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Francesco Cavalli

Artémise

 

 

L'Artemisia

au Théâtre Saint-Jean et Saint-Paul
pour l’année 1656

livret de Nicolo Minato

dédié à
la Sérénissime Altesse royale
Ferdinand-Charles,
archiduc d’Autriche, etc.

à Venise, 1656

Pier Francesco Cavalli [1602 - 1676]

 

 

 

Les personnages du Prologue:

Melpomène, muse
Thalie, muse
Apollon
Deux rayons d'Apollon
La Fortune
La Vertu
La Courtoisie
Les trois Grâces

les personnages du Drame en Musique:

Artémise, reine de Carie
Méraspe, se faisant appeler Clitarque, prince de Cappadoce incognito
Alyndos, prince de Bithynie, général d'Artémise
Artémie, princesse, vassale de Méraspe, et qui le reconnaît
Ramire, prince, vassal de Mérape, et qui le reconnaît
Orontas, princesse de Chypre, déguisée en soldat sous le nom d'Aldimir
Nisus, serviteur d'Orontas
Euryllos
Érisbé

L'Ombre de Mausole

Choeurs de:
- suivantes d'Artémise
- soldats d'Artémise
- soldats d'Alyndos
- pages d'Alyndus
- suivantes d'Artémise
- serviteurs d'Orontas
- sculpteurs du Mausolée

- Archers pour le premier ballet
- Pages pour le second ballet

 

 

Épître dédicatoire

 

Sérénissime altesse royale,

Bien que le fini n’ait pas de proportion imaginable avec l’infini, cependant, un peu de poussière renfermée dans un verre étroit représente l’immensité du temps. De même, je souhaite que votre Sérénissime Altesse royale veuille bien m’accorder que, dans cette faible production de mon esprit, je lui représente l’infinité de mon très profond respect. Le grand Macédonien sourit devant l’offrande de la douceur d’un rayon de miel; V. Sér. Alt. royale, qui dépasse en tout point les Alexandre, saura également les surpasser en agréant l’amertume de mes chants; et si l’antiquité vanta un souverain qui ne dédaigna pas l’offrande d’une gorgée d’eau, notre siècle se flattera d’en avoir un autre qui, plus bienveillant, ne refuse pas quelques gouttes d’encre. Les grâces avec lesquelles son altesse a couronné mon dévouement sont tellement immenses, que l’excès même ne suffit pas à les mesurer; et la grâce de m’autoriser à publier au monde ma félicité d’être serviteur de VSAR est telle qu’elle épuiserait les grâces d’une éternité entière.

Je me prosterne donc avec ces feuillets à ses sérénissimes pieds, devant lesquels la Renommée fatiguée jette ses trompettes, et la gloire vaincue jette ses lauriers; et en déclarant ceux-ci que ceux-ci sont le centre de toutes les lignes de mon respect, je reste éternellement,

de VSAR

l’humble, dévoué et reconnaissant serviteur
N.M. [Nicolo Minato]

Venise, 10 janvier 1656

 

 

Au lecteur

 

Lecteur,

Je te présente une fausse couche de ma plume, laquelle s’est risquée de nouveau à te servir, en raison de l’accueil favorable que tu as réservé à mon Xerxès. Dans ce dernier drame, je t’avais présenté un événement traité par un très fameux auteur qui l’écrivit dans une autre langue; dans celui-ci, tout ce que je t’apporte est de ma pure invention; ainsi tout la faute viendra de ma faiblesse, et toute la gloire de ta sympathie. Dans le style, j’ai suivi la même manière, faisant confiance à ton jugement qui m’a manifesté son approbation; et c’est pourquoi, laissant les sublimités les plus érudites, je n’ai rien cherché d’autre que de te représenter avec naturel la propriété des passions; je déclare cependant souhaiter que tu t’en formes une opinion en le voyant sur scène, plutôt qu’en le lisant dans l’écrit. Déjà, j’estime qu’il t’est clair que pour de telles compositions, je n’ai pas d’autre mobile que mon caprice, ni d’autre but que ton plaisir; si donc j’ai mis dans le mille, réjouis-toi; si je m’en suis éloigné, sois indulgent. Je proteste avoir usé des mots habituels de Destin, Sort, Hasard, comme ornements poétiques, et non comme notions de la foi que, par la grâce de Dieu, je professe en tant que chrétien. Reçois ce que ma faiblesse peut te donner, et vis heureux.

 

 

Argument

 

Les faits historiques

Artémise fut reine de Carie, épouse de Mausole, roi de ce royaume. Après la mort de celui-ci, restée encore d’âge juvénile, elle aima tellement sa mémoire qu’elle but ses cendres et lui fit édifier le Mausolée, mis plus tard au nombre des Merveilles du Monde, à la gloire de son nom. Elle régna ensuite glorieusement, affronta de nombreuses guerres et les soutint avec intrépidité et valeur. Sa capitale fut Messi, cité sur la place de laquelle fut édifié le Mausolée.

 

Les éléments inventés

Maintenant, suivant les enseignements du maître universel Aristote, voulant, comme il l’enseigne, inventer au-delà de l’histoire, l’auteur a entrepris, pour composer le présent drame, de représenter les secondes noces d’Artémise, en posant pour cela comme points de départ les données suivantes, toutes vraisemblables:

Mausole a été tué par accident dans un tournoi par Méraspe, prince de Cappadoce; Artémise a fait savoir par un édit que quiconque lui amènerait Méraspe prisonnier ou mort, serait maître de disposer de ses noces.

Méraspe, épris des beautés et de la Vertu d’Artémise, s’est livré lui-même comme prisonnier, sous le nom de Clitarque, au service de la reine, laquelle a fait de lui son page et s’est éprise de lui; mais, par souci de sa dignité, elle tient ses sentiments cachés à tous, y compris à Clitarque lui-même.

Ayant une guerre contre le roi de Phrygie, qui s’était emparé d’une de ses villes, pour reprendre celle-ci, Artémise fait des préparatifs de guerre; Alyndus, prince de Bithynie, vient à son aide avec de nombreuses troupes, et est nommé général de ses armées; il devient amoureux d’Artémise, mais celle-ci ne le lui rend pas, feignant de ne pas vouloir d’histoires d’amour à la cour.

