Juillet 1678

 

A Monseigneur le Dauphin

 

Monseigneur,

 

Vous avez tant de part aux Vers qui suivent, que quoyque ce ne soit pas à Vous qu'ils s'adressent, je puis les reagrder comme un Ouvrage qui vous est particulierement dedié. Comme Autheur du Mercure, je suis chargé de la faire voir à toute l'Europe. Il contient des veritez qui vous sont trop glorieuses pour ne me pas faire une joye d'estre employé à le publier. Agréez, Monseigneur, l'empressement que je vous témoigne, & me pardonnez la liberté que je prens de vous assurer en mesme temps que de tous ceux qui admireront la peinture qui s'y trouve de vos qualitez, aucun n'en sera jamais si charmé que moy, qui suis avec la plus profonde soûmission,

 

Monseigneur,

 

Vostre tres-humble & tres-obeïssant Serviteur, D.

 

 

Grand Roy, lors que le bruit qui résonnent en tous lieux,
Sur ton auguste front me fit poser les yeux,
Sans suspendre mon choix par d'infaillibles marques,
Je distinguay d'abord le plus grand des Monarques,
Et sans voir ton visage ombragé de Lauriers,
J'y reconnus les traits du plus grand des Guerriers ;
Mais surpris par l'éclat de ta grandeur suprême,
Je tournay mes reagrds vers un autre toy-mesme,
Et j'achevay de voir sous des traits adoucis,
La majesté de Pere du visage du Fils.
Comme dans son midy l'Astre qui nous éclaire,
D'un prompt aveuglement punit un teméraire,
Qui se laissant conduire à des yeux indiscrets,
De ses rayons perçans croit soûtenir les traits,
Au lieu que sur le point de commencer sa course,
Il nous laisse admirer ses beautez dans leur source,
Où par l'éloignement leur éclat temperé
Abandonne à nos yeux un plaisir assuré.
Ainsi t'envisageant au grand jour de ta gloire,
D'une foule d'exploits rappellant la memoire,
Mon esprit & mes sens également troublez,
Du poids de ta grandeur alloient estre accablez,
Quand ton charmant DAUPHIN par sa seule presence,
A mes regards tremblans redonna l'assurance,
Et parmy les éclairs de tant de majesté,
Me permit d'entrevoir les traits de ta bonté.
J'apperçus sur son front formé des mains des Graces,
L'impatient desir de marcher sur tes traces.
Je crûs voir dans ses yeux une certaine ardeur,
Qui découvroit aux miens sa future Grandeur.
De mille autres attraits le parfait assemblage,
D'un Heros accomply l'infaillible présage ;
Me montra dans le cours d'un heureux avenir,
Parce qu'il est déjà, ce qu'il doit devenir.
Glorieux Rejettons [Messieurs les Princes de Conty] de cette tige Illustre,
D'où les Lys ont tiré tant de force & de lustre,
Ornement précieux de sa nouvelle Cour,
Dont les charmes naissans croissent de jour en jour,
Qui brûlez comme luy de ces heureuses flâmes,
Que le Ciel liberal inspire aux grandes Ames,
Et qui dés le berceau partageant ses plaisirs,
Penetrez de son cœur les plus secrets desirs.
Dites-nous ces transports dont l'ardeur inconnuë,
Découvrant à vos yeux son ame toute nuë,
Vous y fit voir cent fois les plus beaux mouvemens,
Que la Gloire fait naistre au cœur de ses Amans.
Impétueux desirs d'une ardente jeunesse,
Qui des ans trop tardifs accusez la paresse,
Sans réveiller l'ardeur qui l'anime aux Combats,
Laissez du moins former la vigueur de son Bras,
LOUIS vous laisse encor dequoy vous satisfaire,
Des Peuples à dompter, des Conquestes à faire,
De mille autres Lauriers pourvant se couronner,
Par les mains de son Fils il les veut moissonner.
Dans le préssentiment d'une si douce attente,
Il retient de son Bras la force triomphante,
Et content des honneurs qu'il s'assure aujourd'huy,
Interrompt des Exploits qu'il reserve pour luy.
O Toy, de ce tresor heureux dépositaire,
Monsautier, fais qu'un jour il égale son Pere,
Et que sans s'arrester aux Exemples anciens,
Pour les surmonter tous, il imite les siens.
Fais que jusqu'à la fin, conduit par ta prudence,
De tes soins assidus couronnant la constance,
Les fruits qu'il nous promet par tes mains cultivez,
A leur maturité soient bientost arrivez.
Fasse le juste Ciel qu'achevant ton ouvrage,
Dans les premiers essais de son jeune courage,
Tes genereux conseils secondant sa Valeur,
Tu conduises son Bras aussi-bien que son cœur.

