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A
Monseigneur
le Dauphin
Monseigneur,
Vous
avez tant de part aux Vers qui suivent, que quoyque ce ne
soit pas à Vous qu'ils s'adressent, je puis les
reagrder comme un Ouvrage qui vous est particulierement
dedié. Comme Autheur du Mercure, je suis
chargé de la faire voir à toute l'Europe. Il
contient des veritez qui vous sont trop glorieuses pour ne
me pas faire une joye d'estre employé à le
publier. Agréez, Monseigneur, l'empressement que je
vous témoigne, & me pardonnez la liberté
que je prens de vous assurer en mesme temps que de tous ceux
qui admireront la peinture qui s'y trouve de vos qualitez,
aucun n'en sera jamais si charmé que moy, qui suis
avec la plus profonde soûmission,
Monseigneur,
Vostre
tres-humble & tres-obeïssant Serviteur,
D.
|
Grand
Roy, lors que le bruit qui résonnent en tous
lieux,
Sur ton auguste front me fit poser les yeux,
Sans suspendre mon choix par d'infaillibles
marques,
Je distinguay d'abord le plus grand des
Monarques,
Et sans voir ton visage ombragé de
Lauriers,
J'y reconnus les traits du plus grand des
Guerriers ;
Mais surpris par l'éclat de ta grandeur
suprême,
Je tournay mes reagrds vers un autre toy-mesme,
Et j'achevay de voir sous des traits adoucis,
La majesté de Pere du visage du Fils.
Comme dans son midy l'Astre qui nous
éclaire,
D'un prompt aveuglement punit un
teméraire,
Qui se laissant conduire à des yeux
indiscrets,
De ses rayons perçans croit soûtenir
les traits,
Au lieu que sur le point de commencer sa
course,
Il nous laisse admirer ses beautez dans leur
source,
Où par l'éloignement leur
éclat temperé
Abandonne à nos yeux un plaisir
assuré.
Ainsi t'envisageant au grand jour de ta gloire,
D'une foule d'exploits rappellant la memoire,
Mon esprit & mes sens également
troublez,
Du poids de ta grandeur alloient estre
accablez,
Quand ton charmant DAUPHIN par sa seule
presence,
A mes regards tremblans redonna l'assurance,
Et parmy les éclairs de tant de
majesté,
Me permit d'entrevoir les traits de ta
bonté.
J'apperçus sur son front formé des
mains des Graces,
L'impatient desir de marcher sur tes traces.
Je crûs voir dans ses yeux une certaine
ardeur,
Qui découvroit aux miens sa future
Grandeur.
De mille autres attraits le parfait assemblage,
D'un Heros accomply l'infaillible
présage ;
Me montra dans le cours d'un heureux avenir,
Parce qu'il est déjà, ce qu'il doit
devenir.
Glorieux Rejettons [Messieurs les Princes de
Conty] de cette tige Illustre,
D'où les Lys ont tiré tant de force
& de lustre,
Ornement précieux de sa nouvelle Cour,
Dont les charmes naissans croissent de jour en
jour,
Qui brûlez comme luy de ces heureuses
flâmes,
Que le Ciel liberal inspire aux grandes Ames,
Et qui dés le berceau partageant ses
plaisirs,
Penetrez de son cur les plus secrets
desirs.
Dites-nous ces transports dont l'ardeur
inconnuë,
Découvrant à vos yeux son ame toute
nuë,
Vous y fit voir cent fois les plus beaux
mouvemens,
Que la Gloire fait naistre au cur de ses
Amans.
Impétueux desirs d'une ardente jeunesse,
Qui des ans trop tardifs accusez la paresse,
Sans réveiller l'ardeur qui l'anime aux
Combats,
Laissez du moins former la vigueur de son Bras,
LOUIS vous laisse encor dequoy vous satisfaire,
Des Peuples à dompter, des Conquestes
à faire,
De mille autres Lauriers pourvant se couronner,
Par les mains de son Fils il les veut
moissonner.
Dans le préssentiment d'une si douce
attente,
Il retient de son Bras la force triomphante,
Et content des honneurs qu'il s'assure
aujourd'huy,
Interrompt des Exploits qu'il reserve pour luy.
O Toy, de ce tresor heureux dépositaire,
Monsautier, fais qu'un jour il égale son
Pere,
Et que sans s'arrester aux Exemples anciens,
Pour les surmonter tous, il imite les siens.
Fais que jusqu'à la fin, conduit par ta
prudence,
De tes soins assidus couronnant la constance,
Les fruits qu'il nous promet par tes mains
cultivez,
A leur maturité soient bientost arrivez.
Fasse le juste Ciel qu'achevant ton ouvrage,
Dans les premiers essais de son jeune courage,
Tes genereux conseils secondant sa Valeur,
Tu conduises son Bras aussi-bien que son
cur.
DU
JARRY
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Madrigal
sur la Paix
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Iamais
on avoit tant vanté
Ny Campagne d'Hyver, ny Campagne d'Esté,
Quand LOÜIS revenoit suivy de la Victoire.
Quelle est cette nouvelle gloire ?
Sur ses propres Exploits a t-il pû
rencherir,
Apres tant de succés sur la Terre & sur
l'Onde ?
Oüy, car donner la Paix au Monde,
C'est plus que de le conquerir.
|
Les belles
choses ne viennent jamais trop tard. Quoyqu'il y ait
déjà plus de quatre mois que la prise de Gand
& d'Ypres a terminé la Campagne de sa
Majesté, vous ne serez pas fasché de voir les
Vers qui suivent.