À cette cour se trouvent Artémie, princesse, dame de compagnie de la reine, et Ramire, prince, au service de la même; ceux-ci ont reconnu Méraspe caché sous le nom de Clitarque, car ils sont tous deux vassaux de la Cappadoce. Artémie est amoureuse de Méraspe, mais sans retour. Ramire, lui, vit enflammé pour Artémie et tente par toutes formes de service de la faire céder à son amour.

Orontas, princesse de Chypre, a aimé Alyndus, qui lui a un temps rendu son amour; elle, restée constante dans sa passion, vient le retrouver en habit d’homme avec ses serviteurs, se faisant passer pour un soldat échappé aux corsaires; non reconnue par lui, elle découvre qu’il est devenu amoureux d’Artémise et reste à son service pour troubler ses amours avec la reine.

Autour de ces éléments vraisemblables se bâtit le drame auquel Artémise donne son nom.

 

 

Décors

 

Prologue: le palais de La Fortune.

Une place avec le Mausolée.
Un jardin.
Un arsenal.
L’armurerie royale.
Les tentes royales devant l’armée.
Les délicieux appartements royaux.
Une cour avec des chambres.
Le palais de Messi.

 

Ces scènes sont situées à Messi, capitale de la Carie, au moment où se font les préparatifs de la guerre contre les Phrygiens.

 

Prologue
Acte I
Acte II
Acte III

 

 

Prologue

 

 

La scène représente le palais de la Fortune
Melpomène et Thalie, Muses; Apollon; la Fortune, la Vertu, la Courtoisie; deux rayons d’Apollon; les trois Grâces

 

Melpomène et Thalie, à deux
Qui peut dire s’il plaira,
ce drame, qui est soumis
au jugement de tant et tant de héros ?
Qui peut dire s’il plaira ?

Apollon
De la Fortune, dont nous cherchons la bienveillance,
voici le trône élevé.
Je veux, mes lumineux rayons, qu’en tout lieu,
vous ayez accès sans demander la permission;
enlevez maintenant ce royal rideau.

La Fortune
Dieu des chants, lumineux seigneur
de l’éloquente Aganippé,
que viens-tu me demander ?

Apollon
Que ce drame, qui porte
le nom insigne d’Artémise de Carie,
destiné à se produire sur une scène adriatique,
tu le favorises, tu le secondes,
le couronnes d’applaudissements et l’entoures de tes rayons.

Melpomène
À ces frustes feuillets,

Thalie
À cette encre,

Melpomène et Thalie, à deux
De grâce, que tes cheveux d’or se montrent favorables.

La Fortune
Je ne peux pas grand chose, voire rien,
si la vertu adriatique, la courtoisie
de ces héros Vénètes
ne vous accorde pas ses faveurs avec bienveillance.
Mais Vertu et Courtoisie sont ici:
implore leur faveur, ô roi du jour.

La Courtoisie
Mon Génie courtois n’attend pas qu’on le prie
pour être incité à être favorable.

La Vertu
La Vertu jamais ne s’est montrée
grossière ni sévère.

La Courtoisie
Je triomphe dans la poitrine des héros Vénètes.

La Vertu
Ils sont ornés de tous les sentiments bienveillants.

La Courtoisie
Ils ont toléré dans Xerxès
jusqu’aux faiblesses
de cette même plume.

La Vertu
Ils seront aussi indulgents cette fois.

La Courtoisie et la Vertu, à deux
Courtoisie et Vertu en eux s’unissent.

La Fortune
Cela est bien plus puissant que la Fortune.
Espérez, oui, espérez,
divines Piérides:
toutes les erreurs
de votre drame,
la Vertu Vénète les excusera;
allez, allez, soyez réconfortées,
espérez, oui, espérez.

Apollon
Je vous rends grâces, ô déesses;
et parmi les divers signes du zodiaque,
me souvenant toujours des faveurs des Vénètes,
je couronnerai le Lion d’éternels lauriers.

Melpomène
Et notre lyre,
qui maintenant noue des intrigues d’amour en style bas
un jour, changée en trompette,
chantera aussi les armes et les trophées des monarques vénitiens
(si les dieux lui accordent une telle capacité).

La Vertu
Réjouissez-vous donc, réjouissez-vous,
fils fameux du lion de Venise,
passez allègrement
des nuits heureuses sans aucun souci,
puisque vous avez plus de pouvoir que la Fortune.

La Courtoisie
Allons; vous, courez annoncer,
ô Grâces, notre arrivée ; et courtoisement,
favorisez ce drame.

La Vertu
Excusez ses faiblesses.

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Prologue
Acte I
Acte II
Acte III

 

Acte I

 

Scène 1
La place du Mausolée
Artémise, Euryllos, Indamoros

Artémise
Dures pierres, marbres froids,
Monument de mon amour qui mourut ici même,
Pourquoi, ô dieux, pourquoi n'ai-je pas
Pour me soustraire à une indigne flamme,
Pour fuir une nouvelle ardeur,
Comme vous, une fidélité immuable,
Comme vous, un cœur de glace ?
Ah, si je pouvais me transformer en vous,
Dures pierres, marbres froids !

Tu arrives à point, Euryllos; pour mon époux défunt,
Demande la paix en chantant.

Euryllos
Je suis prêt.
Sur les rives fleuries
Des Champs Élysées parfumés,
Parmi les esprits bienheureux,
Jouis, illustre roi, d'une paix méritée,
Et que jamais ne te troublent
Les terribles tourments d’une âme sans sépulture.

Que l'impitoyable Rhadamante
N’afflige point ton repos;
Que ce roi des larmes n'envoie point à tes yeux
De fâcheuses vapeurs;
Et que ton ouïe fortunée
N’ait jamais à entendre les aboiements de Cerbère.

Indamoros
Reine, encore affligée ?
Mausole est décédé, oui, mais pour honorer son nom,
Vous avez fait élever cette énorme masse
Dont le soleil lui-même craint l'ombre qui se dresse.
Vous avez bu ses cendres; que peut faire de plus
Une veuve ? La Parque jamais ne revient,
Parce qu’un visage aura longtemps été inondé de larmes,
Renouer le fil qu'elle a coupé.

Artémise
Que puis-je faire, alors ?

Indamoros
Céder au nouveau feu
De quelque regard aimant...

