accueil
|
contact
|
contributions
|
liens

Airs de Cour
|
ballets
|
cantates
|
madrigaux

oeuvres diverses
|
opéras
|
oratorios
|
pastorales

|
sérénades
|
recherches
|

Francesco Cavalli

[1602 - 1676]

Rosinda

 
La Rosinda

Drame en musique
Venise, 1651

livret de Giovanni Faustini
Neuvième Fable,

 

 

Le prologue:

Les Furies

le drame:

Nérée, reine de Corcyre, amante de Clitophon
Premier, deuxième et troisième chœurs de mages
Rosinda, princesse de Corinthe, aimée de Thysandre et amoureuse de Clitophon
Clitophon, prince de Crète, amoureux de Rosinda
Rudion, écuyer de Rosinda

Thysandre, prince d’Argos, amant trahi de Rosinda
Pluton
Proserpine
Un géant muet
Vafrillus, page de Nérée
Cyllène, confidente de Nérée
Aurilla, jeune servante de Nérée
Méandre, mage, gouverneur de Nérée

Chœurs
- de petits esprits
- d’esprits sous forme de soldats de Nérée
- de nains
- de monstres de Méandre

 

 

 

 

Spectateur !

La Rosinda est un pur roman. Ses péripéties et ses actions, loin du naturel et du vraisemblable, sont filles de deux baguettes magiques et de deux sources. J’ai déclaré dans mon précédent Oristhée que j’ai composé ces deux drames pour m’acquitter d’une dette, et non par désir d’être applaudi. Consacre toute ton attention à l’histoire qui suit.

 

Explication de la fable:

Rosinda, princesse de Corinthe, accoutumée aux armes et célèbre pour ses prouesses, errant comme c’était l’usage en ces temps de chevaliers pour défendre les opprimés et éradiquer du monde les méchants, rencontre Clitophon, héritier du sceptre de Crète, en Scythie, où tous deux ont été attirés par le bruit d’une entreprise difficile. Ils boivent dans une forêt l’eau d’une certaine source dont la vertu cachée éteint les feux d’amour existants et en allume de nouveaux. Quelques gorgées font que Rosinda efface de son cœur l’image de Thysandre, le plus valeureux prince de son siècle, et s’éprend du guerrier qui est là; et Clitophon, ayant éteint le feu qui le consumait pour Nérée, reine de Corcyre, se met inopinément à soupirer pour Rosinda.

Nérée, instruite dans les arts de la magie par son gouverneur Méandre, le plus fameux des mages, ayant fait usage de ses artifices, apprend la folle et illégitime passion de son amant. L’ayant fait ravir par un tourbillon pendant qu’il caressait sa guerrière aimée, elle le retient par un enchantement dans un lieu délicieux de Corcyre, mais dépense en vain toute sa séduction pour retrouver, auprès de l’envoûté, les douceurs perdues. Méandre, tourmenté, au milieu des froides impotences de l’âge, par les piquants aiguillons de l’amour qu’il éprouve pour son élève, découvre son mal à la belle reine. Les vigoureuses rebuffades qu’il obtient déclenchent la colère de l’habile vieillard; ayant trouvé Rosinda qui pleurait la perte de son nouvel amant, il lui donne une épée enchantée et la fait partir sur un navire en forme d’épouvantable serpent, pour libérer l’objet de ses soupirs. La belle amoureuse dissipe tous les charmes par la vertu de son épée, et ayant délivré son idole, retourne au vaisseau-serpent, lequel, ayant recueilli les amants et battant des ailes sur l’eau, se dirige vers les Strophades, où se trouve, désespéré, le prince d’Argos, Thysandre.

En effet, pendant que les amants voguaient par la mer Ionienne pour se rendre à Corinthe, Thysandre, désireux d’avoir des nouvelles de sa belle, sa nef ayant abordé à Zacynthe, a trouvé sur la plage Rudion, écuyer de Rosinda, duquel il a appris l’infidélité de la princesse et ses récentes amours avec Clitophon. À ces funestes nouvelles, Thysandre perd connaissance; la nuit venue, ayant abandonné ses sergents sous leurs tentes, il monte sur un frêle esquif et se livre au caprice de la mer, qui le jette sur les sables déserts d’une des Strophades. L’affligé descend sur le stérile rocher et, décidé à mourir, trahi par l’amour, sur cette île déserte, retranché des vivants, il dépouille ses armes et les pend en forme de trophée à un chêne; il grave sur le tronc de l’arbre un message de désespoir dans lequel il exprime la cause de sa mort.

Méandre ordonne à ces intelligences invisibles qui gouvernaient le serpent-vaisseau de le faire aborder à ces rivages pour que Thysandre, ayant reconnu son rival, le tue, afin d’affliger Nérée par la mort de son idole. Nérée, instruite de la fuite de Clitophon, use de sa baguette magique et murmure ses enchantements pour le retenir, - en pure perte, car le savoir de son gouverneur est supérieur; elle convoque donc une horrifique assemblée de mages ses amis dans la solitude d’un écueil proche de Corcyre, espérant, dans son égarement, trouver dans ce colloque conseil et remède à l’amertume de ses maux.

 

 

 

 

Les décors

À l’exception de la première scène, qui se situe sur un îlot proche de Corcyre, l’action de la fable se passe sur une des Strophades, lesquelles sont deux petites îles de la mer Ionienne, jadis nid de Célaeno et des autres Harpyes. Ces îles s’appelèrent d’abord Plôtes, puis Strophades (strophè signifiant en grec « retour ») à cause du demi-tour qu’y firent Calaïs et Zétès, fils de Borée, avertis par Iris de ne pas poursuivre davantage les « chiens de Jupiter », entendant par là ces monstrueux et voraces oiseaux que ces jeunes Argonautes avaient fait fuir jusque là depuis la Thrace, les ayant chassés de la table de l’aveugle Phinée.

 

Prologue
Acte I
Acte II
Acte III

 

 

 

Prologue

 

La scène est voilée par un rideau

Les Furies

Les Furies
Qu’est-ce qui voile le spectacle 
De l’assemblée des mages ?
Qu’est-ce qui enténèbre l’aspect 
Des prodiges du Tartare ?
Que se dissipent ces ténèbres,
Que cette toile se déchire,
Et que le terrible cérémonial
Parmi les rocs et les aciers
Devienne désormais visible !Allons, allons, Euménides, mes sœurs,
Au son du sifflement des serpents,
Que l’œuvre s’exécute au plus tôt,
Qu’on arrache au plus vite le voile !

[En s’envolant, elles retirent le rideau]

Haut de page

 

ACTE I

 

Scène première
Une forêt sur un îlot désert, proche de Corcyre

Nérée, premier, deuxième et troisième chœurs de mages

Nérée
Les accents de la trompe magique, ô sages,
Sur cette aride plage
Parmi les horreurs sacrées et les silences amis
De ce bois chargé d’ans,
Vous ont invités par leurs échos
Pour que vous soient soudain connues les rudes blessures
De mon pénible chagrin. Écoutez, écoutez !
Rosinda, hélas, Rosinda,
La guerrière, ma rivale,
Protégée, favorisée
Par Méandre, le rebelle, le déloyal,
M’a ravi la vie.
Par le don que le traître lui a fait
D’une épée enchantée,
Brisant la puissance encore enfantine de mes enchantements,
Elle m’a privée de mon cœur.
Clitophon que j’aimais
S’est enfui avec elle sur un abominable vaisseau;
Moi, en larmes, je le vois, et je ne puis,
Magicienne impuissante, venger ses mépris et ma honte.
Ah, conseillez-moi dans ma douleur !

Premier chœur
Elle est insensée, cette âme
Qui, aimant sans être aimée,
Veut de son plein gré languir au milieu des plaintes.
Nérée, il est temps de te réveiller
De tes songes amoureux, et de défaire les nœuds;
Fais qu’Amour s’envole hors de ta poitrine;
Le cruel, emportant avec lui les fouets et les clous
De la Jalousie, et ses serpents, et ses glaçons,
Te laissera jouir d’une noble sérénité.
Libère ton pied des fers d’un si dur esclavage.

Nérée
Qui ne connaît pas d’Amour
La force fatale, ne peut croire en sa puissance.
Pour soigner les angoisses
Que causent ses traits,
La raison est inefficace;
Son lien est trop ferme et trop fort;
Rien d’autre que la mort ne peut guérir sa plaie.

Deuxième chœur
Si les enchantements sont sans effet
Contre une magie pleine d’expérience,
Pour obtenir ton salut,
Puissante reine, utilise les armes.

Nérée
Là où combat l’enfer,
Toute vigueur humaine échoue.
De son protecteur criminel,
De ce vieux mécréant,
L’art est trop puissant;
Il a sous ses ordres les phalanges du Tartare;
Notre baguette magique cède devant ses paroles.