DU JARRY

 

 

 

Madrigal sur la Paix

Iamais on avoit tant vanté
Ny Campagne d'Hyver, ny Campagne d'Esté,
Quand LOÜIS revenoit suivy de la Victoire.
Quelle est cette nouvelle gloire ?
Sur ses propres Exploits a t-il pû rencherir,
Apres tant de succés sur la Terre & sur l'Onde ?
Oüy, car donner la Paix au Monde,
C'est plus que de le conquerir.

 

 

 

Les belles choses ne viennent jamais trop tard. Quoyqu'il y ait déjà plus de quatre mois que la prise de Gand & d'Ypres a terminé la Campagne de sa Majesté, vous ne serez pas fasché de voir les Vers qui suivent.

 

 

Sur la Campagne du Roy, faites avant le Printemps

Madrigal

Vous revenez bien tard,
Oyseaux dans ce Bocage,
LOÜIS a déjà fait son glorieux Exploits.
Que ne vous pressiez vous pour avoir l'avantage
De mesler à nos Chants vostre charmante voix,
En l'honneur du plus grand des Rois ?
Autrefois le Printemps, & vous, & la Victoire,
Vous paroissiez tous à la fois;
Maintenant LOÜIS a la gloire
De ranger en tout temps la Victoire à ses Loix.

 

 

 

Ce Madrigal est de Mademoiselle de la Charce, Fille de feu Mr le Marquis de la Charce de Dauphiné, de l'Illustre Maison de la Tour d'Auvergne, & digne sœur du brave & spirituel Comte de la Charce qui mourut dans nos premieres Campagnes contre les Hollandois.

 

 

Sur la Paix offerte aux Hollandois

Sonnet

Les Eclairs dans les yeux & la foudre à la main,
LOÜIS LE GRAND paroist au milieu d'une Armée
Fatale aux Ennemis, à vaincre accoustumée,
A qui tout l'Univers s'opposeroit en vain.

Nos plus vaillans Guerriers suivent leur Souverain,
Sur son exemple seul leur conduite est formée,
A chaque pas qu'il fait la Flandre est allarmée,
Tout tremble sur l'Escaut, sur la Meuse & le Rhin.

Miracle de Valeur ! Mais, ô bonté plus grande !
LOÜIS calme l'orage, & sauve la Holande
D'un deluge de maux qui l'alloient inonder.

Quand l'orgueil des Titans tomba sous le Tonnerre,
Ainsi le Roy des Cieux fit gloire d'acorder
Le retour de la Paix aux besoins de la Terre.

 

 

Mr l'Abbé Cotin a fait ce Sonnet. Il fut tres bien reçeu du Roy, quand il eut l'honneur de le presenter. Je ne vous dit point que Mr Cotin a fait quantité de beaux Ouvrages, comme l'Immortalité de l'Ame, le Recüeil des Enigmes, les Lettres Galantes aux Dames de la Cour, &c.

Voicy un Sonnet de Mr Perry de S. Quentin, sur la Remise que Sa Majesté a faite à son Peuple sur les Tailles. 

 

Sonnet au Roy

Tu travailles sans cesse au repos de la France,
Grand Roy, soit dans ton Louvre, ou soit au champ de Mars;
Et Rome qui par tout étendoit sa puissance,
Devoit moins de bonheur au premier des Cesars.