Artémise
(Ah, je brûle déjà trop !)

Indamoros
Accepter tout en étant suppliée...

Artémise
(J'aime en y étant forcée...

Indamoros
Quelque prince...

Artémise
...Un roturier.)

Indamoros
L'épouser...

Artémise
( ...Ce n’est pas permis.)

Indamoros
Un autre amour peut vous rendre heureuse.

Artémise
(Une nouvelle flamme fait déjà mon malheur.)

Indamoros
Que dites-vous ?

Artémise
Je ne vous ai pas entendu.

Indamoros
(Désespéré est le cas du malade
qui a perdu l’usage de ses sens.)

Scène 2
Artémise, Méraspe

Artémise
(Voici celui que j'aime.)

Méraspe
(Voici ma Reine.)

Artémise
(Aimer sans pouvoir le dire, c'est là un grand martyre.)

Méraspe
(Cacher sa blessure, c'est en mourir.)

Artémise
(Muette adoratrice... )

Méraspe
(Amant silencieux,...)

Artémise
( ...Ainsi me veut l'honneur.)

Méraspe
( ...Ainsi me rend la peur.)

Artémise
Clitarque ?

Méraspe
Madame...

Artémise
Connais-tu les édits royaux
Par lesquels j'ai juré d'épouser
Celui qui viendrait me livrer,
Prisonnier ou mort,
L'assassin de mon roi ?

Méraspe
Je ne les connais que trop.

Artémise
Ne recherches-tu point
cet honneur, cette gloire, ce destin?
Tu serais alors mon roi et mon époux.
(Je veux connaître ses sentiments.)

Méraspe
(Oh Dieu, qu'entends-je ?
Méraspe, ce sont là des paroles d'amante:
Ah, si je n'étais pas son ennemi !)

Artémise
Tu espères
Le tuer ?

Méraspe
(Je devrais pour cela
Me poignarder moi-même.) Je crois l’entreprise
Désespérée.

Artémise
(II ne m'aime pas.)

Méraspe
Aucune rumeur ne le dénonce, et je jurerais
Que sous un habit d'emprunt, sous un autre nom,
Il vit dans quelque cour
Où peut-être il adore deux beaux yeux.
(Si elle comprenait...; hélas, j'en ai trop dit.)

Artémise
Donc, tu laisses cette opportunité à un autre ?

Méraspe
Cette espérance ne peut vivre en moi.

Artémise
Tu es stupide.

Méraspe
Mon malheur m’a rendu tel.
(En vérité, elle brûle pour moi !)

Artémise
(Je lui suis indifférente.)
Je pars. Songe à accomplir
L'œuvre voulue par l'épitaphe.
(Ah, comme je souffre.)

Méraspe
(Je meurs en silence.)

Scène 3
Méraspe, Ramire, Artémie

Méraspe
La lumière me paraît hésitante,
Mais la nuée s’ouvre et les tempêtes s’abattent.
La douleur est assurée, l'espérance incertaine.
Un peu de rosée vient perler,
Mais ne peut féconder un terrain désertique.
La douleur est assurée, l'espérance incertaine.

Voyons cette épitaphe. Cruel destin!
Ainsi, contre moi-même,
Je dois tendre des pièges ? Rudes ordres !
Je dois inviter les épées à me tailler en pièces ?

Ramire
Méraspe ?

Artémie
Prince aimé ?

Méraspe
Hélas, taisez ce nom
Ce nom dangereux !

Artémie
Personne ne nous entend.

Méraspe
Ces marbres vous écoutent,
Trop éloquents contre moi : lisez.

MAUSOLE
EST MORT ICI
ARTÉMISE SON ÉPOUSE
RÉCLAME VENGEANCE,
ET LA MORT POUR QUI L'A TUÉ.

Méraspe
Je l'ai tué en tournoi par accident, et Artémise
Ne saurait me le reprocher.

Ramire
A travers vous, elle veut se venger du Destin.

Artémie à Méraspe
Elle vous hait, et vous l'aimez ?
Moi, je vous aime, et vous me haïssez ?

Méraspe, à Artémie
À vous, Ramire
Pourrait en dire autant.

Ramire, à Artémie
En effet.
Je vous implore, et vous me fuyez.
Et lui vous rejette, et vous l'implorez ?

Artémie, à Méraspe
À mes soupirs,
Que répondez-vous ?

Méraspe, à Artémie
Je ne puis vous aimer.

Artémie à Méraspe
Et moi, je lui réponds : « Je n’ai pas à vous écouter. »

Ramire, à Artémie
Ayez pitié de moi.

Artémie, à Méraspe
Faites-moi grâce.
Que me répondez-vous ?

Méraspe, à Artémie
Je n'ai point de pitié.

Artémie, à Méraspe
Et moi, je lui réponds : « Je ne fais pas grâce. »

Ramire, à Artémie
Vous êtes cruelle !

Méraspe, à Artémie
Vous êtes imprudente.

Artémie, à Méraspe
Et vous,
Bien entêté à aimer Artémise.

Méraspe
Le Destin m'y oblige.

Artémie
Et le danger ?

Méraspe
Je ne le crains pas.

Artémie
Et qu'espérez-vous ?

Méraspe
Rien.

Artémie
Vous perdez en vain la fleur de vos années.

Méraspe
Qui a perdu son cœur peut perdre ses années.

Ramire
Pitié pour mon chagrin,
Ô beaux yeux qui brillez,
Étincelles radieuses,
Calmes flammèches,
Pitié pour mon chagrin !

Artémie
Les étoiles ne veulent pas
Que j’éprouve de la pitié;
Si vous me querellez,
Elles aussi sont inflexibles,
Les étoiles ne veulent pas.

Ramire
Allons, soyez moins cruelles,
Belles lèvres sévères
De rubis vivant.

Artémie
Le Destin ne veut pas.

Ramire
Ô beauté, quittez donc
Cette rudesse fruste
Et ce fâcheux dégoût.

Artémie
La Fortune ne veut pas.

Ramire
Je saurai bien venir à bout
De la Fortune, du Destin, des étoiles et de vous.

Scène 4
Orontas en habit d’homme, Nisus.

Orontas
Que l’enfant archer de Cnide
Perce de flèches les âmes, qu’il les enchaîne,
Les détruise et les empoisonne,
Je ne puis dire si c’est vrai;
Je sais que le feu de Cupidon
Est une douce tyrannie.