Troisième chœur
Vers les séjours affreux
De la bienveillante Perséphone, d’Hécate,
Précipite-toi, descends,
Expose-leur les tyrannies
Du vieillard décrépit, et tes langueurs,
Implore leurs faveurs.
Avec le poète thrace,
La pitié est un jour descendue vers ces marais,
Et a fini par enflammer les Furies de son feu.

Premier et deuxième chœurs
Oui, quitte le lumineux monde supérieur,
Va aux enfers,
Va reprendre, va recouvrer ton trésor.

Nérée
Allez sur le dos ailé
De vos monstres, vers vos contrées natales.
J’agrée votre conseil,
Je m’apprête à fouler d’un pied hardi
Les routes souterraines.
Terre, ouvre-toi, je veux descendre à Dité.

Premier, deuxième et troisième chœurs
Oui, quitte le lumineux monde supérieur,
Va aux enfers,
Va reprendre, va recouvrer ton trésor.

 

Scène 2
Le rivage d’une des Strophades

Rosinda, Clitophon, Rudion

Rosinda
Notre vaisseau-serpent
S’arrête ici, mon amour.
Ces sables inconnus
Sont les bornes de notre navigation.

Clitophon
Toute terre, tout rivage,
Mon épée les rend sûrs;
Débarquons donc, débarquons, belle guerrière,
Belle pour mon bonheur.

Rudion
Madame, madame, au secours !
Si je tombe à cet endroit,
Je vais à la mer, je me noie.

Rosinda
Espèce de bon à rien,
Pour descendre d’un bateau,
Tu veux encore qu’on te soutienne ?

Rudion
Tu appelles bateau ce dragon ?
C’est un vrai diable,
Et j’ai eu peur qu’il m’engloutisse tout entier.

Rosinda
Plus je te regarde, plus je t’observe,
Clitophon, ô mon espérance,
Plus je souffre doucement, et plus je soupire.
Quand la criminelle magie
De ma rivale Nérée
Te retenait prisonnier,
Ô dieux, j’ai éprouvé
Tous les tourments de la jalousie, et si je suis encore vivante,
C’est la vertu de ton nom invoqué,
Ô mon cœur, toi pour qui je soupire,
Ô toi ma flamme infinie,
Qui m’as maintenue en vie.

Clitophon
Chassons tout souvenir
Des enchantements dissipés,
Des caresses importunes et méprisées;
Et que leur mémoire, réduite en poussière, soit dispersée par le vent.
Un doux, un suave contentement,
Vient rassasier mon jeûne; dirige tes regards
Vers mes regards, qu’attends-tu ?

Rosinda
Les voici, je les lance, ô mon amour;
Mais si, armé de ses flèches,
Amour s’y dissimule,
Prends garde qu’il ne te tue.

Clitophon
Ô petits esprits volants,
Lumineux, merveilleux,
Si vous êtes capables de me tuer, je vous pardonne.
Un porteur de carquois vient aussi s’installer
Sur le trône des miens,
Pour abattre les orgueils.

Rosinda
En guerre donc, en guerre !

Clitophon
En guerre, oui, en guerre !

Rosinda
Nous verrons lequel sait le mieux
Blesser sa beauté.

Clitophon
Un dard m’a atteint.

Rosinda
Attends cet autre, attends !

Clitophon
Aïe ! une flèche affilée,
M’a transpercé la poitrine.
Hélas ! je suis presque mort.
Arrêtez, archers lumineux, je suis déjà vaincu.

Rosinda
C’est ainsi que l’on dompte
Celui qui dompte les âmes;
Je te cède pourtant la palme.

Rudion
Ceux-ci ne font rien d’autre
Que de faire les amoureux, et moi,
Je me meurs encore de ma terreur passée.

Clitophon
Rosinda, avançons nos pas; cette île
Nous réserve une noble aventure; ce n’est pas par hasard
Que nous a dirigés ici celui qui gouverne le navire.

Rosinda
Je le crois. Le pin ailé a disparu.
Toi, attends ici.

Rudion
Allez ! Même si on m’invitait,
Je ne voudrais pas venir avec vous.

Clitophon
Arrête ! Quel est ce trophée
Que porte ce tronc ? Qui l’a placé là ?

Rosinda
Ces armes fameuses
Sont celles de Thysandre. Que disent ces mots
Gravés au pied de l’arbre ?

Clitophon (lit)
« Ci-gît un guerrier malheureux,
Venu en naviguant.
Je t’en prie, ne lui souhaite ni paix ni repos:
Il est mort désespéré,
Rosinda l’a trahi,
Amour l’a tué. Fuis à pleines voiles
De ces sables malheureux et maudits. »

Rosinda
Ossements jadis aimés,
Des généreuses larmes
Jadis sorties de vos pupilles lumineuses,
Recevez les gouttes [que je vous rends];
La piété vous pleure, et la poitrine s’attendrit,
Qui vous a quittés pour un objet plus chéri.

Clitophon
Si tu voles autour de ces lieux,
Ombre du grand héros,
Vois, imprimée sur le visage de ton rival,
La douleur ressentie devant ton destin. Que la chevelure venue d’Orient
Du funèbre cyprès
Et le crin des Scythes
Te fassent des couronnes. Des colosses, des marbres
Immortaliseront tes exploits, honneur des armes.

 

Scène 3
Rudion seul

 

Rudion
Thysandre est enseveli ici ?
Rosinda l’a tué.
Moi aussi, je veux le pleurer.
Mais je ne puis verser de larmes:
La chaleur de la faim
A desséché la triste humidité de mes yeux;
Je rongerais, je briserais un os décharné;
À l’intérieur du Basilic,
Je n’ai vu aucun aliment,
Et s’il y en avait eu un,
Je ne l’aurais pas mangé,
Tellement j’avais peur de cette Furie.
Et maintenant, mon destin me fait périr
Là où il y a pénurie
De tout aliment humain.
Si l’île est déserte, pauvre de moi,
Il n’y aura aucun voisin
Qui puisse faire la charité
À un pauvre étranger;
Sûrement il mourra de faim;
Déjà mon pied chancelle,
Mon œil voit tout trouble,
La tête me tourne,
Je me sens défaillir, je me sens mourir,
Je veux faire mon testament.
Moi, Rudion, qui mangeai
Et dévorai comme un loup,
Mourant affamé,
Je teste ainsi, disant:
« Je laisse mon corps
Aux corbeaux, aux baleines
De la mer, du rivage,
Je les invite à s’en repaître;
Puisque, tant que j’ai vécu,
La nourriture me fut agréable et plaisante,
Je veux une fois mort être mangé. »

 

Scène 4
Thysandre, Rudion

 

Thysandre
Mes armes, quand je vous regarde,
Je suis obligé de sangloter
Au spectacle que vous offrez.
Vous qui fûtes connues du monde
Pour vos glorieux exploits, maintenant, sur un écueil stérile,
Vous voici servant de nid à des oiseaux misérables,
Ayant laissé, ô cieux, votre maître invengé.
Les nouvelles espérances de la cruelle,
Auraient dû être tranchées
Et aspergées de sang.
J’ai choisi les déserts;
La plage abandonnée s’accorde à vos mérites.

Rudion
J’entends quelqu’un qui parle ?
C’est un homme ! Oh joie !
Comme ils se consolent,
Mon ventre vide, ma gueule affamée !

Thysandre
Thysandre, Thysandre,
Vois: le cher écuyer, le serviteur infidèle
De ton infidèle maîtresse !
Qu’est-ce qui t’a vomi sur ce rivage ?

Rudion
Aïe ! C’est le fantôme
Du guerrier mort, aïe aïe aïe !

Thysandre
Que fait-elle, la scélérate ? Où est-elle ?
Tu ne réponds pas ? Eh bien, oui,
Je te jette à la mer.

Rudion
Esprit, va en paix.
Ta Rosinda, et Cli...

Thysandre
Rosinda, ô astres ! et qui ?

Rudion
Rosinda et Clitophon.

Thysandre
Clitophon ?

Rudion
Ils viennent à l’instant
De partir d’ici.

Thysandre
Par où ? Par là ?

Rudion
Oui oui oui par là.

Thysandre
J’invoque votre divinité,
Ô Furies, vous qui de vos dégoûts et de vos angoisses
Enflammez mon cœur en flagellant mon sein.
Méprisé dans mon amour,
Sous les yeux de la traîtresse,
Je veux tailler en pièces mon rival,
Éperonné par vous, rendu invincible par ma colère,
Puis tomber transpercé
De ma propre main, devant la perfide.
Assez, assez de coups !
Je prends les armes et je les cherche, ces serpents remuants !