Quand les Peuples soûmis admirent ta clemence,
Et qu'on voit ta grandeur briller de toutes parts,
Tu nous remets tes droits, tu nous rends ta presence,
Et ton Estat ressent l'effet de tes regards.

Il est vray qu'à nos cœurs ta gloire est toûjours chere ;
Mais aussi nous montrant la tendresse d'un Pere,
Pourrois-tu mieux payer nostre fidelité ?

Non, Grand Roy, cet exemple est trop doux à la terre,
Pour luy donner tes Loix il ne faut plus de Guerre,
C'est assez desormais de ta seule bonté.

 

 

 

 

Les Paroles de la Chanson que vous allez voir, sont du Solitaire de Pontoise, & l'Air, de Mr de Montigny, du Havre.

 

 

Amour, cruel Amour, laisse-moy vivre en paix,
Amour ne trouble plus les beaux jours de ma vie.
Ne me parle plus d'Uranie,
Ie l'abandonne pour jamais,
Amour, cruel Amour, laisse-moy vivre en paix.
Ie renonce aux langueurs de la melancolie,
La tendresse est une folie,
L'indiference seule a pour moy des attraits,
Amour, cruel Amour, laisse-moy vivre en paix.

 

 

 

 

Reception faite à Dieppe

 

Madame la Duchesse de Cleveland est de retour d'Angleterre dés les derniers jours de l'autre Mois. Elle fit le trajet dans un Hoeus fort doré & fort ajusté, qui ayant paru à la Rade de Dieppe, fut aussi-tost reconnu pour estre celuy qui la portoit. Il n'estois que quatre heures de matin quand l'avis en fut donné à Mr de Tier geville. Vous sçavez qu'il est Gouverneur de Dieppe. Il se rendit en mesme temps sur le Port, & comme le Hoeus de cette belle Duchesse estoit à l'anchre attendant la marée, qui de devoit estre ce jour-là qu'à deux heures apres midy, il envoya un Officier à son Bord pour la complimenter de sa part, & sçavoir d'elle si elle attendroit la marée, ou si elle souhaitoit venir à terre dans une Chaloupe. Elle prit ce dernier party, & fut reçeuë au bruit du Canon, auquel celuy du Hoeus répondit. Elle trouva sur la gréve des Carrosses qui l'attendoient, & fut conduite par ce galant & spirituel Gouverneur dans l'Apartement qu'il luy avoit fait préparer. Elle se mit au Lit, accablée de la fatigue de cinq jours de gros temps dont elle avoit esté fort incommodée dans son trajet. Le Corps de Ville luy vint faire compliment, & luy presenta des Confitures. On chantoit ce jour-là mesme le Te Deum pour la prise de Puy-cerda ; & comme il devoit estre suivy le soir de Feux d'artifice, Mr de Tiergeville en voulut donner le plaisir à Madame la Duchesse. Il avoit fait éclairer tout le Jardin du Chasteau, où il la mena avec ses Filles. Ce fut là qu'elle joüit du divertissement de ces Feux ; apres quoy on luy servit la Collation dans la Salle de ce Jardin. Les Violons ne furent pas oubliez, avec tout ce qu'on pût ramasser de Symphonie. Cette charmante Duchesse partit de Dieppe le lendemain, & laissa toute la Ville dans l'admiration des rares qualitez qui luy acquierent l'estime de tous ceux qui la connoissent.

 

 

Reception faite à Caen

 

Vous avez sçeu sans doute que Madame la Duchesse de Toscane a fait un voyage à Caën dans les premiers jours de ce Mois. Il faut vous en apprendre les particularitez. Ce que je vous en vay dire n'est pas de moy. Il s'est tiré une tres-agreable Relation écrite en Vers & en Prose par Mr de Berigny Conseille au Présidial de la Ville dont je vous parle.