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Sur
la Campagne du Roy, faites avant le
Printemps
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Madrigal
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Vous
revenez bien tard,
Oyseaux dans ce Bocage,
LOÜIS a déjà fait son glorieux
Exploits.
Que ne vous pressiez vous pour avoir l'avantage
De mesler à nos Chants vostre charmante
voix,
En l'honneur du plus grand des Rois ?
Autrefois le Printemps, & vous, & la
Victoire,
Vous paroissiez tous à la fois;
Maintenant LOÜIS a la gloire
De ranger en tout temps la Victoire à ses
Loix.
|
Ce
Madrigal est de Mademoiselle de la Charce, Fille de feu
Mr le Marquis de la Charce de Dauphiné, de
l'Illustre Maison de la Tour d'Auvergne, & digne
sur du brave & spirituel Comte de la Charce qui
mourut dans nos premieres Campagnes contre les
Hollandois.
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Sur
la Paix offerte aux Hollandois
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Sonnet
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Les
Eclairs dans les yeux & la foudre à la
main,
LOÜIS LE GRAND paroist au milieu d'une
Armée
Fatale aux Ennemis, à vaincre
accoustumée,
A qui tout l'Univers s'opposeroit en
vain.
Nos
plus vaillans Guerriers suivent leur Souverain,
Sur son exemple seul leur conduite est
formée,
A chaque pas qu'il fait la Flandre est
allarmée,
Tout tremble sur l'Escaut, sur la Meuse & le
Rhin.
Miracle
de Valeur ! Mais, ô bonté plus
grande !
LOÜIS calme l'orage, & sauve la
Holande
D'un deluge de maux qui l'alloient
inonder.
Quand
l'orgueil des Titans tomba sous le Tonnerre,
Ainsi le Roy des Cieux fit gloire d'acorder
Le retour de la Paix aux besoins de la
Terre.
|
Mr
l'Abbé Cotin a fait ce Sonnet. Il fut tres bien
reçeu du Roy, quand il eut l'honneur de le presenter.
Je ne vous dit point que Mr Cotin a fait
quantité de beaux Ouvrages, comme
l'Immortalité de l'Ame, le Recüeil des Enigmes,
les Lettres Galantes aux Dames de la Cour,
&c.
Voicy un
Sonnet de Mr Perry de S. Quentin, sur la Remise
que Sa Majesté a faite à son Peuple sur les
Tailles.
|
Sonnet
au Roy
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Tu
travailles sans cesse au repos de la France,
Grand Roy, soit dans ton Louvre, ou soit au champ
de Mars;
Et Rome qui par tout étendoit sa
puissance,
Devoit moins de bonheur au premier des
Cesars.
Quand
les Peuples soûmis admirent ta clemence,
Et qu'on voit ta grandeur briller de toutes
parts,
Tu nous remets tes droits, tu nous rends ta
presence,
Et ton Estat ressent l'effet de tes
regards.
Il
est vray qu'à nos curs ta gloire est
toûjours chere ;
Mais aussi nous montrant la tendresse d'un
Pere,
Pourrois-tu mieux payer nostre
fidelité ?
Non,
Grand Roy, cet exemple est trop doux à la
terre,
Pour luy donner tes Loix il ne faut plus de
Guerre,
C'est assez desormais de ta seule
bonté.
|
Les
Paroles de la Chanson que vous allez voir, sont du
Solitaire de Pontoise, & l'Air, de Mr
de Montigny, du Havre.
|
Amour,
cruel Amour, laisse-moy vivre en paix,
Amour ne trouble plus les beaux jours de ma
vie.
Ne me parle plus d'Uranie,
Ie l'abandonne pour jamais,
Amour, cruel Amour, laisse-moy vivre en paix.
Ie renonce aux langueurs de la melancolie,
La tendresse est une folie,
L'indiference seule a pour moy des attraits,
Amour, cruel Amour, laisse-moy vivre en
paix.
|

Reception
faite à Dieppe
Madame
la Duchesse de Cleveland est de retour d'Angleterre
dés les derniers jours de l'autre Mois. Elle fit le
trajet dans un Hoeus fort doré & fort
ajusté, qui ayant paru à la Rade de Dieppe,
fut aussi-tost reconnu pour estre celuy qui la portoit. Il
n'estois que quatre heures de matin quand l'avis en fut
donné à Mr de Tier geville. Vous
sçavez qu'il est Gouverneur de Dieppe. Il se rendit
en mesme temps sur le Port, & comme le Hoeus de cette
belle Duchesse estoit à l'anchre attendant la
marée, qui de devoit estre ce jour-là
qu'à deux heures apres midy, il envoya un Officier
à son Bord pour la complimenter de sa part, &
sçavoir d'elle si elle attendroit la marée, ou
si elle souhaitoit venir à terre dans une Chaloupe.
Elle prit ce dernier party, & fut reçeuë au
bruit du Canon, auquel celuy du Hoeus répondit. Elle
trouva sur la gréve des Carrosses qui l'attendoient,
& fut conduite par ce galant & spirituel Gouverneur
dans l'Apartement qu'il luy avoit fait préparer. Elle
se mit au Lit, accablée de la fatigue de cinq jours
de gros temps dont elle avoit esté fort
incommodée dans son trajet. Le Corps de Ville luy
vint faire compliment, & luy presenta des Confitures. On
chantoit ce jour-là mesme le Te Deum pour la prise de
Puy-cerda ; & comme il devoit estre suivy le soir
de Feux d'artifice, Mr de Tiergeville en voulut
donner le plaisir à Madame la Duchesse. Il avoit fait
éclairer tout le Jardin du Chasteau, où il la
mena avec ses Filles. Ce fut là qu'elle joüit du
divertissement de ces Feux ; apres quoy on luy servit
la Collation dans la Salle de ce Jardin. Les Violons ne
furent pas oubliez, avec tout ce qu'on pût ramasser de
Symphonie. Cette charmante Duchesse partit de Dieppe le
lendemain, & laissa toute la Ville dans l'admiration des
rares qualitez qui luy acquierent l'estime de tous ceux qui
la connoissent.