Si l’aveugle Amour avec sa torche,
Tourmente tout en délectant,
Si je pleure dans la douleur, ou si je ris,
Mon âme ne peut le dire;
Je sais que le feu de Cupidon
Est une douce tyrannie.

Si le dard ailé de Cupidon
Est bienveillant ou sans pitié,
Je ne fais pas la différence, je ne distingue pas
Ce qui est vrai, ce qui est mensonge.
Je sais que le feu de Cupidon
Est une douce tyrannie.

Tu entends, Nisus ?

Nisus
Je ne veux pas me déranger.
Viens ici, si tu veux me parler.

Orontas
Tu rêves ou tu divagues ? Orontas,
Princesse de Chypre, ta maîtresse,
Tu la traites ainsi ?

Nisus
Je ne connais ni Orontas ni Chypre,
Je sais que nous sommes égaux,
Je suis Nisus et toi Aldimir;
Je ne rêve pas et je ne divague pas.

Orontas
Ma foi, tu as raison ; je t’ai ordonné
De feindre ainsi en présence d’autrui,
Pour préserver mon incognito.

Nisus
Maintenant, imaginez
Qu’il y ait ici diverses personnes,
Et ne bousculez pas ma fatigue.

Orontas
Il est idiot, mais fiable. Écoute-moi:
Appuie toujours ce que je dis.

Nisus
J’appuierai.

Orontas
Mais quels brillants éclairs, quelle foudre !
Voici Alyndos.

Nisus
Il pouvait
Attendre encore un peu.

Orontas
Quel front de neige, quel regard de feu !

Scène 5
Alyndos, Orontas, Nisus

Alyndos
Les beaux yeux que j'adore,
Ô astres lumineux (n'en prenez point ombrage)
Sont plus radieux que vous, même s'ils sont noirs.

Orontas
(Je crains d'être trahie.)

Alyndos
Ces douces lèvres
Où Amour a placé ses délices
Ne sont point entourées d’épines, et sont pourtant des roses.

Orontas
(Ô mes espérances, que dites-vous?)

Alyndos
(On m'écoute.) Que faites-vous ici ? Partez.

Orontas
(Fâcheux début !)
Seigneur, nous sommes des guerriers: dans un âpre combat,
Nous avons été pris
Par un cruel pirate.

Nisus
Ben vrai !

Orontas
À la Fortune, au Ciel,
Il plut de favoriser nos vœux,
Nous tuâmes le corsaire, et avec de nombreux autres,
Nous avons fui l’esclavage
Et les fers de ce barbare.

Nisus
Ben vrai, ben vrai !

Alyndos
(Le visage de cet homme
Me rappelle Orontas.)

Orontas
Maintenant, nous cherchons
À repartir pour la guerre,
Ici, où une exaltante rumeur
D’entreprise militaire nous invite et nous appelle.

Alyndos
Tu montres du bon sens et du courage.
Ton nom ?

Orontas
Aldimir.

Nisus
Et moi, c’est Nisus  !

Alyndos
Ceux-ci auront une place
Et des armes dans nos troupes, et si tu veux,
Tu seras à mon service.

Orontas
De tout mon cœur: mais vous, qui êtes-vous,
Si noble et si courtois ?

Alyndos
Je suis Alyndos,
Prince de Bithynie, et général
Des armées d'Artémise.

Orontas
Vous, Alyndos?

Alyndos
Oui, cela te surprend ?

Orontas
Vous avez
(À juste titre) quelqu’un qui vous adore.

Alyndos
Qui ?

Orontas
Orontas.

Alyndos
Comment le sais-tu ?

Orontas
Avec nous,
Travestie en homme,
Elle fut capturée par le même corsaire. A présent, libre,
Elle vous cherche.

Nisus
Ma foi, qu’est-ce qu’elle joue bien la comédie !

Alyndos
Laisse-la chercher.

Orontas
(Hélas !)

Alyndos
Je l'ai aimée jadis; à présent c'est Artémise que j'adore.

Orontas
(Et je l’entends, et je ne meurs pas ?)

Scène 6
Ramire, Artémie, Méraspe

Ramire
Lorsque vous m'avez percé le cœur,
Beaux yeux,
Vous avez contemplé mes plaies;
Pour me foudroyer, vous aviez cent yeux;
Pour me guérir, vous êtes aveugles.

Artémie
Vous écrivez sur le sable,
Vous priez une mer qui n’entend pas,
Non, je ne puis vous aimer.

Ramire
Quand vous avez lancé vos traits enflammés,
Cruels rayons,
Je vous ai vus riants,
Vous avez été un ciel pour m’attirer,
Vous êtes des enfers pour me tourmenter.

Artémie
Je suis un marbre, je suis un aspic,
Vous pouvez quitter ces lieux,
Non, je ne puis vous aimer.

Méraspe
Tant de cruauté !

Artémie
Ma beauté est donc tant aimée ?

Ramire
Furie d’amour, née pour me tourmenter !

Artémie, à Méraspe
Aussi cruelles que belles,
Oh prunelles
Si aimables,
Ne soyez pas si rebelles.

Aussi chers qu’ingrats,
Farouches yeux,
Noires étoiles,
Ne soyez plus cruels envers moi.

Méraspe
Je suis un marbre, je suis un aspic,
Vous pouvez quitter ces lieux,
Non, je ne puis vous aimer.

Artémie
Ainsi, vous me rejetez ?

Méraspe
Voici Artémise.

Artémie
Malheur !

Méraspe
La source de ma vie.

Artémie
Et de ma mort.

Scène 7
Artémise, Artémie, Méraspe

Artémise
Des galanteries ? Retire-toi, Clitarque.
Je ne veux pas de sentiments à la cour, et je vous vois
Enjôleuse, sans cesse à coqueter,
De l’enfance du jour à l’âge mûr de son soir.

Artémie
Ma reine, vous m'accusez à tort.

Artémise
Il suffit.
Ne parlez pas à Clitarque.

Artémie
D’amour, soit; mais d'autre chose ?

Artémise
De rien:
Mes interdits sont justes.

Artémie
Mais ils sont durs.

Artémise
Il ne mérite pas vos ardeurs. (Et il force les miennes.)
Mais quel est ce visage gracieux ?