 

Si-tost que cette Princesse eut fait sçavoir le dessein de ce Voyage à Monsieur de Matignon, 

 

Dont la Galanterie égale la Naissance,
Et qui dans son Gouvernement
Fait avec tant d'éclat les honneurs de la France,
Qu'on ne fait rien en Cour plus magnifiquement;

 

Les ordres furent donnez pour la Reception qui estoit deuë à une petite-fille de Henry IV. Mr de Matignon se rendit à Caën, d'où il alla plus de trois lieuës au devant d'elle, accompagné de toutes les Personnes de qualité du Païs, apres luy avoir envoyé son Capitaine des Gardes jusqu'à Falaise, pour le complimenter de sa part. Madame de Meliand Intendante de Caën, alla aussi fort loin à sa rencontre pour luy rendre ses premiers devoirs, avec un fort grand nombre de Dames & de la Ville & des environs. La maniere dont cette Princesse les reçeut, ne leur marqua pas moins de considération pour leurs Personnes, que d'estime pour leur mérite & pour leur beauté. 

 

On sçait que ce Climat est le Climat des Belles,
Qu'elles ont toutes l'air doux & brillant,
Qu'il n'est rien de plus beau, ny rien de plus galant,
Et qu'enfin on ne voit aucun defaut en elles,
Que celuy d'estre trop cruelles.

 

Mr de Matignon avoit ordonné à tous les Capitaines de la Ville de se rendre dans la Plaine à la teste de leurs Compagnies, & on devoit mettre des Flambeaux à toutes les Fenestres pour éclairer l'Entrée de S.A.R. Que l'excessive chaleur obligeoit à ne partir de Falaise que fort tard ; mais ayant voulu s'épargner cette sorte de cerémonie, elle arriva beaucoup plutost qu'on le l'avoir crû, suivie de plusieurs Carrosses à six Chebaux, & fut seulement reçeuë au bruit du Canon. Si-tost qu'elle se fut renduë à l'Hostel que la Ville luy avoit fait préparer, Mr de la Mote Lieutenant General luy vint faire compliment à la teste des Echevins. Elle en témoigna une satisfaction extraordinaire, & trouva dans tout ce qu'il luy dit tant de politesse & d'éloquence, qu'elle avoüa que c'estoit avec beaucoup de justice qu'on luy avoit toûjours vanté les beaux esprits de Caën. Apres cette Harangue, les Présens de la Ville luy furent offerts. Elles les reçeut tres-obligeamment, & fit paroistre toute la bonté possible aux Dames qui vinrent l'asseurer de leurs respects, & dont la conversation ne luy plût pas moins que la beauté. Elle demeura un peu de temps dans le Jardin à prendre la frais, soupa en particulier, & se retira de bonne heure, dans le dessein de partir le lendemain de grand matin pour son voyage de la Délivrance. C'est une Chapelle des plus celebres de toute l'Europe, par les continuels Miracles qui s'y font depuis plus de six cent ans. Elle est à trois lieuës de Caën, & à un quart de lieuë de la Mer. Madame de Toscane qui avoit veu la Mediterranée en allant en Italie, fut bien-aise de voir l'Ocean. Mr de Matignon ayant appris son dessein, envoya toute la nuit retenir des Matelots, afin de luy donner le plaisir de la Pesche, & en suite un grand Régal. Cette Princesse partit de Caën suivie de plusieurs Carrosses. Elle fit les devotions à la Délivrance avec une pieté exemplaire, & apres y avoir laissé des marques de la liberalité, elle se rendit à la Coste de Bernieres, où non seulement toutes les Personnes de qualité de la Ville estoient venües en foule, mais mesme les plus considérables de cinq à six lieuës aux environs. D'abord Mr de Matignon luy donna le divertissement de la Pesche sans qu'elle descendit de Carrosse; en suite dequoy elle monta dans la Galere qui luy avoit esté préparée. Le temps s'estoit tenu couvert tout le matin, & il s'estoit mesme élevé un vent qui sembloit s'opposer au plaisir de la promenade qu'on avoit crû luy faire prendre sur Mer. 