 

Scène 5
Rudion

 

Rudion
Le fantôme a disparu. Je suis complètement glacé.
Déjà, mon poil prend congé de moi.
Si au moins, en bon soldat,
Je l’avais laissé dans une joute lascive,
Je ne me lamenterais pas, je me pardonnerais;
Cela seul me déplaît
De perdre mes poils comme un poltron.
Pauvre disgracié,
J’espérais me remettre
Après avoir pris cette ombre pour un homme,
Et je suis à deux doigts d’être possédé du démon;
Suis-je condamné à fréquenter éternellement
Des diables et des larves ?
Qu’ai-je à faire avec l’enfer ?
Rosinda, ma Rosinda,
Si jamais je trouve la sécurité,
Je te jure, ma foi, je te jure
De te quitter avec un adieu
Et de retourner à ma cabane.
Je ne veux pas, je ne veux pas qu’un jour,
M’ayant chargé vivant sur son dos,
Le Démon m’emporte
Aux demeures des morts;
Je veux rester là où on mange
Et me réchauffer avec du vin tant que je pourrai,
Et non là où, sous un ciel sombre,
On dépérit de soif et on jeûne.

Qu’il est doux, qu’il est doux
De pleurer de douceur,
En s’envoyant par le gosier les larmes du bon Bacchus.
Je n’ai pas de plus grand plaisir
Que de faire en buvant glou, glou, glou.
Oh, ma fortune avare,
Où m’as-tu conduit,
Pour ne voir que de l’eau, et de l’eau amère ?
Quand donc entendrai-je,
Mon vin chéri, ton glou, glou, glou, glou ?

 

Scène 6
Le palais de Dité

Pluton, Proserpine

 

Pluton
Amour, je te cède;
Une seule drachme
De ta flamme
A plus de pouvoir
Que tout le feu
Que contient mon royaume;
Descendue ici-bas,
Ta flèche dorée
Est plus mortelle,
Fait une plus grave plaie.
Ma douce, ma charmante,
Ma divine beauté,
Pour toi le monarque
Qui commande au Cocyte,
Qui dirige la Parque,
Brûle, blessé.

Proserpine
Si, cruellement,
Ma beauté t’a blessé,
Mon cœur fidèle
Adoucira ta langueur.
Ma lèvre
Secrète une humeur qui éteint le feu
Et renforce
Le plaisir avec son cinabre.
Si tu veux la santé,
Baise-la, ô Roi;
Ma foi,
C’est ma bouche qui te la donne.

Pluton
Ta bouche,
Quand elle embrasse, c’est par milliers
Qu’elle envoie, qu’elle décoche
Des étincelles dans mon sein.
Quand je me prends
À baiser ton divin,
Ton merveilleux rubis,
Je m’enflamme et me blesse encore davantage.
C’est pour m’enflammer,
C’est pour m’agresser,
Que tu veux me baiser, mon impitoyable.
Ce n’est pas pitié,
Mais bien cruauté
Que la tienne, barbare, criminelle !

 

Scène 7
Nérée, Pluton, Proserpine

 

Nérée
Ce n’est pas avec le rameau de Cumes ou avec une escorte,
Redoutable majesté, que je descends ici;
Je viens à vous par désespoir d’amour,
Et je ne prétends pas vous arracher une proie.
Par les ombres des forêts et des sources,
Triple divinité, par ton orbe d’argent,
Par ton roi des peuples défunts,
Accorde réconfort et guérison à mon tourment.

Proserpine
Efficaces formules de conjuration !

[à Pluton]

Seigneur, la magicienne amoureuse
M’implore à ta place.

[à Nérée]

Expose tes angoisses,
Découvre-moi ta blessure.

Nérée
J’aime un noble guerrier,
Lequel avait le cœur enflammé
D’une ardeur égale;
Puis, l’infidèle, ô supplice !
Suivant une autre beauté,
S’est enfui en m’abandonnant.
Mettant en œuvre les artifices
Que je maîtrise grâce à toi,
Parmi les sanglots et les larmes,
Je l’arrache à ma rivale
Et, sur une île ravissante,
Je le tiens enchanté au milieu des délices.
Méandre, mon téméraire vassal,
M’ayant découvert ses désirs lubriques,
Irrité de mes rigueurs,
Fit si bien, quand je le repoussai, que Rosinda
Me déroba mon aimé,
Pour me tourmenter par sa perte, et rendit inoffensifs
Ma baguette magique et les charmes que je murmurais.
Le secours que je demande
Est que le Cocyte sourd
Rende vaines les paroles prononcées par le traître,
Que mes formules actuellement impuissantes
Prennent le pas sur les siennes, et sur ses enchantements,
Et que le félon ne puisse plus se vanter de m’outrager.

Pluton
Qu’on lui accorde cette grâce !
Que l’infernal enclos l’évacue au plus vite !
Qu’elle retourne à la lumière, qu’elle y retourne !
Qu’elle n’infecte pas l’Érèbe
De ses passions glaciales !
Cette femme, chère Hécate
Foule le sol de l’Averne,
En criminelle ténébreuse,
Emplie de jalousie.

Proserpine
Amante comblée de douleur,
Remonte joyeuse, remonte, et chasse tes chagrins.
Tu auras ma puissance dans ton camp.

Pluton
Amoureuse,
Ma belle,
Qu’Amour garde mon cœur
De la peste de la jalousie;
Qu’il décoche ses flèches de là-haut,
Et qu’elle ne me touche pas,
La cruelle, avec sa glace;
En enfer, je jouis du ciel.

 

Scène 8
Nérée, seule

 

Nérée
Ici, ici où les larmes
Inondent tout le rivage,
Resplendit mon contentement.
Ici où les lamentations
Assourdissent de leur fracas
Toute la rive du Styx,
Ma poitrine est le centre
D’un immense plaisir.
Espérances fugaces,
Ici où ne peut
Espérer qui y entre,
Parmi les hurlements et les flambeaux,
Au beau milieu des peines,
Je vous trouve encore vivantes.
Allons, mes fugitives,
Vers les nobles et sereines
Demeures de la lumière,
Vers les clairs séjours,
Montons, retournons,
Amour nous conduit.

 

Scène 9
Chœur de petits esprits

 

Esprits
Maintenant que, rapide,
Le maître de Cerbère
A évacué, en compagnie d’Hécate,
La ténèbre de l’Érèbe,
Que notre pied, maintenant libre
De l’obéissance des vassaux,
Forme avec jubilation
Une danse festive.
Que les autres s’embarrassent
Dans de cruels supplices,
Et que les ombres expriment
Parmi leurs gibets
Des accents plaintifs;
Nous, nous, en fête,
Fendant les airs,
Entrelaçons nos rondes
Pour la jubilation, pour le loisir;
Que le couard, que le misérable
Soit abattu et se morfonde.

[Six petits esprits forment un ballet]

Haut de page


 

ACTE II

 

Scène première
Un bois

Clitophon, Rosinda

 

Clitophon
Cet îlot est désert,
La plaine est inculte, le coteau est embroussaillé.
Le rude rocher ne nourrit que des bosquets épineux
De plantes infécondes.
Le pied ne peut avancer sans fatigue.

Rosinda
Ici doit s’abriter
Une bête fauve ou un monstre hostile aux navigateurs;
Notre valeur doit l’occire.

Clitophon
À l’instant, Rosinda, un monstre
Vient vers nous en volant; aux armes ! tirons l’épée !

Rosinda
Où, où ? Je ne le vois pas. Où s’est-il posé ?

Clitophon
Il a volé sur ta bouche et s’y est caché.

Rosinda
C’est ainsi que tu plaisantes, ô mon amour,
Âme de ma poitrine ?

Clitophon
Je ne plaisante pas,
Je l’ai vu entrer, et en entrant, le cruel
A décoché un trait de son arc courbé, et m’a blessé.

Rosinda
Si ce timide monstre volant
S’est enfermé derrière mes lèvres, il y est en sécurité.

Clitophon
Tu veux donc donner refuge
Ô belle, à mes ennemis, à ceux qui me trahissent ?
Chasse-le, expulse-le !

Rosinda
Non, non, l’endroit le rassure,
Il ne voudra pas sortir, et je crains que si je le force,
Il ne descende dans les entrailles, et, s’y réfugiant,
En colère, il ne les lacère, devenu venimeux.

Clitophon
Essaie au moins de le radoucir,
Et fais que la paix s’établisse entre nous,
Ô toi, ciel serein de mon âme !

Rosinda
Tout tranquille, il s’assied
À la sortie de ma bouche, vois-le: il rit.

Clitophon
La raison commande, et l’usage veut
Que les paix soient scellées par des baisers.