Reception
faite à Caen
Vous
avez sçeu sans doute que Madame la Duchesse de
Toscane a fait un voyage à Caën dans les
premiers jours de ce Mois. Il faut vous en apprendre les
particularitez. Ce que je vous en vay dire n'est pas de moy.
Il s'est tiré une tres-agreable Relation
écrite en Vers & en Prose par Mr de
Berigny Conseille au Présidial de la Ville dont je
vous parle.
Si-tost
que cette Princesse eut fait sçavoir le dessein de ce
Voyage à Monsieur de Matignon,
|
Dont
la Galanterie égale la Naissance,
Et qui dans son Gouvernement
Fait avec tant d'éclat les honneurs de la
France,
Qu'on ne fait rien en Cour plus
magnifiquement;
|
Les
ordres furent donnez pour la Reception qui estoit deuë
à une petite-fille de Henry IV. Mr de
Matignon se rendit à Caën, d'où il alla
plus de trois lieuës au devant d'elle,
accompagné de toutes les Personnes de qualité
du Païs, apres luy avoir envoyé son Capitaine
des Gardes jusqu'à Falaise, pour le complimenter de
sa part. Madame de Meliand Intendante de Caën, alla
aussi fort loin à sa rencontre pour luy rendre ses
premiers devoirs, avec un fort grand nombre de Dames &
de la Ville & des environs. La maniere dont cette
Princesse les reçeut, ne leur marqua pas moins de
considération pour leurs Personnes, que d'estime pour
leur mérite & pour leur
beauté.
|
On
sçait que ce Climat est le Climat des
Belles,
Qu'elles ont toutes l'air doux & brillant,
Qu'il n'est rien de plus beau, ny rien de plus
galant,
Et qu'enfin on ne voit aucun defaut en elles,
Que celuy d'estre trop cruelles.
|
Mr
de Matignon avoit ordonné à tous les
Capitaines de la Ville de se rendre dans la Plaine à
la teste de leurs Compagnies, & on devoit mettre des
Flambeaux à toutes les Fenestres pour éclairer
l'Entrée de S.A.R. Que l'excessive chaleur obligeoit
à ne partir de Falaise que fort tard ; mais
ayant voulu s'épargner cette sorte de
cerémonie, elle arriva beaucoup plutost qu'on le
l'avoir crû, suivie de plusieurs Carrosses à
six Chebaux, & fut seulement reçeuë au bruit
du Canon. Si-tost qu'elle se fut renduë à
l'Hostel que la Ville luy avoit fait préparer,
Mr de la Mote Lieutenant General luy vint faire
compliment à la teste des Echevins. Elle en
témoigna une satisfaction extraordinaire, &
trouva dans tout ce qu'il luy dit tant de politesse &
d'éloquence, qu'elle avoüa que c'estoit avec
beaucoup de justice qu'on luy avoit toûjours
vanté les beaux esprits de Caën. Apres cette
Harangue, les Présens de la Ville luy furent offerts.
Elles les reçeut tres-obligeamment, & fit
paroistre toute la bonté possible aux Dames qui
vinrent l'asseurer de leurs respects, & dont la
conversation ne luy plût pas moins que la
beauté. Elle demeura un peu de temps dans le Jardin
à prendre la frais, soupa en particulier, & se
retira de bonne heure, dans le dessein de partir le
lendemain de grand matin pour son voyage de la
Délivrance. C'est une Chapelle des plus celebres de
toute l'Europe, par les continuels Miracles qui s'y font
depuis plus de six cent ans. Elle est à trois
lieuës de Caën, & à un quart de
lieuë de la Mer. Madame de Toscane qui avoit veu la
Mediterranée en allant en Italie, fut bien-aise de
voir l'Ocean. Mr de Matignon ayant appris son
dessein, envoya toute la nuit retenir des Matelots, afin de
luy donner le plaisir de la Pesche, & en suite un grand
Régal. Cette Princesse partit de Caën suivie de
plusieurs Carrosses. Elle fit les devotions à la
Délivrance avec une pieté exemplaire, &
apres y avoir laissé des marques de la
liberalité, elle se rendit à la Coste de
Bernieres, où non seulement toutes les Personnes de
qualité de la Ville estoient venües en foule,
mais mesme les plus considérables de cinq à
six lieuës aux environs. D'abord Mr de
Matignon luy donna le divertissement de la Pesche sans
qu'elle descendit de Carrosse; en suite dequoy elle monta
dans la Galere qui luy avoit esté
préparée. Le temps s'estoit tenu couvert tout
le matin, & il s'estoit mesme élevé un
vent qui sembloit s'opposer au plaisir de la promenade qu'on
avoit crû luy faire prendre sur Mer.
|
Mais
si-tost que cette Princesse
Eut mis le pied dans son Bateau,
On eust dit que Neptune & tous les Dieux de
l'Eau
Se fussent empressez à luy faire
caresse.
A l'envy l'un de l'autre & Tritons &
Zéphirs
Voulurent tour-à-tour servir à ses
plaisirs.