 

Mais si-tost que cette Princesse
Eut mis le pied dans son Bateau,
On eust dit que Neptune & tous les Dieux de l'Eau
Se fussent empressez à luy faire caresse.
A l'envy l'un de l'autre & Tritons & Zéphirs
Voulurent tour-à-tour servir à ses plaisirs.
Les Tritons appaisant les vagues mutinées,
Ne laisserent plus voir q'un paisible crystal,
Et de ce calme general
Les Néreïdes étonnées
Par mille & mille bonds s'élançant sur les flots,
Voulurent voir l'Objet qui causoit ce repos.

Lors que Vénus sortit de l'onde
Pour venir recevoir les vœux de tout le monde,
Si Neptune & ses Deïtez
Adorrent l'éclat de ses rares beautez,
On peut dire que cette Reyne
(Quoyque la Mere de l'Amour)
Ne reçeut pas dans ce beau jour
Un hommage si grand, une gloire si pleine.
Les Tritons ravis de la voir,
Luy rendirent quelque devoir,
Et pour honorer sa naissance,
Luy marquerent leur joye & leur obeïssance.

Mais si-tost que le Dieu qui préside à la Mer
Vit briller cette Illustre & Royale Princesse,
Les Cieux, les Vents, les Flots, & l'Air,
Firent gloire de tendre hommage à Son Altesse.
L'Astre mesme du Iour dont un nuage obscur
Avoit tout le matin offusqué la lumiere,
Et tenu jusqu'alors la clarté prisonniere,
Rendit en ce moment le Ciel calme, & l'Air pur,
Et pour mieux signaler cette pompeuse Feste,
De ses plus beaux rayons il couronna sa teste.

 

La Galere où son A.R. entra avoit esté préparée avec trop de précipitation, pour estre aussi superbe que Mr de Matignon l'auroit souhaitée. Elle estoit neantmoins fort propre. Les Roses, le Jasmin, & la Fleur d'Orange, dont on eu soin de l'orner, reparant en quelque sorte le defaut des dorures, y faisoient par leur odeur & par leur agreable confusion, l'effet du monde le plus galant. Quantre petits Cupidons luy servoient de Guides, & trente Matelots vestus à l'Indienne en estoient les Rameurs, aussi-bien que de la Barque à laquelle cette Galere estoit attachée, & qu'on avoit pareillement enrichie de Festons, de Couronnes de Fleurs & d'Armoiries. Toutes les autres estoient moins ornées, mais la beauté des Dames qu'elles portoient supléoit agreablement à ce defaut. On alla plus d'une lieuë en Mer, & il ne se peut rien de mieux concerté que le fut cette petite Flotte de trente-cinq à quarante Vaisseaux. L'ordre en estoit aussi juste que galant. In y chanta, on y soûpira mesme (car l'Amour est de toutes les parties) & parmy les Voix & les soûpirs, les Violons, les Hautbois & plusieurs autres Instrumens trouverent leur place. Quand on se seroit embarqué pour un Voyage de long cours, les Matelots n'eussent pas fait plus de vœux. Leurs Chansons, toutes grotesques & champestres qu'elles estoient, furent un sujet de plaisir pour la Princesse. On fit une espece de petit Combat naval, & on tira tant de coups de Mousquet en la salüant quand elle passoit devant quelque Barque, que leur bruit attira deux Capres d'Ostende qui estoient en Mer, & qui depuis deux jours avoient fait quelque brigandage sur la Coste. On craignoit que Son A.R. N'en fut alarmée; mais cette genéreuse Amazone loin de rien appréhender, donna ordre qu'on s'avançast pour reconnoistre un de ces Capres qui avoit gagné le vent, & qui s'estoit approché de cette petite flotte. Ils estoit monté de quatre Pieces de Canon; mais soit que le nombre de Vaisseaux, ou celuy des Cavaliers & des Carosses qui estoient sur la gréve luy fist peur, soit que le respect qu'impriment les Personnes du Premier rang l'obligeast à ses retirer, il s'éloigna aussitost, & laissa la Princesse en liberté de se venir délasser dans la Maison où Mr de Matignon luy avoit fait préparer un Régal aussi délicat que galant & magnifique. L'Apartement destiné pour ce Repas estoit un Sallon 

 

Où le Iasmin, la Fleur d'Orange,
Et mille sortes d'autres Fleurs,
Par la diversité de leurs douces odeurs,
En faisoient admirer l'agreable mélange.