 

Scène 2
Rudion, prisonnier d’un géant; Clitophon, Rosinda

 

Rudion
Maîtresse, Clitophon
Ce diable hirsute
M’emporte en enfer ! Au secours ! Au secours !

 

Scène 3
Clitophon, Rosinda

 

Clitophon
Cette masse corporelle démesurée,
Ne semble-t-il pas qu’elle vole ?
Brigand, attends, brigand !

Rosinda
Il va si vite qu’on dirait une flèche !

Clitophon
Attends-moi, Rosinda,
Là où cet écueil est hérissé d’arbres;
Je veux punir ce vilain, cet assassin.

Rosinda
C’est à moi qu’incombe cette entreprise, moi qui suis concernée
En voyant prisonnier ce qui m’appartient.
La vertu triomphante
De l’épée enchantée,
Plus que la force et le cœur,
M’anime à suivre le prédateur.
Si sa tanière néfaste
Est protégée par des enchantements maléfiques,
Mon glaive fera s’évanouir toutes les défenses.
Je veux l’enchaîner pour sa grande honte;
Esprit de mon esprit, je m’en vais, pour revenir bientôt.

 

Scène 4
Clitophon, seul

 

Clitophon
Si mon souffle s’en va,
De grâce, ne me laisse pas seul,
Amour, que je me réconforte
Même si je ne te vois pas.
Divinité folâtre,
Invisible à la lumière,
Mets de côté ton feu,
Discute un peu avec moi.
J’entends mille plaintes
De tel et tel amant,
Qui te peignent cruel,
Menteur et inconstant.
Es-tu tel, ou sont-ce seulement
De manifestes calomnies ?
Tu réponds, cher Amour:
« Je suis une douceur amère. »

 

Scène 5
Thysandre, Clitophon

 

Thysandre
Thysandre, arrête ta course !
Ton pied a suivi sa trace; maintenant, que ton épée tranche
La tête abhorrée du rival ennemi !

Clitophon
Un guerrier, un guerrier ?
Il empoigne son fer ? Holà, qui es-tu ? que veux-tu ?

Thysandre
La guerre, la guerre, tu ne le vois pas ?

Clitophon
Et guerre tu auras: né parmi les armes, habitué à elles,
Je ne refuse jamais les batailles.

Thysandre
Cette image de ta déesse
Que tu portes gravée sur ton sein
Ne suffira pas à te sauver la vie.
Cet endroit sera la cible de mes coups,
Et face à mon dessein, une forte cuirasse
Deviendra une fragile défense.
Cet archer scélérat
Qui te protège et te guide aveuglément,
Combattant en ta faveur, qu’il entre donc en lice:
Thysandre vous défie tous les deux !

Clitophon
Le fameux Thysandre, c’est lui, c’est lui ?
Ô ma main, guide courageusement mon épée;
C’est une grande maîtresse pour frapper l’adversaire.
Tu es ressuscité pour retourner au sépulcre,
Ou bien, tu es sorti des tombeaux
Pour devenir un appât pour les bêtes sauvages et les oiseaux.
Pour te cacher à mon fer,
Les grottes de ce rivage ne te serviront en rien.
Moi aussi, tu m’as défié: maintenant, seul, je te défie.

Thysandre
De la valeur de Thysandre
Les enchantements surmontés,
Les Géants abattus,
Les orgueils domptés,
Sont des preuves connues et célébrées par le monde.
Quant à ma couardise,
Je veux que cet acier te la fasse connaître.

 

Scène 6
Vafrillus, Clitophon, Thysandre

 

Vafrillus
Suspendez votre colère, ô chevaliers;
Accourez, pleins de pitié, là où je vous conduis:
Le géant le plus féroce
De tous ceux que jamais enfanta la Terre,
Dans une guerre disproportionnée,
Livre un atroce combat à une hardie jeune fille;
La guerrière a ses armes brisées et ensanglantées,
Et conserve à peine assez de souffle pour tenir sur ses pieds.

Clitophon
Malheur ! C’est Rosinda.
Différons notre duel,
Ne refusons pas notre secours à la blessée;
Le devoir, la courtoisie
D’un chevalier, nous appellent à cet acte pieux.

Thysandre
N’en dis pas plus, je comprends tes motifs,
Qui te poussent maintenant à de nouveaux combats.
La combattante blessée
Est cette scélérate
Qui a trahi ma foi. Je veux l’arracher
À la fureur de ce monstre,
Puis elle me verra te transpercer le cœur.
Je voulais vous voir ensemble,
Le Ciel vous réunit: allons.

Clitophon
Pressons le pas.

Vafrillus
Chacun de vous doit être
Affaibli et fatigué
De votre combat.
Reprenez donc des forces,
Mettons-nous en chemin lentement. Le traître
Est trop puissant et trop fort.

Clitophon
Si nous tardons, la guerrière
Sera mise à mort.

Vafrillus
Il ne tue pas.
Il veut ses proies vivantes, et prend plaisir
À les tourmenter en prison.
Si votre litige est tranché,
Je vous montrerai l’infâme toit
Du monstre, où demoiselles et chevaliers
Pleurent leurs cruels malheurs.

Thysandre
Et quand donc est-il arrivé sur cet écueil,
Cet habitant si cruel ?
Je n’avais jamais su qu’il fût là. Trouvons-le,
Et aidons les voyageurs en mettant fin à ses jours.

 

Scène 7
Un palais enchanté

Nérée, Cyllène

 

Nérée
Les fugitifs, parvenus
Sur ces solitudes rocheuses,
Maintenant sans défense, et privés
De la baguette magique impuissante
Du monstrueux Lestrygon, de leur ami Méandre,
Vont tomber en mon pouvoir.
Le palais enchanté
Qu’ont édifié en un clin d’œil, sur mes ordres,
Des esprits architectes, avec son accès toujours ouvert,
Recevra en son sein le couple infidèle;
Le fantôme gigantesque
Les empêchera de rembarquer.
Mais voici qu’à l’instant arrivent, à la suite de ma rivale,
Vafrillus, Rosinda feignant d’être à moitié morte;
Et, arraché au fer irrité
Du farouche Thysandre,
Mon cœur, mon souffle,
Par qui je vis et je respire, se dirige vers moi.
Avec le prisonnier sans méfiance qui m’emprisonne,
Qui me laisse et m’offre à la rigueur du supplice.
Pour soulager mon tourment,
J’essaierai tous les remèdes.
Qu’en penses-tu, Cyllène ?
Ma peine disparaîtra-t-elle ?

Cyllène
J’espère, reine, j’espère
Te voir consolée,
Baisée et rebaisée par ton cruel.
La caresse qui prie
Détend la rigueur.
L’Amour peut être fléchi,
Enfant, il peut plier.
La caresse qui prie
Détend la rigueur.

Nérée
C’est vanité
Que de flatter un tigre;
Toujours amour me donne
Des breuvages amers.

C’est vanité, etc.

Cyllène
En aimant, on doit espérer
Arriver à la jouissance.
Puisse au milieu des doux pensers
S’évanouir le martyre.

En aimant, etc.

Nérée
Je veux espérer
Goûter encore le miel;
Mon cruel n’a pas
Le cœur d’un rocher.

Je veux espérer, etc.

 

Scène 8
Cyllène, Nérée, Rosinda

 

[Rosinda, à la poursuite du géant qui emmenait prisonnier son écuyer Rudion, a à peine touché l’enceinte du palais enchanté qu’elle tombe évanouie.]

Cyllène
La force, la puissante vertu
De ce sol enchanté
Font perdre connaissance aux gens.

Nérée
Tu es tombée, scélérate, tu es tombée;
Perfide, tu es entrée dans mes labyrinthes.
Toi qui as dévoré mes délices,
Mes contentements, enfin tu es arrivée
Pour les régurgiter au sein de la vengeance.
Une horrible nuée te menace de naufrage.
De sa chute,
Fasse le Ciel, fasse l’Amour
Que renaisse la fleur de mes délices.
Devant ton évanouissement,
Que s’évanouisse mon martyre,
Et que l’âme aimante vive son siècle d’or.

Cyllène
Pour cette malheureuse exsangue,
Pitié, pitié, reine !

Nérée
Nérée est née de rois, dans des palais,
Non de bêtes sanguinaires, dans les forêts de Thrace.
Je ne veux pas être féroce avec cette criminelle.
La beauté de mon bien-aimé
Excuse sa faute, et les erreurs amoureuses
Affaiblissent mes rigueurs.
Je veux que sa peine soit
D’aller, infatigable errante,
Par les cours et les salles du palais
Sur les traces du géant.
Ayant perdu tout souvenir,
Elle prendra pour son aimé
Le colosse qu’elle cherchera,
Et Thysandre qu’elle fuyait,
Elle l’embrassera, dans son illusion, au lieu de Clitophon.
Maintenant, que ma baguette rende à ses fonctions
Son esprit enclos dans les demeures de la stupidité.