Artémie
Mon portrait.

Artémise
Il est peut-être
Destiné à Clitarque ?

Artémie
Non point, Majesté.

Artémise
(Je veux m'en assurer.)
Donnez-le-moi.

Artémie
À vos ordres.

Artémise
Et vous, prenez
Ce bijou.

Artémie
C'est trop de faveurs.

Artémise
Vous m’avez entendue: partez.

Artémie
(Rigueur d'un astre cruel !)

[elle part]

Artémise
(Force de la jalousie !) Que Clitarque vienne !

Méraspe
(Je reviens jouir de mon bonheur.)

Artémise
Approche. Tu idolâtres
Artémie ? Tu l’aimes ?

Méraspe
Que le Tonnant me foudroie si c’est vrai !

Artémise
(Examinons ses pensers plus avant.)
Tu es blessé d’un autre amour ?

Méraspe
Ah, s’il n’en était pas ainsi !

Artémise
Et de quel arc est partie
La flèche qui t’a blessé ?

Méraspe
Je n’ai pas le droit de le dire.

Artémise
Pourquoi ?

Méraspe
Parce que le destin m’a rendu malheureux.

Artémise
Ton amour est agréé ?

Méraspe
Je ne sais.

Artémise
Cherche à savoir.

Méraspe
Impossible.

Artémise
Ose.

Méraspe
C’est voler trop haut.

Artémise
Tu n’espères pas ?

Méraspe
Je n’espère que douleur.

Artémise
(Vraiment, il brûle pour moi !)

Méraspe
(Vraiment, elle m’a entendu.)

Artémise
Demande.

Méraspe
Si je demande de l’amour, j’obtiendrai un refus.

Artémise
(Les autres amants sont aveugles, celui-ci est muet.)

Scène 8
Alyndos, Orontas, Nisus, Artémise, Méraspe.

Alyndos
Je vois celle que j’aime; pour une joue si fleurie,
J’ai perdu la liberté.

Orontas
Et moi la vie.

Alyndos
Belle reine !

Artémise
Vous ne trouvez pas d’autre titre,
Alyndos, pour moi ?

Alyndos
L’amour m’enseigne celui-ci.

Artémise
Mon caractère le rejette.

Méraspe
Quelle hardiesse !

Orontas
Quelle ingratitude !

Alyndos
Je m’épuise pour vous, et aux torrents d’hommes en armes
Qui inondent vos états,
J’oppose ma poitrine comme digue et défense.

Artémise
Et moi, je règne, et je vous confie mes vassaux.

Alyndos
Je ne veux que votre cœur.

Artémise
Parlons de Mars, et laissons-là Amour.

Alyndos
S’il ne m’est pas permis d’espérer,
Je mourrai.

Méraspe
(J’en serai ravi.)

Orontas
(Et moi heureuse.)

Artémise
Allez, prince, adieu.

Alyndos
Qu’adviendra-t-il de mon amour ?

Artémise
Demandez-le au Destin, il le saura.

Alyndos
Oh, quelle pierre vivante !
Elle fait jeter des étincelles aux autres, et elle-même est gelée.

Orontas
Fortune, j’espère encore.

Nisus
À dire vrai, la reine me plaît.

Scène 9
Indamoros, Artémise, Méraspe

Méraspe
(L’importun est quand même parti.)

Indamoros
Les années de deuil désormais
sont largement écoulées, noble reine,
Votre âge encore jeune,
La guerre qui arrive,
Le royaume sans héritier,
Vous imposent un nouvel hymen.

Artémise
Je ne veux pas d’époux.

Indamoros
Le peuple le réclame.

Artémise
Désirer ce que je ne veux pas est une folie.

Indamoros
Il y a des gens qui osent, Artémise,
Murmurer que vous aimez Clitarque
Et que c’est pour cela que vous rejetez tout autre.

Artémise
Ils mentent, ces mendiants, ces criminels,
Ces calomniateurs mordants.

Indamoros
Le Ciel le veuille, reine.

Méraspe
(Que lui a-t-il dit qui l’a mise en colère ?)

Artémise
Tous ceux
Qui oseront le penser,
Je les ferai périr dans d’horribles tourments.

Indamoros
Beaucoup ont été rendus injustes par la colère et la passion.

Artémise
(Je crains, hélas, qu’on découvre
La foudre qui m’a enflammée;
Qui n’entend pas le tonnerre peut voir l’éclair.)

Scène 10
Euryllos, Artémise, Méraspe, tailleurs de pierre du Mausolée, l’esprit de Mausole

Méraspe
Ô reine, les artisans
Sont arrivés au travail.

Artémise
Euryllos, holà, qu'as-tu en tête ?

Euryllos
Une chanson qui compare
Les blessures d'Amour
À la sculpture dans le marbre.

Artémise
Fais-la-moi entendre.

Euryllos
Écoutez.
La flèche d'Amour
Peut s’appeler un ciseau
Qui trace dans le cœur
Les traits de l'être aimé
Sous les coups pesants
D'un cruel maillet.
La flèche d'Amour
Peut s’appeler un ciseau.

Ces portraits adorés
Que le petit dieu
A gravés dans un sein,
Ni l'oubli du temps,
Ni le fléau des armes
Ne peuvent les effacer du cœur.
La flèche d'Amour
Peut s’appeler un ciseau

Les cœurs de marbre
Se taillent avec l’arc.

Artémise
Il suffit, va-t’en. Clitarque, écoute-moi,
Et par ma confiance, apprends
Combien tu m'es cher.
Me conseilles-tu les noces, l’hyménée ?

Méraspe
(Quels sont les desseins du Ciel envers moi ?)
Oui, Reine.

Artémise
Oui ?
(II ne m'aime pas.) Et qui
Pourrait être l’époux ?

Méraspe
(Destin extravagant !)
Quelque prince qui vous aime.

Artémise
(Il veut parler d’Alyndos. Qu’il est lent à comprendre !)
Toi qui as passé des années à différentes cours,
Et connais les lois et les usages
Des princes et des rois,
Lequel penses-tu qui me conviendrait le mieux ?

Méraspe
(Ciel, que dois-je dire ?
Méraspe, de l’audace !) Je jugerais, Reine,
Approprié pour vous, Méraspe,
Prince de Cappadoce.