Les Tritons appaisant les vagues
mutinées,
Ne laisserent plus voir q'un paisible crystal,
Et de ce calme general
Les Néreïdes étonnées
Par mille & mille bonds
s'élançant sur les flots,
Voulurent voir l'Objet qui causoit ce
repos.
Lors
que Vénus sortit de l'onde
Pour venir recevoir les vux de tout le
monde,
Si Neptune & ses Deïtez
Adorrent l'éclat de ses rares beautez,
On peut dire que cette Reyne
(Quoyque la Mere de l'Amour)
Ne reçeut pas dans ce beau jour
Un hommage si grand, une gloire si pleine.
Les Tritons ravis de la voir,
Luy rendirent quelque devoir,
Et pour honorer sa naissance,
Luy marquerent leur joye & leur
obeïssance.

Mais
si-tost que le Dieu qui préside à la
Mer
Vit briller cette Illustre & Royale
Princesse,
Les Cieux, les Vents, les Flots, & l'Air,
Firent gloire de tendre hommage à Son
Altesse.
L'Astre mesme du Iour dont un nuage obscur
Avoit tout le matin offusqué la lumiere,
Et tenu jusqu'alors la clarté
prisonniere,
Rendit en ce moment le Ciel calme, & l'Air
pur,
Et pour mieux signaler cette pompeuse Feste,
De ses plus beaux rayons il couronna sa
teste.
|
La
Galere où son A.R. entra avoit esté
préparée avec trop de précipitation,
pour estre aussi superbe que Mr de Matignon
l'auroit souhaitée. Elle estoit neantmoins fort
propre. Les Roses, le Jasmin, & la Fleur d'Orange, dont
on eu soin de l'orner, reparant en quelque sorte le defaut
des dorures, y faisoient par leur odeur & par leur
agreable confusion, l'effet du monde le plus galant. Quantre
petits Cupidons luy servoient de Guides, & trente
Matelots vestus à l'Indienne en estoient les Rameurs,
aussi-bien que de la Barque à laquelle cette Galere
estoit attachée, & qu'on avoit pareillement
enrichie de Festons, de Couronnes de Fleurs &
d'Armoiries. Toutes les autres estoient moins ornées,
mais la beauté des Dames qu'elles portoient
supléoit agreablement à ce defaut. On alla
plus d'une lieuë en Mer, & il ne se peut rien de
mieux concerté que le fut cette petite Flotte de
trente-cinq à quarante Vaisseaux. L'ordre en estoit
aussi juste que galant. In y chanta, on y soûpira
mesme (car l'Amour est de toutes les parties) & parmy
les Voix & les soûpirs, les Violons, les Hautbois
& plusieurs autres Instrumens trouverent leur place.
Quand on se seroit embarqué pour un Voyage de long
cours, les Matelots n'eussent pas fait plus de vux.
Leurs Chansons, toutes grotesques & champestres qu'elles
estoient, furent un sujet de plaisir pour la Princesse. On
fit une espece de petit Combat naval, & on tira tant de
coups de Mousquet en la salüant quand elle passoit
devant quelque Barque, que leur bruit attira deux Capres
d'Ostende qui estoient en Mer, & qui depuis deux jours
avoient fait quelque brigandage sur la Coste. On craignoit
que Son A.R. N'en fut alarmée; mais cette
genéreuse Amazone loin de rien appréhender,
donna ordre qu'on s'avançast pour reconnoistre un de
ces Capres qui avoit gagné le vent, & qui
s'estoit approché de cette petite flotte. Ils estoit
monté de quatre Pieces de Canon; mais soit que le
nombre de Vaisseaux, ou celuy des Cavaliers & des
Carosses qui estoient sur la gréve luy fist peur,
soit que le respect qu'impriment les Personnes du Premier
rang l'obligeast à ses retirer, il s'éloigna
aussitost, & laissa la Princesse en liberté de se
venir délasser dans la Maison où Mr
de Matignon luy avoit fait préparer un Régal
aussi délicat que galant & magnifique.
L'Apartement destiné pour ce Repas estoit un
Sallon
|
Où
le Iasmin, la Fleur d'Orange,
Et mille sortes d'autres Fleurs,
Par la diversité de leurs douces odeurs,
En faisoient admirer l'agreable
mélange.
Quoy
qu'au bord de la Mer, on n'en voit point
ailleurs
Une si charmante abondance,
Et les Parterres de Provence
Ne sont émaillez de si vives
couleurs.