Quoy qu'au bord de la Mer, on n'en voit point ailleurs
Une si charmante abondance,
Et les Parterres de Provence
Ne sont émaillez de si vives couleurs.

 

Ce Sallon, pour avoir esté préparé fort à la haste, ne laissoit pas d'estre enrichy des Meubles les plus prétieux que l'on puisse voir chez les Princes mesmes. Pour en marquer la somptuosité, c'est assez de dire que le Buffet estoit garny d'une infinité de Bassins, de Lustres, de Flambeaux, & de Vases de vermeil doré. Quoy qu'ils fussent d'une pesanteur incroyable, le travail en surpassoit encor la richesse, tant ils estoient cizelez délicatement. La Tapisserie representoit l'embarquement d'une Reyne, & avoit un agreable raport avec celuy que la Princesse venoit de faire. Les Festons & les Couronnes de Lys suspenduës au lambris, achevoient d'embellir ce Lieu, dont les Echos retentirent pendant tout le Repas du bruit des Violons & d'autres Instrumens, qui par leur éloignement proportionné ne faisoient qu'autant de bruit qu'il ne falloit pour charmer doucement les oreilles; & afin qu'il me manquast rien de tout ce qui peut flater les sens, Madame la Duchesse de Toscane estoit assise entre deux Orangers & devant la principale Allée du Jardin, dont les deux costez estoient pareillement garnis d'Orangers tous chargez de Fleurs & de Fruits. Cette Allée aboutissoit à une Perspective, au devant de laquelle estoit une Vénus tirée sur celle de Praxitele qui est à Florence dans le Palais du Grand Duc, & des deux costez il y avoit de petits Dédales où l'on pourroit se perdre plus agreablement que dans celuy d'où Ariane tira Thesée. Mais si la beauté de ce Jardin avoit dequoy arrester les yeux, vingt-quatre Bassins de Gibier en Pyramides, les Melons, les Poires, les Abricots, & dix-huit autres Bassins de Confitures & de Fruits les plus rares, servis avec autant d'abondance que de propreté, surprirent tellement l'Illustre Princesse à qui Mr de Matignon donnoit ce Régal, qu'elle avoüa qu'à l'exception de la Table de Sa Majesté, elle n'en avoit jamais veu aucune servie ny si magnifiquement, ny avec tant de délicatesse. Apres ce Repas, Son A.R. alla goûter le frais du Jardin. On prit ce temps pour faire manger la Compagnie, & l'on peut dire que cette seconde Table qui estoit de quarante couverts, ne fut pas servie avec moins de magnificence que la premiere. Mr de Matignon qui en faisoit les honneurs, n'oublia rien pour régaler à son ordinaire ceux qui y prirent place, c'est à dire avec une profusion surprenante de mets les plus délicats, de Vins, de Liqueurs, & de rafraîchissemens de toutes sortes. Cependant Madame de Toscane accompagnée de ses Dames, de Monsieur de Bayeux, & de Mr de Mehand Intendant de la Genéralité de Caën, se promenoit dans les Allées du Jardin dont elle admira les Parterres, les Palissades, les Orangers, les Compartimens, les Dédales & les Statuës, & voyant qu'il se faisoit tard, elle remonta en Carrosse, & revint à Caën. On tira le soir quantité de Fusées volantes sous ses Fenestres, & elle en reçeut d'autant plus de satisfaction, que la Lune qui estoit alors dans son plein, commença à ses cacher sous un nuage, d'où elle ne sortit qu'apres tout ce divertissement.