Cyllène
Elle commence à respirer,
Elle ouvre les yeux et se relève.

Rosinda
Qui m’a enlevé mon épée ?
Où est ce pillard, ce vilain ?
De ma main sans armes,
Je l’étoufferai. Il se cache ?
Qui de vous me dit où il est ?
Vous vous taisez ? Si je ne le trouve pas,
Je ferai que le feu ardent réduise en cendres
L’endroit avec celui qui s’y cache.

 

Scène 9
Cyllène, Nérée

 

Cyllène
Comme elle court vite !

Nérée
L’arrivée de mon beau fugitif
Ne peut plus tarder,
Il doit approcher.
Mon cœur palpite, mon âme tremble, et mon sang,
Dans les fibres où il naît, se transforme en neige.
La malheureuse Nérée languit;
Elle gèle en brûlant, entre peur et désir;
Les soupirs sont les premiers à saluer
Les beautés rigides et trop avares d’elles-mêmes.

 

Scène 10
Vafrillus, Cyllène, Nérée, Thysandre, Clitophon

 

Vafrillus
Voici les prisonniers.

Cyllène
Avec leur pas immobile,
Avec leur attitude ferme, ô stupeur,
Ils ne semblent pas de pierre.

Nérée
Pourquoi veux-tu me voir morte ? Retiens, hélas, Amour,
Assez, retiens ton arc:
Mon sein est accablé de nouveaux traits.
Oh, mon doux cruel, oh, toi qui me fuis,
Je ne sais comment t’accueillir,
En ennemi ou en amant. À ma paix,
Sans cesse tu apportes la guerre;
Toujours j’éprouve en toi, ô toi si cher, si beau,
Un incessant fléau.
Pour baiser sa peine,
L’âme, de ses recoins, est arrivée sur la bouche.
Mais une pudeur importune la gourmande et la freine.
Que son sens à demi-mort
Soit délivré, détaché
Des chaînes de la léthargie magique.
Ramassez ces fers.

Cyllène
Ces statues guerrières
Se sont animées.

Thysandre
Où est mon épée ? Où suis-je ?
Dans des architectures royales
N’habitent pas de brigands.

Clitophon
Ah ! à nouveau, amant infortuné,
Je foule le seuil de mon ancienne prison.
Voici Nérée l’abandonnée, ô Destin !

Nérée
Tu me refuses encore, ingrat,
Les rayons discourtois de tes yeux méprisants ?
Ou bien, rendus complices
De ton péché, de ta félonie,
Ils n’osent pas se fixer
Sur celle qu’ils ont trahie ?
Belle lumière, lumière chérie,
Qui, divisée en deux astres, éblouis les cœurs,
Tourne tes splendeurs vers moi.
Je te pardonne tes offenses.
Tu me refuses, ingrate, un pieux regard ? Ô supplice, ô Dieu !

Clitophon
Mes yeux, liés à un autre objet,
Se rebellent et ne veulent pas
Regarder un autre visage que celui qu’ils chérissent.
Emploie ta baguette et tes arts contre moi !
Je te l’affirme, Nérée, je ne puis t’aimer.

 

Scène 11
Thysandre, Nérée, Cyllène

 

Thysandre
Celle qui détient le sceptre de Corcyre est donc cette femme
Qui, d’une flamme funeste,
Brûle et soupire pour qui m’a ravi mon âme ?

Nérée
C’est ainsi que tu pars, barbare !
Puisse ma douleur s’attacher à tes pas, et, inlassable,
Toujours être à tes côtés avec ses épines.
Prince, nos larmes
Ont un cours commun.
La fortune amoureuse
Avec une égale tyrannie
A empoisonné notre ambroisie, nous forçant ainsi
À boire du poison au lieu de nectar.
Allons, tout seuls, dolents,
Radoucir nos amours, allons.

Thysandre
Que nos soupirs soient à l’unisson,
Nos sanglots accordés, ô reine.
L’Amour orgueilleux
Avec une riante fierté
Entendra l’harmonie des cœurs affligés.

 

Scène 12
Cyllène seule

 

Cyllène
Pauvre Amour ! Chacun
Te dénigre et t’appelle
Dieu injuste, avec des épithètes barbares.
Pourtant, moi aussi je te suis,
Et je ne te trouve pas tel, je me loue plutôt de toi.
Je quitte qui ne me veut pas, et j’ai mon plaisir ainsi.
Ce qui me déplaît seulement,
C’est d’être ici réduite
À vivre chaste parmi les déserts et les rochers.
Je suis tourmentée, je suis combattue
Par le désir lascif que je couve en mon sein.
Je ne trouve personne avec qui soulager ma démangeaison.
Plus d’un esprit domestique
Du palais enchanté
Séduit mes regards par des charmes mensongers.
Ma foi, j’abandonne toute réserve
Si, en soirée, dans le désert, même avec du danger,
Je m’en attrape un par sa longue queue.

 

Scène 13
Aurilla seule

 

Aurilla
Ma foi, je veux le punir.
Il est toujours plus léger
Que la pensée,
Il s’éloigne toujours de moi.
Ma foi, je veux le punir.
Je sais bien comment on fait
Quand on aime
Pour dompter
Un cœur cruel,
Qui méprise la beauté.
Je sais bien comment on fait.
Ma magicienne, ma reine amoureuse
M’a conduite ici depuis sa cour
Avec le beau Vafrillus
Dans une nuée volante.
Il s’est égaré, je n’ai aucun moyen
De le trouver, et pourtant,
Toute pleine de soucis amoureux,
M’épuisant à marcher,
Je vais, je vais le cherchant.
S’il croit, le petit ribaud,
Avec ses manières capricieuses,
Me briser le cœur à coups de marteau,
Au lieu de me rendre ridicule, il sera ridiculisé.
Il est bien astucieux,
Mais moi aussi, si je ne m’abuse,
Je ne suis pas si simplette ;
Si quelqu’un peut m’attraper, je lui pardonne.
Bien que fillette, je me vante
De pouvoir donner des leçons de ruse aux écoliers;
En amour, il est plaisant de vaincre ses pairs.
Voici le vagabond,
Parlant par devers soi.
Je vais me retirer à l’écart
Pour écouter ce qu’il dit.

 

Scène 14
Vafrillus, Aurilla dissimulée

 

Vafrillus
Ah, pauvres femmes,
Combien de folies Amour vous force à faire !
Vous vous enflammez rarement,
Mais ensuite, quand vous brûlez,
Vous êtes trop tenaces dans votre adoration.
Ah, pauvres femmes,

Combien de folies Amour vous force à faire !
Mille charmants amants
Ne suffiraient pas à vous faire aimer.
À la fin, un seul est le bon,
Et vous voici abandonnées
Pour venger les mépris subis par tant d’autres.
Ah, pauvres femmes,

Combien de folies etc.

Détestant le palais,
Sans pompe, en tenue de Bacchante,
La belle en délire
Essaie, qui sait, les remèdes
Pour retenir le fugitif,
Qui, rendu libre par une autre amante,
Est guéri et privé de son premier amour.
Pour qu’on vous coure après,
Chères dames, il vous faut être rigides;
Avec vous, il faut user de dureté.
Celui qui supplie est perdu;
Votre obstination s’endurcit de plus en plus;
Pour la mener à maturité,
Pas besoin d’emplâtres ni de lénitifs:
C’est la rigueur qui l’amollit
Et souvent, c’est en étant de bois qu’on trouve Amour en vous.
De même qu’on bat le briquet pour tirer le feu de la pierre,
De même, vous, plus dures que les pierres,
C’est en vous battant qu’on fait venir les flammes.
Moi aussi, avec Aurilla, je vais
Faire semblant d’être inflexible, afin que croisse
En elle un plus grand désir, que naisse une plus grande ardeur.
Je vais lui faire pâlir son joli minois.

Aurilla
(Mais oui, mais oui, tu verras si je suis de celles-là !)

Vafrillus
Justement, la voici. Je vais
Faire semblant de ne pas la voir, et, pour m’amuser,
Faire que le glaçon de la jalousie
Tombe sur son feu.

Aurilla
(Écoutons ce que peut dire ce sauvage.)

Vafrillus
Il est bien plus que sot,
Celui qui adore un seul visage.
Moi, j’en veux dix.
Jamais je ne brûlerai pour une seule.
(Elle m’a sûrement entendu.)

Aurilla
(Il m’a vue,
Et il chante en conséquence.
Je vais être plus maligne que ce gros malin.)