|
Ce
Sallon, pour avoir esté préparé fort
à la haste, ne laissoit pas d'estre enrichy des
Meubles les plus prétieux que l'on puisse voir chez
les Princes mesmes. Pour en marquer la somptuosité,
c'est assez de dire que le Buffet estoit garny d'une
infinité de Bassins, de Lustres, de Flambeaux, &
de Vases de vermeil doré. Quoy qu'ils fussent d'une
pesanteur incroyable, le travail en surpassoit encor la
richesse, tant ils estoient cizelez délicatement. La
Tapisserie representoit l'embarquement d'une Reyne, &
avoit un agreable raport avec celuy que la Princesse venoit
de faire. Les Festons & les Couronnes de Lys
suspenduës au lambris, achevoient d'embellir ce Lieu,
dont les Echos retentirent pendant tout le Repas du bruit
des Violons & d'autres Instrumens, qui par leur
éloignement proportionné ne faisoient
qu'autant de bruit qu'il ne falloit pour charmer doucement
les oreilles; & afin qu'il me manquast rien de tout ce
qui peut flater les sens, Madame la Duchesse de Toscane
estoit assise entre deux Orangers & devant la principale
Allée du Jardin, dont les deux costez estoient
pareillement garnis d'Orangers tous chargez de Fleurs &
de Fruits. Cette Allée aboutissoit à une
Perspective, au devant de laquelle estoit une Vénus
tirée sur celle de Praxitele qui est à
Florence dans le Palais du Grand Duc, & des deux costez
il y avoit de petits Dédales où l'on pourroit
se perdre plus agreablement que dans celuy d'où
Ariane tira Thesée. Mais si la beauté de ce
Jardin avoit dequoy arrester les yeux, vingt-quatre Bassins
de Gibier en Pyramides, les Melons, les Poires, les
Abricots, & dix-huit autres Bassins de Confitures &
de Fruits les plus rares, servis avec autant d'abondance que
de propreté, surprirent tellement l'Illustre
Princesse à qui Mr de Matignon donnoit ce
Régal, qu'elle avoüa qu'à l'exception de
la Table de Sa Majesté, elle n'en avoit jamais veu
aucune servie ny si magnifiquement, ny avec tant de
délicatesse. Apres ce Repas, Son A.R. alla
goûter le frais du Jardin. On prit ce temps pour faire
manger la Compagnie, & l'on peut dire que cette seconde
Table qui estoit de quarante couverts, ne fut pas servie
avec moins de magnificence que la premiere. Mr de
Matignon qui en faisoit les honneurs, n'oublia rien pour
régaler à son ordinaire ceux qui y prirent
place, c'est à dire avec une profusion surprenante de
mets les plus délicats, de Vins, de Liqueurs, &
de rafraîchissemens de toutes sortes. Cependant Madame
de Toscane accompagnée de ses Dames, de Monsieur de
Bayeux, & de Mr de Mehand Intendant de la
Genéralité de Caën, se promenoit dans les
Allées du Jardin dont elle admira les Parterres, les
Palissades, les Orangers, les Compartimens, les
Dédales & les Statuës, & voyant qu'il se
faisoit tard, elle remonta en Carrosse, & revint
à Caën. On tira le soir quantité de
Fusées volantes sous ses Fenestres, & elle en
reçeut d'autant plus de satisfaction, que la Lune qui
estoit alors dans son plein, commença à ses
cacher sous un nuage, d'où elle ne sortit qu'apres
tout ce divertissement.
|
Si
le Soleil officieux,
Voulant favoriser Son Altesse Royale,
Dans cette Feste sans égale,
De ses plus purs rayons avoit doré les
Cieux;
La Lune se cachant sous un obscur nuage,
Voulut par ce respect luy rendre cet hommage.
Cette Déesse de la Nuit,
Favorisant l'éclat & l'agreable
bruit
Que mille Serpenteaux répandoient dans la
nuë,
Aima mieux se priver du plaisir de la voir,
Que de troubler un si beau soir,
Et que d'en empescher la veuë.
Se
servant de l'occasion,
Ie ne sçay si pour lors cette Reyne de
l'Ombre
Alla trouver son cher Endimion,
Mais enfin il est vray que l'air parut
tres-sombre,
Que pendant cette obscuraité,
Mille Feux d'artifice ayant porté la
guerre
Aux Astres dont la nuit emprunte la
clarté,
Ces Feux sembloient ne retomber en terre,
Que pour y rencontrer un trépas glorieux
Aux pieds de Son Altesse, & mourir à ses
yeux.
|
Le
lendemain cette grande Princesse ayant eu la bonté
d'aller rendre visite à Madame de Caën, elle y
fut reçeuë & régalée avec
toute l'abondance de Gibier, de Fruits, & de Confitures
que l'on peut s'imaginer. Quoy que cette Illustre Abbesse
fust malade, elle ne laissa pas de donner si à
propos, que rien ne manqua de tout ce qui pouvoit contribuer
à rendre ce Repas des plus magnifiques.
Voilà,
Madame, de quelle maniere on a tâché de
divertir Madame la Duchesse de Toscane pendant le peu de
sejour qu'elle a fait à Caën.
Quelques
charmes que puissent avoir les plus beaux Lieux, il ne sont
particulierement agreables que par la presence de ce qui
plaist. Ces Paroles que Mr des Fontaines a mises
en Air, en font foy.
|
Agreables
Ruisseaux, & vous sombres Forests,
Cessez de m'étaler vostre charme
ordinaire,
Iris n'est point icy, vous estes sans attraits,
Est-il rien qui loin d'elle à mes yeux
puisse plaire ?
Sous
vos ombrages verts si 'jaime à
m'égarer,
Ce n'est que pour cacher mes soûpirs &
mes larmes.
Helas ! si ses beaux yeux vous pouvoient
éclairer,
Que je serois heureux ! que vous auriez de charmes
!
|

La
Feste du Perroquet à Montpellier
J'ay
commencé à vous parler dans ma lettre du mois
de May d'une Feste qui se fait tous les ans à
Montpellier pour un Perroquet qui s'y doit abatre à
coups de Fléches. Je vous en ay marqué les
cérémonies, & je puis vous apprendre
aujourd'hui la suite que ce galant Combat d'adresse a
euë cette année. Je ne sçay si je vous ay
dit que pour en emporter le prix, il n'est pas necessaire de
jetter le Perroquet tout entier par terre. Il faut seulement
en faire tomber la derniere piece qui reste au bout de la
perche, & celuy qui en peut venir à bout est le
Roy, quoy qu'il n'ait pas fait tomber toutes les autres. Ce
fut par cette derniere piece abatuë qu'un nouveau Roy
termina la Feste il y a deux mois. Aprés qu'il eut
reçeu les complimens de ses Amis & de toute la
Troupe des Archers, il donna à chaque Officier des
Echarpes garnies d'une Dentelle or & argent, & deux
autres pour les faire tirer au blanc. Cela fait, tous les
Archers l'accompagnerent chez luy, & on remit au
Dimanche suivant les honneurs qui luy estoient deûs.