Artémise
Tu ne sais pas encore qu'il est mon ennemi ?

Méraspe
Je sais aussi qu'il vous adore.

Artémise
L'infâme ! Tant que je vivrai,
Je chercherai à causer sa ruine.

Méraspe
(Ah, la terrible sentence !)

Esprit de Mausole
Artémise ! Artémise !

Artémise
Qu'entends-je, hélas ? La voix de Mausole ?

Esprit de Mausole
Relis mon épitaphe.

Nisus
Aïe aïe aïe !

Méraspe
Catastrophe !

Artémise
Calamité !

Méraspe
Ô cieux !

Artémise
Que lis-je, ô Dieu ?

[elle lit]

"PARDONNE À MES ENNEMIS."

Méraspe
(Heureux prodige !)

Artémise
Quittons ces lieux: je sens courir
Dans mes veines un flot glacé.

Méraspe
Artémise, obéissez à ce conseil;
Les prodiges sont le langage des Cieux.

Scène 11
Nisus, Érisbé

Érisbé
Sur l’avril de mes jours,
J’ai eu moi aussi le sein en fleur;
Maintenant, il est tombé aux pieds du temps
Et il est plein de rides.
Mes cheveux jadis furent dorés,
Et j’ai enchaîné mille âmes;
Ils se sont maintenant changés en argent,
Et je ne peux plus attacher un seul cœur.

Nisus
Qui guide une ombre triste...

Érisbé
Quelle est cette voix ?

Nisus
...Vers les pentes infernales ?

Érisbé
Holà, qui es-tu ? Que dis-tu ?

Nisus
Je suis l’âme de Nisus.

Érisbé
Il a bien bu.

Nisus
Qui arrive dans ce désert ?

Érisbé
Ouvre les yeux !

Nisus
Je ne peux pas.

Érisbé
Pourquoi, tu es aveugle ?

Nisus
Je suis mort.

Érisbé
Comment ça, tu es mort, si tu parles ?

Nisus
Je ne parle pas, je réponds.

Érisbé
Le monde n’a jamais entendu un fou si bizarre.
Ouvre les yeux, lève-toi, je te tiens bien.

Nisus
Et toi, qui es-tu ?

Érisbé
Tu verras.

Nisus
Je te reconnais, ô Mort !
Comme tu es bien habillée !
Et le monde stupide te représente nue !
De grâce, de grâce, ne me sois pas cruelle.

Érisbé
Regarde-moi bien, imbécile !
Je suis Érisbé, et non la mort.

Nisus
Ma foi,
Tu ne me tromperas pas.
Avec ton visage livide, avec les profondes orbites
De tes yeux, avec ta bouche édentée,
J’ai de quoi te reconnaître.

Érisbé
Téméraire, manant, malpoli !

Nisus
Ô l’infortuné Nisus,
Il est mort, et bastonné de façon imprévue.

Scène 12
Un jardin
Euryllos, Alyndos, Orontas

Euryllos
Flèche qui vole, onde qui frémit,
Et, affolée,
Va heurter les écueils,
Sont bien moins rapides
Que notre vie.
Les instants nous détruisent,
Les jours s’en vont, les heures passent, les années fuient.

La fleur face au gel, le flambeau face au vent
Résistent davantage
Que l’homme ne résiste à l’instant.
Notre âge ne s’arrête
Et ne s’immobilise qu’en un seul moment.
Les instants nous détruisent,
Les jours s’en vont, les heures passent, les années fuient.

Alyndos
Euryllos, où t’en vas-tu ?

Euryllos
Servir la reine.

Alyndos
Dis-lui que je l’aime.

Euryllos
Vraiment, vous vous trompez.
Je ne fais pas ce métier-là.

[Il sort.]

Orontas
Est-il donc vrai, Alyndos,
Qu’Orontas est toujours rejetée par vous ?
Les promesses, la foi,
Le vent a tout emporté ?
Vous la trahissez ainsi ?

Alyndos
Parlons d’autre chose.

Orontas
Le souvenir
De quelqu’un que vous avez adoré un temps
Vous offense donc tellement ?

Alyndos
Un autre feu m’enflamme.

Orontas
Elle, fidèle,
Peine, souffre, vous suit, et vous donne
Mille signes explicites et sincères de son amour.
Et vous...

Alyndos
Quel importun ! Tais-toi.

Orontas
Cette histoire me pèse trop.

Alyndos
À toi ?

Orontas
À moi.

Alyndos
Pourquoi ?

Orontas
Cela m’intéresse.

Alyndos
Je ne l’aime pas. À toi, que t’importe ?

Orontas
Je me vois désespéré.

Alyndos
Comment ? Quoi ? Parle clairement, explique tes énigmes.

Orontas
Si vous méprisez une princesse amoureuse
Avec un caractère si obstiné,
Que peut espérer la fidélité d’un serviteur ?

Alyndos
Et c’est cela qui t’afflige ?

Orontas
Et cela vous paraît peu ?

Alyndos
Insensé,
Tu me fais rire.

Orontas
Oh, quel inhumain !

Scène 13
Artémie, puis Ramire

Artémie
Doux zéphyrs,
Paisibles,
Qui posez, lascifs, vos baisers sur les fleurs,
Ah, volez
Vers la belle bouche et le sein blanc
De mon amour,
Et dérobez-lui un seul baiser,
Puis revenez vers moi en hâte.

Archers nus
Séducteurs,
Qui formez le cortège d’Amour,
Ah, courez
Vers ces cheveux
Qui emprisonnent mon destin
Pour dérober deux fils d’or,
Puis revenez vers moi en hâte.

[Ramire entre]

(Ce Ramire ne me laisse point en paix)

Ramire
Artémie ? Artémie, que fuyez-vous ?

Artémie
Vos discours importuns.

Ramire
Les tigres, les ours, les monstres
Ne s'enfuient pas ainsi.

Artémie
Vous demandez, ô prince,
Que je ne vous fuie point ?

Ramire
Ma foi, je ne demande rien d’autre.

Artémie
Eh bien, fuyez-moi vous-même !

[Elle part.]

Ramire
Que je fuie loin de toi,
Sans d’abord mourir,
Ce n’est pas possible.
Les roses sont trop belles,
Trop ardentes les étincelles
Qu’autour de tes yeux
L’amour a semées, le ciel t’a données.

