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François de la Roche, ordinaire en la musique de son Altesse Royale
Livre IV d'Airs à quatre Parties
1655
A
Monseigneur
l'Illustrissime
& Reverendissime
Mre
Gaspar
de Daillon du Lude, Monseigneur, Je
serois le plus ingrat de tous les hommes, si faisant
reflexion sur les obligations que je vous ay, &
l'honneur que j'ay receu de vous, je ne recherchois toutes
les occasions imaginables de vous en tesmoigner mes
sentimens; & si je ne travaillois a rencontrer dans
l'estenduë de mon petit pouvoir, toute la
reconnoissance dont je suis capable. C'est, Monseigneur,
où apres avoir mis toute mon estude, je serois
tombé en deffaut & dans la derniere impuissance,
si ma bonne fortune plus que ma vertu, ne m'avoit enfin
offert quelques Airs nouvellement composez, que je prends la
liberté de vous presenter, & pour lesquels en
mesme temps j'ose vous importuner de l'honneur de vostre
Protection. Je sçay bien, Monseigneur, que c'est
beaucoup m'advancer, mais si son Altesse Royalle a eu la
bonté de ne pas refuser la sienne aux derniers que
j'ay mis en lumiere, j'ose me promettre que vous souffrirez
que ceux-cy se reclament de vous, & que sous les
auspices & l'adveu de la personne du monde qui a la plus
haute & la plus parfaite intelligence dans la Musique,
ils se produisent au jour, & fassent connoistre en tous
les lieux du monde où ils seront portez, que quelque
distance de lieux & espace de temps qui me separe de
l'honneur de vostre presence, je conserve eternellement le
souvenir des obligations que ie vous ay, & que ie ne
puis iamais perdre le desir inviolable de vous faire
parestre la passion que i'ay de meriter la qualité
que ie prends de Monseigneur, Vostre
tres-humble & tres-obeïssant serviteur,
Evesque & Seigneur d'Alby, Abbé des
Chasteliers, & Prieur Commandataire des Chasteaux,
Baron des Baronnies de Briançon, du Montel-gelat,
& Fourneaux,
Conseiller du Roy en ses Conseils d'Estat,
F. de
la Roche
Puisque
tes premiers Airs ont charmé tout le monde,
Et respandu par tout ta gloire & ton renom:
Pour loüer de ceux-cy la beauté sans
seconde,
N'est-ce pas dire assez que d'y mettre ton nom
?

Ie m'en
vays vous vanger, inhumaine Silvie Ie ne me
flatte point d'une esperance vaine,
Mon amour est d'accord avec vostre rigueur;
Vous ayant offencée en vous offrant mon coeur,
Ie viens vous satisfaire en vous donnant ma vie:
Et je suis trop heureux dans ce dernier effort
Si je puis meriter ma grace par ma mort.
Mon temeraire amour merite un chastiment;
Ie cours à mon supplice & ne veux seulement
Qu'en finissant mes jours voir finir vostre haine.
Dans mon dernier moment je beniray mon sort
Si je puis meriter ma grace par ma mort.
Vous
ignorez en vous disant que j'ayme, Belle
Philis ne doutez plus que j'ayme,
Que ce sont vos beaux yeux qui me font soupirer,
Et me causent un mal extresme;
Helas ! sur le point d'expirer,
Quand je me plains c'est à vous mesme,
Philis, pouvez-vous l'ignorer ?
Et que c'est pour vos yeux qu'on m'entend soupirer,
Et ressentir un mal extresme:
Helas ! sur le point d'expirer !
Si mon coeur se plaint à vous mesme,
Philis, pouvez vous l'ignorer ?
Puisque
Philis me deffend d'esperer, Au triste
estat où m'ont reduit vos coups
A quoy me sert de souspirer,
C'est en vain luy faire ma plainte:
Il vaut mieux songer à mourir:
Rien ne sçauroit me secourir,
Dans la douleur dont mon ame est atteinte.