Cependant on dressa un grand & superbe Arc de Triomphe
devant sa Maison. Les admirables effets de l'Amour, Dieu de
cette Feste, y estoient representez aux quatre coins par
autant d'Emblêmes. D'un costé on voyoit un
Amour frapant deux Coeurs qu'il tâchoit de joindre.
Ces paroles Italiennes luy servoient d'ame,
Co'l
tempo [Avec le Temps].
De l'autre on voyoit ce mesme Dieu frapant sur un Fer tout
rouge qui sortoit d'une Forge, avec ces autres paroles,
Se
non arde, non si piega [S'il ne brûle pas, il ne
plie pas].
Dans l'un des deux autres coins estoit representé un
Soleil dardant ses rayons sur un Miroir ardent qui les
reflechissoit sur un Tourne-sol, avec ces mots Espagnols,
Muero
porque me miras [Je meurs parce que tu me
regardes];
& dans le dernier on remarquoit un Cupidon
décochant une Fléche contre un Coeur
élevé sur une perche. Cers paroles estoient au
dessous, Ie
t'auray tost ou tard.
Les Armes de France avec un nombre infiny de grandes Fleurs
de Lys dorées, faisoient l'ornement du haut de cet
Arc. Enfin le jour destiné au Triomphe du nouveau Roy
estant venu, tous les Archers se rendirent au Fossé.
Les Dames y furent régalées d'une magnifique
Collation dans une Chambre voûtée qui est au
bout, & apres qu'elles se furent retirées, le
nouveau Roy sortit du Fossé, & s'alla promener
par toute la Ville au bruit des Instrumens que je vous
marquay la derniere fois. Il estoit au milieu du Capitaine
& du Lieutenant, & avoit à sa suite le Roy de
l'année derniere. Le beau Sexe qui s'estoit
placé aux Fenestres pour le voir passer plus
commodement, ne fut pas moins satisfait de sa bonne mine,
que de la richesse de son Habit. On n'en avoit point encor
veu ny de plus magnifique ny de plus galant. Il portoit une
Toque de velours noir bordée de Perles. Le Cordon
estoit de deux cours, aussi de Perles, mais fines &
grosses, entre lesquelles il y avoit de tres-belles
Emeraudes d'espace en espace. Le revers de la Toque estoit
enrichy d'une grande Rose de Diamans, avec une grosse Perle
en poire; le tout ombragé d'une Aigrete blanche,
& de quantité de Plumes de mesme couleur. Il
avoit ajoûté à ces Ornemens une Chaisnes
d'or qui luy pendoit en écharpe. Une Canne d'Inde
garnie d'une grosse Pomme d'argent doré, luy servoit
d'appuy. Le Perroquet, comme le principal ornement du
Triomphe, estoit porté devant luy sur une perche
à laquelle on avoit attaché l'Arc & la
Fléche du Roy qui l'avoit abatu. Les Archers
suivoient dans le mesme ordre qui avoit esté
observé au commencement de la Feste. Apres qu'ils se
furent ainsi promenez, ils se rendirent dans la Salle de
l'Hostel de Ville, où l'on a accoûtumé
de tenir les Etats de Province. On y avoit
préparé un magnifique Festin par les ordres du
nouveau Roy qui donna en suite le Bal aux Dames. Les plus
belles Personnes de Montpellier en furent priées. On
dansa long-temps, & le Bal estant finy, tous les Archers
allerent conduire le Roy dans sa Maison. Le reste de la nuit
se passa en Sérenades que les Archers Amans eurent le
soin de donner à leurs Maistresses.
Le
Serpent extraordinaire
Je
ne puis m'éloigner de Montpellier sans vous apprendre
une chose aussi singuliere que surprenante, qu'on a
veuës à trois lieuës de là, depuis
quelques jours. Un Apothicaire herborisant dans la Campagne,
mit le pied sur des broussailles qui cachoient un Serpent
des plus monstrueux. Ce Serpent se sentant blessé, se
dressa tout furieux, fit plusieurs plis autour du Corps de
l'Apothicaire, le mit par terre, & le tint tellement
pressé, que c'estoit fait de luy, si des Bergers qui
n'en estoient pas fort loin, ne fussent accourus à
ses cris. Ils tuerent le Serpent, & délivrerent
ce malheureux qui en avoit reçeu plusieurs blessures.
Il estoit extraordinairement enflé du venin qui
s'estoit glissé par toutes les parties de son Corps;
mais deux ou trois prises du Thériaque qui se fait
à l'Université de Montpellier, le remirent
dans son premier état. On fendit le Serpent. Il avoit
trois ufs dans son ventre, & ce qui vous
surprendra, c'est que sur l'un de ces ufs on a
trouvé six mots monosyllabes, rangez en colonne,
parfaitement distinguez les uns des autres, & si bien
écrits, qu'un Peintre auroit eu peine à les
mieux marquer. Ces mots sont, ou,
pa, re, ma, ne, pa.
Vous ne doutez pas qu'on ne travaille à l'envy
à les expliquer. Cet uf & esté
donné à Mr le Cardinal de Bonzi,
qui le conserve comme une chose fort curieuse.