Vafrillus
Je ne veux pas que mon amour
Soit pris dans les chaînes
De quelque beauté.
Je veux aimer et jouir en liberté.
(Un soupçon dévorant
Doit lui geler le sein.)

Aurilla
(Aurilla, à toi ! Que celui-ci tombe
À tes pieds, mort de sa propre épée !)
Si quelqu’un croit qu’Amour
Loge en mon sein, il est dans l’erreur.
Les martyres sont faux,
Les soupirs sont feints,
« Mon esprit », « ma vie »
Sont mots mensongers.
Si quelqu’un croit qu’Amour
Loge en mon sein, il est dans l’erreur.

Vafrillus
Aïe ! Que dit-elle ?

Aurilla
(Maintenant, le malheureux tombe transpercé.)
Si quelqu’un pense que dans mon cœur,
Je nourris un incendie amoureux, il est dans l’erreur.
Je flirte pour m’amuser,
Je me moque de l’amoureux
Quand je lui dis « Mon espérance,
Ma flamme, mon trésor. »

Si quelqu’un pense, etc.

Vafrillus
Aurilla ! Bonjour !

Aurilla
Vafrillus !

Vafrillus
C’est ainsi que tu te vantes
De bafouer tes amoureux ?

Aurilla
Je serais bien insensée
Si j’aimais pour tout de bon.
Mon cœur et mon cerveau,
Mignon petit garçon,
Ne sont pas si légers.

Vafrillus
Et pourtant, avec ces paroles amoureuses,
Tu te moques de moi.

Aurilla
Je suis si accoutumée
À mentir en paroles, et à flatter
Que je ne sais pas parler sans séduire.

Vafrillus
Oh, ma fausse espérance ! Malheureux que je suis !
Abandonné par toi,
Que fera Vafrillus ?

Aurilla
Il en trouvera une autre,
Qui, plus sincèrement,
Guérira, gentille, son cœur languissant.
J’ai fait pacte avec Cupidon
De blesser sans jamais brûler.
Je fais toujours de fausses caresses,
Les amants, je m’en ris.
(S’il n’est pas encore mort, il agonise,
Le soi-disant inflexible, le vantard.
Pour dompter ces tyrans
De notre liberté,
Mes belles, c’est ainsi qu’on fait.)

Vafrillus
(À tous les coups, elle a entendu
Ce que je me proposais,
Qui était de la rendre jalouse, et elle forme
Ces paroles, en imitant les miennes
Pour me vaincre en rigueur et en jalousie.
Je suis bien forcé de le confesser:
Femmes, en finesse innée,
Vous nous surpassez, et votre esprit
A pour seul but de faire rester les amants.
Mais j’apaiserai bien moi-même
Mon cœur perturbé.
Ces feintes duretés réciproques
Épiceront la douceur des baisers.)

 

Scène 15
Rudion, Vafrillus

 

Rudion
Malheur ! Je n’ai plus d’issue,
Dans ma disgrâce, devant ce nouvel obstacle.

Vafrillus
Qu’as-tu ? De quoi as-tu peur ?

Rudion
Je croyais que tu étais
Cet horrible géant, ce maudit.
Mon cœur se retourne dans ma poitrine.

Vafrillus
Au moins, tu t’es trompé de peu,
Ma stature t’a induit en erreur.
Mais que fais-tu dans ces murs,
Qui es-tu, que cherches-tu, comment es-tu entré ?

Rudion
Je suis l’écuyer de Rosinda.
Depuis le rivage, un géant
M’a conduit ici, et je cherche quelqu’un
Qui me restaure et nourrisse mon jeûne.
Je m’effondre, je n’ai plus de souffle,
La faim, hélas, me tue;
Si on me défie à manger, je vaincrai Hercule.

Vafrillus
N’aie crainte, je vais te rassasier;
Holà ! apportez ici
Des mets pour l’affamé,
Bien assaisonnés, abondants et délicats.

 

Scène 16
Rudion, Vafrillus, chœur de nains muets

 

[Apparaissent six nains qui s’approchent de Rudion avec six coupes pleines de divers mets.]

Rudion
Réjouis-toi, ma gueule,
Console-toi, mon ventre,
Criez d’allégresse,
Mes boyaux à demi-morts !
Ô belles nourritures,
Si désirées,
Vous êtes mon réconfort,
Je vous prends, je vous dévore.

[Là-dessus sortent des coupes d’épouvantables serpents qui, vomissant du feu, contraignent à la fuite le pauvre affamé.]

Vafrillus
Ah ah ! Je vais suivre
Le malheureux berné, et, pour de bon,
Le faire, le faire manger.

[Vafrillus parti, les nains forment un ballet.]

Haut de page


 

ACTE III

 

Scène première
Rosinda seule

 

Rosinda
Je reviens là d’où je suis partie.
Quelle cachette, dans ce séjour,
Te cèle à moi, lâche brigand ?
Peureux, tu crains un combat
Contre une vierge désarmée ?
Écoute mon cri, écoute !
Je trouerai ma cuirasse,
J’enlèverai mon casque, jetterai mon bouclier
Et, le corps nu,
Ne couvrant que ce que requiert la pudeur,
J’entrerai en lice seule à seul avec toi.
Sors donc, sors en armes !
Tu n’arrives toujours pas, et tu as peur,
Abominable assassin ? Ou bien tu mourras
Dans les tanières profondes
Où ta lâcheté te cache,
Ou bien je te taillerai en pièces. Le soleil ne doit plus voir
Une si énorme masse, pleine de couardise.

 

Scène 2
Thysandre, Rosinda

 

Thysandre
Rosinda l’inconstante, hélas, Rosinda !

Rosinda
Oh, vie immortelle de ma vie,
Mon retard t’a fait craindre
Un malheureux événement;
Si bien que, doux tourment,
Tu as suivi, affligé,
Les traces du pied aimé.

Thysandre
(Elle me prend pour Clitophon,
L’enchantement l’abuse.)
Ô ma cruelle beauté,
Où est ton ancienne foi ?

Rosinda
Celui qui se cache ne peut
Buter sur la mort,
Il triomphe du fort.
Cette bête fauve humaine,
En fuite, épouvantée,
Je l’ai toujours poursuivie;
Elle est entrée là, je ne sais où elle se tapit.
Mais toi, belle âme,
Tu viens avec tes astres jumeaux
Réconforter mon esprit épuisé.

Thysandre
(Puisque, avec une rigueur barbare,
Amour rend à Thysandre son plaisir enfui,
Il veut au moins le savourer sous le nom de Clitophon.)
Belle déesse
Mon cœur
Ne pouvait
Rester séparé
De son centre, de son pivot.
Amour m’a dit,
M’ayant aperçu
Ici, solitaire:
« Que fais-tu là ? Suis mes pas. »
Ainsi guidé, je viens vers toi.

Rosinda
Mon beau destin,
Pour qui je soupire,
Te voici, toi qui m’es cher.
Avec tes folies
Tu me rends la joie et le réconfort.
Que pour moi ces splendeurs
Soient toujours vivantes,
Scintillantes
Et brillantes,
Qu’elles soient, de ma foi,
Les délices et la récompense.

 

Scène 3
Clitophon, Rosinda, Thysandre

 

Clitophon
Clitophon, tu ne tombes pas mort ?
L’angoisse ne te tue pas ?
Tes beautés infidèles
Embrassent et caressent
Ton rival, et en sont caressées ?
Ah, traîtresse, ingrate !

Rosinda
Voici l’infâme géant, voici le prédateur.
Brigand, tu as mis si longtemps à oser ?
C’est avec cette audace paresseuse
Que tu armes cette ignoble poitrine ?
Prépare-toi au combat et à la mort.
Où est ta proie ?
Où est mon écuyer ?
Tu n’es plus un homme, mais une femme, assassin !

Thysandre
(Elle délire à nouveau
Et prend Clitophon
Pour le géant qu’elle recherche.)

Clitophon
Ah, Rosinda, Rosinda !
Quel oubli digne du Tartare
T’empêche de me reconnaître ?
Où est le souvenir
De nos douces amours, ô mon idole ?

Rosinda
De ma colère, il fait jaillir le rire !
Qui es-tu ?

Clitophon
Clitophon,
Qui ne t’a jamais abandonnée.

Rosinda
Ah ah ah ah ! Le félon
Se fait passer pour toi, ma flamme !
Il ne doit pas te connaître, pour que la douleur
N’ordonne pas au fer de répandre son sang.

Thysandre
Laissons ce couard,
Ne souille pas ta main
D’un sang si méprisable.

Rosinda
Non, non, tu n’échapperas pas
Aux derniers malheurs, en feignant d’être un autre.

Clitophon
Me voici agenouillé,
Apaise ta cruauté.