Que je fuie loin de toi, etc.

Scène 14
Artémise seule, puis Méraspe

Artémise
Maintenant que nous restons seuls, ô mon cœur égaré,
Discutons entre nous
Des tes divagations. Ne savais-tu pas
Combattre les incendies ? Ne pouvais-tu pas
Repousser les flèches ?
C‘est un étranger, un roturier,
Un prisonnier, qui t’a enchaîné ?
Ah, tu as oublié que tu logeais dans le sein
D’Artémise: un éclair
T’a aveuglé, t’a confondu,
T’a abusé, s’est joué de toi ?
Je ne sais ce que tu attends, insensé,
D'une passion
Impossible à mettre au grand jour,
Cœur fou, sinon de grandes peines,
Je ne comprends pas tes pensées,
Je ne sais ce que tu espères.

Cet amour est si illicite,
Que non seulement
La constance est sans mérite,
Mais l'espérance est un crime.
Change le cours de tes pensées, insensé,
Je ne sais ce que tu espères.

Méraspe, il entre
(Voici l'astre de mon firmament.)

Ramire
(Voici le tourment de mes yeux.)

Scène 15
Nisus, Érisbé, Méraspe, Orontas, Alyndos, Artémise

Érisbé
La peur t’a trompé.

Nisus
J’étais mort, je le sais.

Érisbé
Mets-toi à l’écart.

[à Artémise]

Ces parures épanouies de Flore,
Hommage du jardin,
Je vous les offre avec dévouement, et m’incline humblement.

Artémise
J’apprécie la courtoisie
De ton sentiment. Clitarque,
Prends une fleur pour toi; (je voudrais
Être experte en langage des fleurs.)

Méraspe
(Réjouis-toi, mon cœur, la Reine est amoureuse !)

Artémise
(Voici Alyndos ! Je suis découverte.)

Méraspe
Je vous remercie...

Artémise
De quoi ?

Méraspe
De cette fleur.

Artémise
Tu as perdu la tête: laisse plutôt Alyndos
Me remercier. Je te l'ai donnée
Pour que tu la tiennes jusqu'à son arrivée.
Donne-la-lui.

Méraspe
(Comme j’ai été bafoué !)

Alyndos
En échange, je vous donne mon cœur.

Artémise
(J'ai évité un grand danger !)

Méraspe
(C'est l'espoir qui m'a trahi, je me suis trompé.)

[Il part.]

Artémise
Alyndos, calmez votre orgueil,
Les fleurs sont choses fragiles;
Toutes les attentions ne sont point de l'amour.

[Elle part.]

Scène 16
Orontas, Alyndos, Nisus

Orontas
Grande faveur ! Belle récompense ! Espoir immense !
Allez, et oubliez la foi
D'Orontas, et sa constance.

Alyndos
Chères, chères fleurs,
Si celle qui vous donna à moi
Est bien sévère,
Vous, je vous trouve exquises,
Chères, chères fleurs.

Orontas
Une fleur vous fait perdre la tête ?
Êtes-vous donc si inconstant ?
Qui vous ôte à vous-même, et à qui vous adore ?
La force d’une magie lascive, ou la vertu ?
Alyndos, Alyndos ? Ah, Alyndos n'est plus.

Alyndos
Aimables prévenances
De la part de qui, par sa rigueur
Fait des plaies incurables à mon cœur,
Chères, chères fleurs.

Orontas
Je ne peux souffrir davantage; Alyndos, jetez
Ce poison.

Alyndos
Du poison ? D’où tires-tu
Des conclusions si audacieuses ?

Orontas
De voir que vous languissez.

Alyndos
Je languis d’amour.

Orontas
Et moi, c’est par jalousie que je vous ai pris la fleur.

Alyndos
Jalousie de quoi ?

Orontas
De ce que vous aimez.

Alyndos
Ma foi,
Tu me portes trop d’affection.

Orontas
Plus que vous ne pensez.

Alyndos
Comment, en si peu de temps ?

Orontas
Il y a longtemps que je vous aime.

Alyndos
Mais tu ne m’as jamais vu.

Orontas
Je vous ai connu de réputation.

Alyndos
Alors, j’excuse ton affection et ta piété.
Rends-moi la fleur.

Orontas
Ah, non, n’y comptez pas.

Alyndos
Eh, tu délires ! Nisus ?

Nisus
Seigneur ?

Alyndos
Prends cette fleur.

Nisus
Oh, ça, non !

Alyndos
Comment ?

Nisus
Elle est empoisonnée.

Alyndos
Obéis, balourd.

Nisus
Oh, pauvre de moi !

Alyndos
Vite !

Nisus
J’y vais tout de suite.
Eh ! je vais m’empoisonner.

Alyndos
Ah, gredin !

Nisus
Aïe !
Doucement, prenez. La voilà, seigneur.

Orontas
Maudite fleur !

Scène 17
Artémie, Ramire

Artémie
Je brûle, je soupire, je pleure,
J’observe une foi éternelle,
Et pourtant, sans merci,
Je demeure affligée.
Je vais sans cesse me demandant
Comment fuir les peines; et je ne sais.
Je souffre, je languis, je meurs
Pour qui n’a point de pitié;
Je passe mon âge printanier
Sans réconfort.

Je vais sans cesse me demandant, etc.

Ramire
Belle Artémie, êtes-vous enfin
Résolue à m'aimer ?

Artémie
Je ne change pas d'avis en une heure.

Ramire
Eh bien, c'est moi qui vais changer.
Je chargerai Méraspe, le faux Clitarque,
Meurtrier de Mausole.
Il sera puni,
Je n'aurai plus de rival, ni vous d'amant.

Artémie
Vous pourriez commettre
Une si cruelle félonie ?

Ramire
Votre rigueur
Sera coupable de ma faute.

Artémie
(Ciel, qu'entends-je ? Je préfère
Me révolter contre mon cœur,
Trahir mes sentiments.
Mieux vaut feindre.) Je vous donne mon cœur.

Ramire
Vous l'ôtez à Méraspe ?

Artémie
Pour lui sauver la vie.

Ramire
Vous l'aimez donc encore ?

Artémie
Plus du tout.

Ramire
Vous changez d'avis en moins d'une heure.