Les divers changemens qui arrivent aux Vers à
soye, ne seroient pas regardez avec moins
d'étonnement, si la chose estoit plus rare pour nous.
Ils ont fourny le sujet des Vers qui suivent, & je ne
doute point qu'ils ne soient de vostre goust, par le juste
raport que vous y trouverez entre les peines que soufre son
Amant, & les travail de ces industrieux Insectes. Ce
galant Ouvrage qui est tombé entre mes mains à
l'insçeu de son Autheur est de Mr
de Templery. C'est un Gentilhomme de la Ville d'Aix, qui
passe pour un des plus honnestes Hommes de sa Province. Je
ne vous dis rien de son Esprit, vous en pouvez juger par
vous-mesme.
Stance
à Silvie,
Sur ses Vers à Soye,
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Lorsque le dernier Vers, adorable Silvie,
Que je fis sur mes maux, ne vous toucherent
pas,
Ie juray de ne faire aucuns Vers de ma vie;
Mais les vostres vers-à-soyeont pour moy des
appas
Qui m'en font revenir l'envie.
Ils ont avecque moy tant de
conformité,
Que je puis dire en verité,
Qu'ils sont de mon amour la vivante peinture.
On voit muer ces Animaux,
Qui prennent de nouvelles peaux;
Les cruels tourmens que j'endure,
Par vous à tous momens changez en de
nouveaux,
Sont d'une semblable nature.
Comme ces petits Vers je grimpe dans les
Bois,
Ie me roule sur la verdure,
Ie passe le jour quelquefois
Autour d'une brousaille obscure;
Et là pour faire un Vers entier,
Comme eux je barboüille un papier
Sans pouvoir rencontrer ny rime ny mesure;
Enfin moins que vos Vers je prens de
nourriture,
Mais helas ! Si pour moy vous ne voulez
changer,
Comme eux je perdray le manger.
Ils filent de la soye, & ie file
une vie
Plus digne mille fois de pitié que
d'envie,
Mon mal est tel, que je n'en puis guerir.
Comme ces Vers aislez je m'en vais
disparaistre;
Mais si la chaleur les fait naistre,
Vostre froideur me fait mourir.
Lors que l'on s'est soûmis aux fers d'une
inhumaine,
Ces petits insectes rampans,
Enseignent à tous les Amans,
Qu'on ne doit point rompre sa chaine ?
Si-tost qu'ils ont basty leur plaisante maison,
Ils y passent leur triste vie,
Et m'apprennent par là, trop charmante
Silvie,
Qu'il faut mourir dans ma prison.
Quoy que pour vous ma peine
terminée,
Reglant sur eux ma destinée,
Dans le Tombeau je doive m'enfermer,
A vos yeux ravy de paraistre,
Ie reviendrois pour vous aimer,
Si comme eux ie pouvois renaistre.
C'en est trop, prenez les plaisirs
Dont un heureux Hymen peut combler les desirs,
Et n'attendez pas davantage.
Le temps d'aimer passe toûjours,
Et tandis que dans un jeune âge,
De vos Vers vous filez l'ouvrage,
La Parque file vos beaux jours.
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Autres
Vers sur la rigueur d'une Belle. Je vous les envoye notez,
afin que le plaisir de les lire puisse estre suivy pour vous
de celuy de la chanter.
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Le Soleil sur nos
Champs trop longtemps arresté,
Seche nos Fleurs, met en cendre nos Plaines,
Fait languir nos Ruisseaux, & ravir nos
Fontaines;
Mais malgré les feux de l'Esté,
Et ceux qu'Amour allume dans mon ame,
L'Hyver est dans le coeur de celle qui
m'enflame.
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Avanture
aux Tuileries
Il
y a long-temps que je vous arreste dans les Forges. Vous
vous accomoderiez mieux sans-doute d'une promenade aux
Tuileries. C'est un lieu de rencontres agreables, s'il ne
l'est pas toûjours d'Avantures concertées. Une
Dame tres-considérable par son rang, mais beaucoup
plus par le mérite de sa Personne, s'y promenoit ces
derniers jours avec une seule Demoiselle qui estoit à
elle, & déja avancée en âge. Son
habit negligé, quoy que propre, ne marquoit rien
d'extraordinaire dans sa qualité; mais sa
beauté, sa jeunesse, l'agrément de sa taille,
& un je-ne-sçay-quel air fin & spirituel qui
passe encor les charmes de sa beauté, estoient bien
capables de la faire distinguer parmy toutes celles de son
Sexe. Elle avoit quité les grandes Allées
où elle auroit eu à rendre trop de saluts,
& en avoit choisy une êcartée pour y
prendre l'air en solitude. Sa Demoiselle qu'elle avoit prise
sous le bras, luy aidoit à marcher; & soit que
l'inégalité de l'âge en deux Personnes,
dont l'une ne marquoit pas le respect qu'elle devoit
à l'autre en se promenant de cette sorte, pust donner
lieu à des pensées teméraires, soit que
cette retraite eust l'apparence d'un rendez vous, deux
jeunes Abbez qui les virent entrer dans cette Allée,
les observerent quelque temps, & se hazarderent enfin
à les aborder. Ils avoient beaucoup d'esprit, &
de cet esprit qui ne s'acquiert qu'en voyant les Femmes;
mais apparemment ils n'avoient pas une fort grande
connoissance de la Cour, puis que la Dame qui le sattira fut
pour eux une Dame tres-inconnuë. Quoy que leur
compliment fust fort civil, elle s'apperçeut bien
à cette liberté d'entrer ainsi de plein pied
