages
véridiques
De mon changement de dispositions, de mon repentir,
Ces gouttes de rosée, fruits quenfante et
distille
La lumière de tes yeux, borne de mon repos,
Belle et tranquille accalmie pour ma peine.
Oh, repenti adoré,
Si le bien était inespéré,
Le plaisir soudain maurait tuée.
Remercions larcher aux yeux bandés ;
Reviens donc, reviens,
Espérance recouvrée,
Dans les chaînes de mes bras.
Javais bien prophétisé
Tes nouvelles joies,
À toi qui redeviens reine.
Les satisfactions des autres
Sont pour moi des épines piquantes et
aiguës.
Je ne veux pas de pardon,
Punis le coupable.
Rebelle nuisible,
Je me rends volontairement, et memprisonne.
Je ne veux pas de pardon,
Punis le coupable.
Oui, je veux bien te punir,
Mais ton châtiment, cest la nuit
Et non le jour qui le verra.
Oui, je veux bien te punir.
Je mérite tous les tourments,
Moi qui ai tué mon guerrier.
Que votre foi égorge une inconstante,
Exemple pour tous les amants
Dun être volage et léger.
Que périsse celle qui est coupable
dinfidélité,
Que votre foi égorge une inconstante.
Thysandre, Nérée, Rosinda, Clitophon,
Cyllène, Rudion
Thysandre Nérée Rosinda Thysandre Clitophon
Je suis les traces effacées
De ma belle délirante,
Trompé par ces caresses,
Avide dêtre blessé.
Que ta renommée, ô guerrier, retourne
désormais
À ses vols quelle a négligés
Avec les ailes dAmour;
Quelle porte à nouveau des preuves de ta
valeur
À loccident comme à lorient.
Valeureuse Rosinda, voici ton défunt.
Thysandre est vivant ? et je nexpire pas
En te voyant respirant,
Moi, traîtresse, parjure, amante
infidèle ?
Je ne sais comment tembrasser:
Avili par sa faute,
Conscient de ses méfaits,
Mon il nose pas te regarder, lui qui a subverti
mon cur
En lui faisant consacrer sa passion à un autre
objet.
Je te pardonne ton crime,
Ma belle éplorée.
Sur mon sein affligé,
Reviens, accours, repose.
Oh Dieu ! je suis tout de glace
Et pourtant jétreins la flamme, jembrasse
le soleil.
Que notre fureur sapaise,
Enchaînée par ces nuds si
étroits,
Que la haine privée de vie
Sefface au milieu de la paix.
Au son de nos baisers,
Que senfuie la jalousie.
Mon âme, redoublons nos embrassements.
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