Artémie
Combien de temps y a-t-il que vous me sollicitez ?

Ramire
Vous me jurez fidélité ?

Artémie
Fidélité et amour. (Mais bien fou qui y croit.)

Ramire et Artémie, duo
Qu'Amour aux yeux bandés
Répande ses ardeurs,
Qu'il lance dans nos cœurs
Sa flèche dorée.

Ramire
Maintenant qu’un nouvel espoir m'étreint le cœur...

Artémie
Maintenant qu'un nouveau feu vient embraser mon cœur...
(Ne m'exauce point, Amour, car tu sais que je feins.)

Ramire et Artémie, duo
Espérons / Espérez, ma vie,
Un jour...

Artémie
Hélas, j'ai perdu...

Ramire
Que cherchez-vous ?

Artémie
Le collier qu'Artémise m'a donné.
Où l'ai-je égaré ?

Ramire
Il n'est pas là.

Artémie
Je vais le chercher, adieu.

Ramire
N'allez pas perdre mon cœur de la sorte.

Scène 18
Artémise, Méraspe

Méraspe
Amour, as-tu jamais blessé cœur plus malheureux ?
Si encore mon idole voulait m’accepter !
Elle ne le peut en tant qu’ennemi;
Comme serviteur, ce n’est pas permis;
Amour, as-tu jamais blessé cœur plus malheureux ?
Mais dites-moi, pourquoi,
Si mon amour est illicite,
Pourquoi l’entretenez-vous, astres cruels ?
Et si vous l’entretenez,
Avec une sauvagerie criminelle,
Pourquoi refusez-vous tout remède à ma langueur ?
Le dieu d’amour est un grand tyran
Envers les malheureux mortels.
Avec son flambeau, avec ses traits,
Il blesse l’âme, détruit le cœur,

Le dieu d’amour est un grand tyran, etc.

Là où loge sa fureur,
La raison ne trouve plus de place,
Le cœur enflammé de son feu
Ne guérit pas, à moins de mourir.
Le dieu d’amour est un grand tyran, etc.

Artémise
Tu te plains de l’amour ? Pourquoi, Clitarque ?

Méraspe
Parce qu’il a été impitoyable pour moi.

Artémise
Si tu veux qu’il ait pitié de toi, applique-toi
À découvrir celle qui t’aime le plus,
Avec des sentiments profonds,
Et réponds à la flamme de celle-ci.

Méraspe
Si je me trompais ?

Artémise
Je ne crois pas.

Méraspe
Et si l’objet des vœux
Était trop élevé, et demandait trop d’audace ?

Artémise
Aime, soupire et tais-toi.

Scène 19
Artémise, Alyndos, Méraspe

Alyndos
Grande Reine, déjà
Des centaines de sapins torturés
Fatiguent le dos de Neptune,
Et le sein de Téthys paraît une forêt.
Déjà les plaines sont trop petites
Pour vos phalanges rangées en bataille
Et vos troupes sont désormais si nombreuses
Que leur poids alourdit le centre [de la terre ?].
Aux Phrygiens qui vous ont pris une bourgade,
Vous avez pris tout un monde;
Le simple nombre de vos drapeaux
Suffit à mettre en fuite les bataillons ennemis.

Méraspe
Permettez, reine,
Que j’aille moi aussi aux armées.

Artémise
Toi à l’armée ? Dans quel but ?

Méraspe
Pour me mettre à l’épreuve
Dans les fureurs de la guerre.

Artémise
Ma foi, valeureux guerrier,
Va avec Artémie faire des folies amoureuses.

Méraspe
Plutôt...

Artémise
Il suffit ! je t’entends,

(Et pourtant, je l’offense toujours !)

Alyndos
Je vais contrôler les effectifs. Adieu, reine.

Artémise
Allez; vous avez toute ma confiance.

Alyndos
En récompense,
Vous m’accorderez votre affection.

Artémise
Servez d’abord, vous demanderez ensuite.

[Alyndos sort.]

Méraspe
Et moi, il ne m’est pas permis de servir ?

Artémise
Si; mais loin du danger.

Méraspe
J’y acquerrai peu de mérite.

Artémise
La fidélité suffit.

Méraspe
De grâce, laissez-moi aller.

Artémise
Cela est interdit.

Méraspe
Par qui ?

Artémise
Par qui t’aime.

Méraspe
Vous vous moquez de moi sans cesse.

Artémise
Je dis la vérité (j’ai failli dire: mon idole).
Je veux lui faire une faveur: Clitarque, adieu.

Méraspe
Tenez, reine.

Artémise
Quoi ?

Méraspe
Ce bijou.

Artémise
Eh bien ?

Méraspe
Il vous a échappé.

Artémise
Ne me troublez pas.

Méraspe
Prenez-le.

Artémise
Garde-le; il doit
Appartenir à quelque dame
Dont le cœur a été enflammé par tes regards
(Ah ! je ne voudrais pas qu’il m’ait entendue !)

[Elle sort.]

Méraspe
Il est pourtant à elle ! Elle l’a bien vu !
Quelles bizarreries !
Quel mélange de calme et de tempête !
Quelle peine est la mienne !
Je me sens mourir,
Je ne sais qui me tue,
L’espérance ou le tourment,
Dans un sort si cruel.
Quelle peine est la mienne !
Quel sort infortuné !
Si je suis haï,
Il me faut souffrir,
Si je suis aimé,
Je ne peux en profiter.
Quel sort infortuné !

Scène 20
Nisus, Érisbé

Érisbé
Chères, chères fleurs,
Les dégâts
Des ans
Sont, ô belles, irréparables,
La beauté n’est pas durable.
Donc, joyeuses,
Jouissez,
Avant que passent les fugaces années.
La beauté n’est pas durable.

Nisus
Chères, chères fleurs...

Érisbé
Nisus, que fais-tu ? Tu arraches les fleurs ? Holà !

Nisus
C’est pour les donner à ton visage, qui les a sur lui.

Érisbé
Téméraire que tu es,
Tu oses encore parler ?

Nisus
Arrête, n’approche pas.

Érisbé
Tant d’audace, scélérat ?
Et que voudrais-tu faire ?

Nisus
Arrête, n’approche pas.

Érisbé
Archers, accourez,
Venez au secours d’Érisbé.

Huit archers forment le ballet

 

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