en conversation avec elle, qu'ils ne sçavoient pas
à qui ils parloient; & comme elle estoit
venuË aux Tuileries pour se divertir, elle
résolut de n'en pas laisser échaper
l'occasion. Il ne luy fut pas difficile de soûtenir
l'entretien. Elle a l'esprit vif & enjoüé,
& tourne les choses d'une maniere si aisée &
si délicate, qu'il luy suffisoit de cet avantage pour
meriter l'admiration qu'elle s'attire. Jugez de l'impression
qu'elle fit sur sur les Abbez, en leur faisant connoistre
que sa jeunesse & sa beauté n'estoit pas ses plus
grands charmes. L'envie de sçavoir qui elle estoit,
leur fit faire quelques demandes, ausquelles elle feignit de
satisfaire, en leur disant que son Mary l'avoit
amenée à Paris pour solliciter un
Procés qui luy estoit d'importance, dans la
pensée que les Femmes se faisoient toûjours
écouter des Juges; qu'il avoit laissé en
Auberge, & qu'elle venoit quelquefois respirer l'air des
Tuileries pour se délasser de la chicane. Les Abbez
ne manquerent pas à se récrier sur le
péril de ses Parties contre une pareille
Solliciteuse. Grandes offresde luy donner tout le Parlement,
& mesme des Amis en Cour, où ils ne doutoient
point qu'elle n'effaçast les plus belles, si elle y
vouloit recevoir des connoissances. La Dame ne refusa rien,
& leur dit en riant que sa Suivante leur aprendroit dans
quelle Auberge ils pouvoient la venir chercher, parce
qu'elle n'en avoit encor pû retenir le nom. Cette
permission de la voir leur fit proposer des Parties de Jeu,
d'Opéra, & de Promenade, avec assurance qu'ils
regarderoient l'avantage de pouvoir contribuer à la
divertir, comme un des plus grands que leur bonne fortune
leur pust procurer.La réponse de la Dame fut que son
Procés estoit la seule chose qu'elle eust en teste,
& qu'apres qu'on l'auroit jugé, elle ne seroit
pas ennemie des plaisirs. La conversation dura plus d'une
heure, avec beaucoup d'esprit de part & d'autre, &
& il fut enfin question de se séparer. Comme on
ne peut estre plus civil que le sont ordinairement les
Abbez, ceux-cy voulurent doner la main à la Dame.
Elle s'en défendit sur ce que n'ayant point
d'équipage, elle estoit bien-aise de
s'épargner la confusion qu'elle auroit, s'ils
estoient témoins de sa voiture. L'un d'eux s'ofrit
aussitost à la remener dans son Carrosse, & la
conjura de s'en servir pour toutes ses Sollicitations. Il
fut remercié de ses ofres. La Dame les pria encor
quelques temps de la laisser aller seule, mais ce fut d'une
maniere qui les engageoit à n'en rien faire, &
enfin feignant de se résoudre à rougir de sa
voiture, puis qu'ils le vouloient, elle accepta la main que
le plus empressé liu présentoit. A peine
eut-elle paru sur la Porte des Tuileries, que quatre grands
Laquais coururent faire avancer un Carrosse fort magnifique.
Un Page luy vint prendre la queuë, & les
Livrées & les Armes du Carrosse ayant fait
connoistre aux Abbez que la fausse Plaideuse estoit une
Personne du plus haut rang, ils demeurerent dans une
surprise qui ne leur permit point de parler. La Dame montant
dans son Carrosse apres leur avoir rendu graces de toutes
leurs honnestetez, elle leur cria qu'elle auroit soin de
leur envoyer des Placets, afin qu'ils appuyassent la justice
de sa Cause aupres de ses Juges.
Il
est difficile que vous n'ayez entendu parler de M' Bigot de
S. Pierre, si estimé pour son obligeante maniere de
faire les choses: Madame la Princesse d'Epinoy l'alla voir
dernierement dans sa belle Maison de Pincourt, toute
agreable par la régularité de ses Iardins.
Elle y rencontra plusieurs Personnes de qualité qui y
resterent à souper comme elle. Mr Bigot donna ses
ordres pour ce Repas, qui fut servy dans une grande Salle
bien éclairée, avec une délicatesse
& une propreté dignes de luy.A peine
commençoit-on à manger, qu'on entendit dans un
Sallon à costé, une Symphonie de Violons, de
Hautbois, & de Flustes douces, qui joüerent pendant
tout le Repas.On descendit ensuite au Jardin pour s'y
promener; et si on avoit esté surpris du commencement
de cette Feste, on ne le fut pas moins de voir ce Jardin
éclairé d'un grand nombre de lumières
mises à toutes les croisées de la Maison; ce
qui faisoit une tres-agreable illumination dans tout le
Parterre. Apres quelques tours d'Allée, on s'assit
sur des Gradins de gazon. On y causa, on y rit. Quelques
personnes de la Compagnie danserent, & une partie de la
nuit se passa de cette sorte, pendant que les Instrumens
joüoient par reprises.S'ils n'estoient emplotez dans
cette belle Maison que pour la joye, on s'en doit servir
avant qu'il soit peu pour marquer le sensible
déplaisir q'on a de la mort de Mademoiselle de
Maisons. Vous le verrez par les Vers que je vous envoye.
C'est une espece de petit Opera lugubre qui se
prépare. L'Autheur qui ne se fait connoistre que sous
le nom du Solitaire de Pontoise, l'intitule,
Monument
d'Amarante
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