 

Si le Soleil officieux,
Voulant favoriser Son Altesse Royale,
Dans cette Feste sans égale,
De ses plus purs rayons avoit doré les Cieux;
La Lune se cachant sous un obscur nuage,
Voulut par ce respect luy rendre cet hommage.
Cette Déesse de la Nuit,
Favorisant l'éclat & l'agreable bruit
Que mille Serpenteaux répandoient dans la nuë,
Aima mieux se priver du plaisir de la voir,
Que de troubler un si beau soir,
Et que d'en empescher la veuë.

Se servant de l'occasion,
Ie ne sçay si pour lors cette Reyne de l'Ombre
Alla trouver son cher Endimion,
Mais enfin il est vray que l'air parut tres-sombre,
Que pendant cette obscuraité,
Mille Feux d'artifice ayant porté la guerre
Aux Astres dont la nuit emprunte la clarté,
Ces Feux sembloient ne retomber en terre,
Que pour y rencontrer un trépas glorieux
Aux pieds de Son Altesse, & mourir à ses yeux.

 

Le lendemain cette grande Princesse ayant eu la bonté d'aller rendre visite à Madame de Caën, elle y fut reçeuë & régalée avec toute l'abondance de Gibier, de Fruits, & de Confitures que l'on peut s'imaginer. Quoy que cette Illustre Abbesse fust malade, elle ne laissa pas de donner si à propos, que rien ne manqua de tout ce qui pouvoit contribuer à rendre ce Repas des plus magnifiques.

 

Voilà, Madame, de quelle maniere on a tâché de divertir Madame la Duchesse de Toscane pendant le peu de sejour qu'elle a fait à Caën.

 

 

Quelques charmes que puissent avoir les plus beaux Lieux, il ne sont particulierement agreables que par la presence de ce qui plaist. Ces Paroles que Mr des Fontaines a mises en Air, en font foy.

 

Agreables Ruisseaux, & vous sombres Forests,
Cessez de m'étaler vostre charme ordinaire,
Iris n'est point icy, vous estes sans attraits,
Est-il rien qui loin d'elle à mes yeux puisse plaire ?

Sous vos ombrages verts si 'jaime à m'égarer,
Ce n'est que pour cacher mes soûpirs & mes larmes.
Helas ! si ses beaux yeux vous pouvoient éclairer,
Que je serois heureux ! que vous auriez de charmes !

 

 

 