Thysandre
Veux-tu l’avilir encore plus ? Partons.
Il me semble voir là-bas
Rudion en liberté.

Rosinda
Oui, oui, partons.
Ah, la couardise
Occupe le trône dans son sein
Et déploie ses enseignes. Je lui en fais cadeau.

 

Scène 4
Clitophon seul

 

Clitophon
Où vas-tu ? Reviens, écoute:
Une baguette magique, ô ma beauté, t’aveugle.
Des illusions trompeuses
Transforment ce que tu vois.
La folle passion
Avec laquelle tu aimais Clitophon
Est abusée par des fantômes.
Vous, Cieux, vous, Destins,
Comment permettez-vous les énormes crimes
Des abysses impies ?
Cruelle Nérée, astre vindicatif,
Tu éclipses tout bonheur.
Puisse Alecto te fouetter avec ses vipères
Comme tu martyrises mon plaisir.

 

Scène 5
Nérée, Clitophon, Cyllène

 

Nérée
Amoureuse éloquence, dicte-moi les paroles
Avec lesquelles je puisse,
Dans le cœur sauvage de mon rebelle
Tempérer la glace alpine par une langue de feu.

Clitophon
(Regarde-la, Clitophon.
Fuis ses séductions et désespère ses caresses
Par tes mépris.)

Nérée
Arrête-toi, retiens ton pied,
Ô noble granit,
Ton pied léger comme ta foi.
Tu ne partiras pas, cruel,
Avant d’avoir écouté
Le son douloureux de mes plaintes,
Avant d’avoir entendu
Ton âpre cruauté exprimée dans mes lamentations.

Cyllène
(Il la regarde avec dédain.)

Clitophon
Que vas-tu dire, toi qui as toujours été fatale à ma paix ?
J’ai brûlé un temps pour toi, j’ai éteint le flambeau,
Je l’ai allumé à un autre feu, et je t’ai laissée.
Voilà tes doléances.
Écoute-moi: tes larmes
Ne peuvent ressusciter une flamme éteinte
Et l’enchantement murmuré
Ne peut rendre la vie à une ardeur passée.
Ferme sagement la plaie, guéris ton cœur.

Cyllène
(La malheureuse redouble
Ses larmes brûlantes.)

Nérée
Que je ne t’aime pas, monstre sans pitié ?
Ma raison n’a pas assez de souffle
Pour éteindre cet incendie âpre et dévorant
Qui, répandu dans ma poitrine,
Rampe parmi mes veines. Malade, je refuse
La santé. Bien plutôt
Que de t’abandonner, espérance désespérée,
Je veux t’aimer dans la haine et dans les douleurs.
Viens, viens sur mon sein,
Qui, serein,
T’a déjà accueilli parmi sa blancheur de lait.
Ah, mon amour,
Si ces mamelles intactes
T’ont déjà distillé la manne
De leurs fins rubis,
Je veux que maintenant elles fassent pour toi jaillir l’ambroisie.
Je veux qu’à ta lumière, mon beau Pollux, quand tu seras apaisé,
Mon sort retrouve la tranquillité.

Clitophon
Sirène séductrice,
Tu crois en vain m’allécher;
Le marbre sera tendre avant que tu m’attires.

 

Scène 6
Nérée, Cyllène

 

Nérée
C’est ainsi que tu pars, méprisant ?
Que la foudre te suive !
Du haut de ton trône, ô grand Tonnant, frappe-le !
Hélas, malheureuse, à qui fais-je du mal ?
Retiens, retiens, seigneur,
Le châtiment du feu.Le traître aimé
Peut bien m’offenser, l’audacieux;
Qu’il s’en aille sans dommage et impuni.
Foudroie plutôt Amour, Amour qui est
Le conseiller et l’éperon de son crime;
Que l’inique garnement
Soit condamné à tourner éternellement,
Triste et dolent, sur la roue d’Ixion.

Cyllène
Ne te désole pas, reine;
Au milieu des refus, j’ai espoir
De voir heureuse ton âme gémissante.

 

Scène 7
Méandre, Nérée, Cyllène

 

Méandre
Vois, prosterné à tes pieds, noble reine,
Un offenseur repentant,
Un rebelle suppliant.

Cyllène
C’est le sage Méandre.

Méandre
Je viens vers toi pour soigner l’outrage
Avec une liqueur salutaire;
J’ai fui le royaume d’Amour, je suis délivré
Du feu qui, malgré les frimas de mon âge,
Consumait mon sein pour toi;
Et me voici pleinement guéri.

Nérée
L’indulgence royale
Efface toutes tes offenses,
Elle oublie tes torts.
Mais quel remède apportes-tu à ma langueur ?

Méandre
Rosinda et Clitophon,
Ayant bu les eaux de la fontaine de Scythie,
Ont éteint leurs feux antérieurs,
Et fait naître en eux un autre désir.
Chez les Garamantes, il est un ruisseau
Qui, par des effets contraires,
Fait renaître les passions éteintes.
Cette eau, contenue dans ce récipient,
Je l’ai recueillie pour t’aider et je te l’apporte.
Tu verras renaître ton plaisir défunt.
Rends sa raison à Rosinda,
Ô toi, ma fille révérée,
Et tu verras merveilles.

Nérée
Joie, jubilation,
Cessez vos assauts,
Ne venez pas tuer
Mon cœur qui, affaibli,
Ne peut résister.
Larmes troublées,
Soupirs languides,
Je vous donne congé;
Je ne boirai plus
Les calices d’absinthe;
Amour est rassasié
De m’avoir déchirée.

 

Scène 8
Cyllène, seule

 

Cyllène
La reine va être heureuse, je vais souffrir;
Ses chères douceurs
Pour moi seront amertumes,
Je verrai sans cesse des objets de tourment.
Mais non, pourquoi est-ce que je me ronge ?
Clitophon et Nérée ayant fait la paix
Quitteront cet îlot,
Je reverrai le palais, ancien nid
De mes doux plaisirs,
Où je passe les nuits et les jours entiers
Avec plus d’un mien Cupidon
En galants conciliabules. Plus de crainte,
Mon cœur, nous retournerons à nos fastes.
Beautés négligées,
Ornez vos charmes,
Augmentez votre éclat par votre art,
Que s’embrase qui vous regarde.
Attachées à la ville,

Enchaînées, vous brûlez;
Vous savez ce dont j’ai besoin.
Pour moi, affamée, à jeun,
Le soleil est brun,
L’amour de glace, l’homme disparu et mort.
Rendez-moi le réconfort.
Attachées à la ville,

Enchaînées, etc.

 

Scène 9
Cour du susdit palais

Rudion seul

 

Rudion
Loué soit mon cher Vafrillus, mon ventre est bien rempli.
La bienheureuse compagnie !
Quel vin, quelles viandes !
Je ne m’en vais plus jamais d’ici. Adieu, Rosinda !
Je ne veux plus te suivre,
Être le jouet des esprits,
Sous le soleil, dans la neige;
Ici l’on mange, ici l’on boit,
Tout à loisir, à la royale.
Mais Vénus vient m’assaillir,
Bacchus avec sa chaleur
Suscite une démangeaison.
C’est un autre appétit
Qui me tombe dessus
Et je crains de ne pas trouver
Quelqu’un pour faire la charité
À si cuisante nécessité.

 

Scène 10
Aurilla, Rudion

 

Aurilla
Avec les neiges de mon sein,
J’enflamme les cœurs;
Dispensatrice des plaisirs
Et des amours,
Je rends heureux,
Dans mes bras, mon bel ami.

Rudion
Peste, la belle enfant,
Pleine de charme !
Amour sait de quoi j’ai besoin, et l’envoie ici.

Aurilla
Mon beau sauvageon
A demandé grâce pour ses audacieuses vantardises
Et a confessé, au milieu de doux embrassements,
Que les hommes sont nos esclaves impuissants.

Rudion
Malheur, je l’ai perdu, malheur !
Il n’est plus dans ma poitrine.

Aurilla
Qu’est-ce que tu as perdu ?

Rudion
Mon cœur.
C’est toi, toi qui me l’as volé,
Tu viens ici à ma male heure,
Pour me faire rester fou de passion.

Aurilla
Pauvre infortuné,
À te dire vrai, ton cœur,
Je ne l’ai pas volé, il m’a sauté sur la poitrine.
Oui, c’est vrai, je l’ai.
Mais j’ai pitié de ton malheur atroce et cruel,
Je ferai un échange, je te donnerai le mien.

Rudion
Je le prendrai volontiers;
Ainsi, ainsi, mon amour,
Je pourrai vivre avec un cœur dans la poitrine.

 

Scène 11
Vafrillus, Aurilla, Rudion

 

Vafrillus
Aurilla, mon Aurilla,
Je ne puis rester loin
De tes rares beautés.
Il faut que, comme le ruisseau, je retourne à la mer.