Le trespas me doit estre doux,
Ie n'en veux plus faire ma plainte:
Ie consens de n'en point guerir,
Rien ne peut plus me secourir
Dans la douleur dont mon ame est atteinte.
I'ay
soupiré sans m'en estre apperceu, Pour
l'estouffer j'ay fait ce que j'ay peu;
Quelques desdains viennent de me l'apprendre:
Si ce soupir vous a despleu,
Philis, vous pouvez me le rendre.
Mais il n'a pas laissé de vous surprendre:
Mon coeur que vous avez receu
N'est pas si facile à me rendre.
Mes yeux
vous ont parlé de mes peines cruelles, I'ay fait
ce que j'ay peu dans ma douleur extresme
Et vous ont descouvert mes sentiments secrets:
Mais ils doivent pour vous paroistre plus
discrets.
Pour vous cacher le feu qui me doit consommer;
Mais si mes yeux, Philis, vous apprennent que j'ayme,
Les vostres m'ont appris que je devois aymer.
Pensers
qui troublez mon repos, Cessez,
souvenir amoureux,
Et qui venez mal à propos
Entretenir mon coeur de la belle Climeine:
Helas ! ne m'en parlez jamais,
Et cachez desormais
L'exces de mon amour, ou celuy de ma haine.
N'affligez plus un amoureux
Qui n'attend que la mort, de la belle inhumaine.
Helas !, &c.
Ha ! que
mon mal est doux, adorable Silvie, Ie vays
souffrir la mort, & mon ame est ravie,
Puisque je meurs pour vos divins appas,
Et vos beaux yeux pour qui je perds la vie
Sont les tesmoins de mon trespas.
Dans mon tourment j'y trouve des appas.
Puisque vos yeux, &c.
Ie suis
obligé de celer Devant
mile amants indiscrets
Malgré-moy mon amour extresme,
Le beau feu qui me fait brusler
Me deffend de parler
Et prononcer que j'ayme;
Ie suis assez discret
Pour cacher ce secret;
Ie ne le puis, Philis, descouvrir qu'à vous
mesme.
Je vous traitte d'indifference,
Et mon coeur qui seul sent vos traits
Interdit ses regrets
Et se fait violence;
Ie suis assez discret
Pour cacher ce secret,
Mais donnez-moy, Philis, un moment d'audience.
Tircis ne
me rend point jaloux Les
soupirs que pousse son coeur
Quand il soupire de vous,
I'estime qu'un chacun en doit faire de mesme;
Aussi bien loing d'avoir mes esprits allarmez
Ie l'ayme infiniment à cause qu'il vous ayme
Mais je le haïray, Philis, si vous l'aymez.
Pour vostre bel oeil mon vainqueur
A mes sens prevenus font un plaisir extresme;
Ie suis ravy de voir cet amant à vos pieds,
Et je ne le hay point à cause qu'il vous ayme,
Ie le hay seulement, Philis, si vous l'aymez.
Pour
donner à mon coeur quelque soulagement Pour
oublier Philis, j'ay fait un vain effort,
I'ay tasché d'oublier l'objet qui me possede:
Mais, helas ! je n'ay fait qu'augmenter mon tourment,
Et le mal est plus doux que le remede.
Ces attraits sont si doux qu'il faut que tout leur cede;
Et bien que mon tourment me conduise à la mort,
Mon tourment est plus doux que le remede.
C'est bien
à tort que l'on se plaint d'Amour, Qu'un
autre coeur murmure à tout moment
Quoy que je brusle nuit & jour,
Philis, mon bonheur est extresme:
Rien n'est fascheux aux vrays amants
Ie ne ressens point de tourmens,
Ou si j'en ressens je les ayme.
Contre un objet doux & charmant,
Pour moy je n'en suis pas de mesme;
Dans le plus fort de mes langueurs
Ie ne respands jamais de pleurs,
Ou si j'en respands je les ayme.