Aurilla
J’ai trouvé un amant plus beau que toi:
Regarde-le, c’est lui.
Vafrillus, moquons-nous
Du monstre épris d’amour, et bernons-le.

Vafrillus
Oui, oui. Si tu m’abandonnes,
Précieux trésor,
Je perds mon âme et je meurs.

Rudion
Mon noble hôte,
Si ta courtoisie m’a déjà obligé
Et si Rudion, mort de faim,
A ressuscité grâce à toi,
Accorde une nourriture,
À mes nouveaux désirs, et maintenant que je suis là,
Désiste-toi en ma faveur, je te prie,
De la beauté que voici.
Guéris le mal que tu m’as fait:
Avec ton banquet plantureux,
Tu as été la cause de mon prurit.

Aurilla
Quelle licence prétends-tu ?
Personne, non, personne
N’a autorité sur moi, je suis libre;
À nouveau je me donne à toi.

Vafrillus
Puisque mon destin le veut ainsi,
Je consens à mon malheur,
Je t’accorde cette faveur,
Et je veux, par amour pour toi,
Me soumettre au tourment.
Mais prions Cupidon
Qu’il assiste à tes plaisirs en ami fidèle.

Aurilla
Chantons, chantons à trois,
« Amour, de notre foi. »
Tu la connais ?

Vafrillus
Je la connais, je la connais.

Rudion
Moi aussi, je vous suivrai.

Aurilla, Vafrillus, Rudion, à trois
Amour, de notre foi,
Resserre, resserre les nœuds
Et fasse ta merci
Que le cœur goûte et savoure tes douceurs;
Protège nos ardeurs,
Répands, répands ton miel sur nos amours.

Rudion
Vous partez comme ça ?
C’est comme ça que vous vous moquez de moi ?

Aurilla
Beau visage,
Bel amoureux,
Pour baiser les pucelettes !
Où êtes-vous ?
Accourez ici
Pour le baiser, ô belles dames !
Beau visage,

Bel amoureux, etc.

Jolie bouche
De cinabre
Pour donner des baisers en douces étreintes !
Si je l’avais touchée,
Si je l’avais baisée,
Je cracherais le restant de mes jours.

Belle bouche, etc.

Rudion
Retourne, retourne, mon esprit
À tes premiers sommeils;
Ne te réveille plus sur cet îlot,
Je ne veux plus que tu me tourmentes
Avec des pensées aiguillonnantes;
Cette vilaine ne veut pas m’accueillir sur son sein.
Dors, dors, mon esprit.

 

Scène 12
Rosinda, Clitophon

 

Rosinda
Étranges choses que tu me racontes !
Délires maudits,
Vous avez mis dans mon sein un poids odieux,
Mon sein impur et immonde,
Contaminé et infecté
Par d’abominables étreintes.
Uni à ta poitrine par ta vive flamme,
Purge-le de ses souillures.
Ô mes beautés, pardonnez mes offenses.

Clitophon
Hélas ! Je meurs de joie;
Attaché à ton sein,
Un doux, un plaisant venin
Avec la qualité du feu
Me tue peu à peu.

Rosinda
Quels événements, ô mon fidèle,
Te rendent à moi exsangue et demi-vif ?
Je ne suis pas une vipère,
Ouvre les yeux, mon amour.

Clitophon
J’avais perdu l’usage de mes sens.
Mon âme, près de ta bouche,
Voulait sortir de la mienne pour changer de nid;
Cupidon s’est interposé
Et l’a fait retourner à sa première fonction.
Elle voulait passer dans la béatitude
Les heures de son emprisonnement,
Sur les bienheureux Champs Élysées
De ta poitrine, mon cher cœur.

 

Scène 13
Méandre, Rosinda, Clitophon

 

Méandre
Amants, les plaisanteries
Et les amours, ne sont plus de saison.
Il vous faut au plus vite
Sortir de ces égarements.

Rosinda
Ô Méandre, Méandre !

Clitophon
Ô sage ami !

Méandre
Les troupes du Phlégéton, sous mille formes,
Surveillent l’issue. Je vous apporte une eau
Qui, bue par vous, fera que tout gardien
Devienne aveugle; et au milieu de leurs sifflements,
Déjouant les cruelles sentinelles,
Vous deviendrez invisibles aux invisibles;
Mais pour fuir le filet enchanté
Tant qu’il y a un passage pour la fuite,
Voici l’eau, buvez.

Rosinda
Je reçois le remède.

Clitophon
Je le prends bien vite, et je bois.

Méandre
Vous avez bu votre salut
Avec cette eau, et guéri vos cœurs
De ses maudites blessures.
Réveillez-vous maintenant,
Ardeurs éteintes des anciennes étincelles.
Déjà, je vous vois vous animer, passions ensevelies.
Je prends donc congé de vous,
Et, heureux pour votre vie,
Je m’en retourne au toit qui abrite mes études.

 

Scène 14
Rosinda, Clitophon

 

Rosinda
Mon cœur invoque Thysandre
Et mon âme lui dit
Que le malheureux est mort.

Clitophon
Nérée, le converti
T’envoie ce soupir
Comme messager de sa conversion.
Il vient, hardiment,
Vers toi, son doux flambeau rallumé,
Espérant obtenir pardon et paix.

Rosinda
C’est toi, toi qui as causé sa mort,
Cruel, en changeant d’ardeur.
Que l’angoisse te tue,
Traître, pour venger
Ta faute infidèle !

Clitophon
Où es-tu ? Viens, viens,
Mon ardeur ranimée,
Rendre la joie à mon cœur !
Où es-tu, avec les éclairs
De tes beautés ? Viens, viens !

 

Scène 15
Nérée, Clitophon, Cyllène, Rosinda

 

Nérée
N’es-tu pas encore rassasié
De me tourmenter, mon beau tyran, mon rebelle ?

Clitophon
Que ces larmes te soient des témoignages véridiques
De mon changement de dispositions, de mon repentir,
Ces gouttes de rosée, fruits qu’enfante et distille
La lumière de tes yeux, borne de mon repos,
Belle et tranquille accalmie pour ma peine.

Nérée
Oh, repenti adoré,
Si le bien était inespéré,
Le plaisir soudain m’aurait tuée.
Remercions l’archer aux yeux bandés ;
Reviens donc, reviens,
Espérance recouvrée,
Dans les chaînes de mes bras.

Cyllène
J’avais bien prophétisé
Tes nouvelles joies,
À toi qui redeviens reine.

Rosinda
Les satisfactions des autres
Sont pour moi des épines piquantes et aiguës.

Clitophon
Je ne veux pas de pardon,
Punis le coupable.
Rebelle nuisible,
Je me rends volontairement, et m’emprisonne.
Je ne veux pas de pardon,
Punis le coupable.

Nérée
Oui, je veux bien te punir,
Mais ton châtiment, c’est la nuit
Et non le jour qui le verra.
Oui, je veux bien te punir.

Rosinda
Je mérite tous les tourments,
Moi qui ai tué mon guerrier.
Que votre foi égorge une inconstante,
Exemple pour tous les amants
D’un être volage et léger.
Que périsse celle qui est coupable d’infidélité,
Que votre foi égorge une inconstante.

 

Scène dernière
Thysandre, Nérée, Rosinda, Clitophon, Cyllène, Rudion

 

Thysandre
Je suis les traces effacées
De ma belle délirante,
Trompé par ces caresses,
Avide d’être blessé.

Nérée
Que ta renommée, ô guerrier, retourne désormais
À ses vols qu’elle a négligés
Avec les ailes d’Amour;
Qu’elle porte à nouveau des preuves de ta valeur
À l’occident comme à l’orient.
Valeureuse Rosinda, voici ton défunt.

Rosinda
Thysandre est vivant ? et je n’expire pas
En te voyant respirant,
Moi, traîtresse, parjure, amante infidèle ?
Je ne sais comment t’embrasser:
Avili par sa faute,
Conscient de ses méfaits,
Mon œil n’ose pas te regarder, lui qui a subverti mon cœur
En lui faisant consacrer sa passion à un autre objet.

Thysandre
Je te pardonne ton crime,
Ma belle éplorée.
Sur mon sein affligé,
Reviens, accours, repose.
Oh Dieu ! je suis tout de glace
Et pourtant j’étreins la flamme, j’embrasse le soleil.

Clitophon
Que notre fureur s’apaise,
Enchaînée par ces nœuds si étroits,
Que la haine privée de vie
S’efface au milieu de la paix.
Au son de nos baisers,
Que s’enfuie la jalousie.
Mon âme, redoublons nos embrassements.

Haut de page

 

traduction: Jacqueline & Alain DUC