En disant
ma douleur extresme I'esperois
en disant ma peine
A la beauté que j'ayme
I'ay creu que mon tourment pourroit toucher son coeur;
Mais helas ! mes soupirs & mes larmes
Sont de trop foibles armes
Pour vaincre sa rigueur.
A la belle Climeine,
Qu'à la fin ces beaux yeux pourroient voir ma
langueur.
Mais helas !, &c.
Puisque
vostre voix a des charmes Cessez
maintenant de nous dire
Qui soudain font rendre les armes
A la plus forte liberté:
Olympe, chantez pour ma gloire
Que je suis en captivité,
Vous chanterez vostre victoire.
L'agreable & triste martyre
Que souffrent les autres amants;
Olympe chantez pour ma gloire
Que deux beaux yeux font mes tourmens,
Vous chanterez vostre victoire.
Ie meurs
à tout moment Mon ame
est en langueur,
Dans ce contentement
Dont la rigueur me tuë:
Beaux yeux, source d'amour
En perdant vostre veuë
Ie perds aussi le jour.
Et je sens que mon coeur
Cede au coup qui le tuë:
Beaux yeux, source d'amour,
Souffrez que vostre veuë
Me redonne la jour.
Beaux
lieux, si vos divines ombres Au moins
ces allées obscures
Effacent le Soleil & ternissent le jour;
Les secrets de mon coeur sont encore plus sombres,
Et cachent beaucoup mieux l'ardeur de mon amour.
Permettent d'y passer quelque rayon du jour;
Mais Philis à mon coeur prescrit des loix si
dures
Qu'ils n'oseront pousser un seul soupir d'amour.
Vous
accusez toujours vostre jeunesse extresme Ces
modestes rougeurs, & cette excuse mesme,
D'ignorer comme il faut en amour s'enflamer;
Ha ! vous sçavez trop bien, Philis, vous faire
aymer
Pour ignorer comme l'on ayme.
Aux amans entendus ne font que confirmer
Que vous sçavez trop bien, &c.
Soupirs,
tesmoins de ma langueur Allez,
& luy touchez son coeur,
En partant de mon coeur
Allez dire à Silvie,
Que mon amour & sa rigueur
Me vont couster la vie.
Dites-luy ma langueur
Et mon cruël martyre,
Que c'est l'exces de sa rigueur
Qui cause que j'expire.
Quand je
dis que c'est vous qui me faites mourir, I'avois
bien resolu d'estre toujours discret,
Helas ! c'est assez descouvrir
Que vostre pouvoir est extresme;
Ie sens bien que mon coeur peut ressentir vos coups,
Mais de vous dire qu'il vous ayme,
C'est un effort qu'il ne fait que pour vous.
Helas ! je souffrois sans regret,
Bien que ma douleur fur extresme:
Mais contre son dessein mon coeur en soupirant
S'il vous a dit que je vous ayme
C'est un effort qu'il fait en expirant.
Amis le
lieu secret Nostre
illustre Puisvert Buvons
à sa santé,
Où nous allons manger
Vaut mieux qu'un cabaret,
Nous y trouvons plus de franchise,
On y voit toujours nappe mise:
L'hoste n'y vient jamais compter
Qu'un conte pour nous faire rire,
Et tout ce que de nous il tire
Est ce qu'on ne peut emporter.
Dans son petit palais n'est jamais pris sans vert:
La cuisine est toujours garnie
Pour la future compagnie:
Qu'il y soit ou qu'il n'y soit pas
La grande souppe mitonnée
Pour les amis est ordonnée,
Le jambon & le cervelas.
Son vin seul peut loüer sa generosité,
Nostre appetit sa bonne chere,
Buvons, mangeons donc pour luy plaire,
Tesmoignons par nos clyquetis
Qu'en son fait il a de la gloire
Lors qu'il nosu fait tous si bien boire,
Et que le tout se fait gratis.