La Feste du Perroquet à Montpellier

J'ay commencé à vous parler dans ma lettre du mois de May d'une Feste qui se fait tous les ans à Montpellier pour un Perroquet qui s'y doit abatre à coups de Fléches. Je vous en ay marqué les cérémonies, & je puis vous apprendre aujourd'hui la suite que ce galant Combat d'adresse a euë cette année. Je ne sçay si je vous ay dit que pour en emporter le prix, il n'est pas necessaire de jetter le Perroquet tout entier par terre. Il faut seulement en faire tomber la derniere piece qui reste au bout de la perche, & celuy qui en peut venir à bout est le Roy, quoy qu'il n'ait pas fait tomber toutes les autres. Ce fut par cette derniere piece abatuë qu'un nouveau Roy termina la Feste il y a deux mois. Aprés qu'il eut reçeu les complimens de ses Amis & de toute la Troupe des Archers, il donna à chaque Officier des Echarpes garnies d'une Dentelle or & argent, & deux autres pour les faire tirer au blanc. Cela fait, tous les Archers l'accompagnerent chez luy, & on remit au Dimanche suivant les honneurs qui luy estoient deûs. Cependant on dressa un grand & superbe Arc de Triomphe devant sa Maison. Les admirables effets de l'Amour, Dieu de cette Feste, y estoient representez aux quatre coins par autant d'Emblêmes. D'un costé on voyoit un Amour frapant deux Coeurs qu'il tâchoit de joindre. Ces paroles Italiennes luy servoient d'ame, Co'l tempo [Avec le Temps]. De l'autre on voyoit ce mesme Dieu frapant sur un Fer tout rouge qui sortoit d'une Forge, avec ces autres paroles, Se non arde, non si piega [S'il ne brûle pas, il ne plie pas]. Dans l'un des deux autres coins estoit representé un Soleil dardant ses rayons sur un Miroir ardent qui les reflechissoit sur un Tourne-sol, avec ces mots Espagnols, Muero porque me miras [Je meurs parce que tu me regardes]; & dans le dernier on remarquoit un Cupidon décochant une Fléche contre un Coeur élevé sur une perche. Cers paroles estoient au dessous, Ie t'auray tost ou tard. Les Armes de France avec un nombre infiny de grandes Fleurs de Lys dorées, faisoient l'ornement du haut de cet Arc. Enfin le jour destiné au Triomphe du nouveau Roy estant venu, tous les Archers se rendirent au Fossé. Les Dames y furent régalées d'une magnifique Collation dans une Chambre voûtée qui est au bout, & apres qu'elles se furent retirées, le nouveau Roy sortit du Fossé, & s'alla promener par toute la Ville au bruit des Instrumens que je vous marquay la derniere fois. Il estoit au milieu du Capitaine & du Lieutenant, & avoit à sa suite le Roy de l'année derniere. Le beau Sexe qui s'estoit placé aux Fenestres pour le voir passer plus commodement, ne fut pas moins satisfait de sa bonne mine, que de la richesse de son Habit. On n'en avoit point encor veu ny de plus magnifique ny de plus galant. Il portoit une Toque de velours noir bordée de Perles. Le Cordon estoit de deux cours, aussi de Perles, mais fines & grosses, entre lesquelles il y avoit de tres-belles Emeraudes d'espace en espace. Le revers de la Toque estoit enrichy d'une grande Rose de Diamans, avec une grosse Perle en poire; le tout ombragé d'une Aigrete blanche, & de quantité de Plumes de mesme couleur. Il avoit ajoûté à ces Ornemens une Chaisnes d'or qui luy pendoit en écharpe. Une Canne d'Inde garnie d'une grosse Pomme d'argent doré, luy servoit d'appuy. Le Perroquet, comme le principal ornement du Triomphe, estoit porté devant luy sur une perche à laquelle on avoit attaché l'Arc & la Fléche du Roy qui l'avoit abatu. Les Archers suivoient dans le mesme ordre qui avoit esté observé au commencement de la Feste. Apres qu'ils se furent ainsi promenez, ils se rendirent dans la Salle de l'Hostel de Ville, où l'on a accoûtumé de tenir les Etats de Province. On y avoit préparé un magnifique Festin par les ordres du nouveau Roy qui donna en suite le Bal aux Dames. Les plus belles Personnes de Montpellier en furent priées. On dansa long-temps, & le Bal estant finy, tous les Archers allerent conduire le Roy dans sa Maison. Le reste de la nuit se passa en Sérenades que les Archers Amans eurent le soin de donner à leurs Maistresses.

 

 

Le Serpent extraordinaire

Je ne puis m'éloigner de Montpellier sans vous apprendre une chose aussi singuliere que surprenante, qu'on a veuës à trois lieuës de là, depuis quelques jours. Un Apothicaire herborisant dans la Campagne, mit le pied sur des broussailles qui cachoient un Serpent des plus monstrueux. Ce Serpent se sentant blessé, se dressa tout furieux, fit plusieurs plis autour du Corps de l'Apothicaire, le mit par terre, & le tint tellement pressé, que c'estoit fait de luy, si des Bergers qui n'en estoient pas fort loin, ne fussent accourus à ses cris. Ils tuerent le Serpent, & délivrerent ce malheureux qui en avoit reçeu plusieurs blessures. Il estoit extraordinairement enflé du venin qui s'estoit glissé par toutes les parties de son Corps; mais deux ou trois prises du Thériaque qui se fait à l'Université de Montpellier, le remirent dans son premier état. On fendit le Serpent. Il avoit trois œufs dans son ventre, & ce qui vous surprendra, c'est que sur l'un de ces œufs on a trouvé six mots monosyllabes, rangez en colonne, parfaitement distinguez les uns des autres, & si bien écrits, qu'un Peintre auroit eu peine à les mieux marquer. Ces mots sont, ou, pa, re, ma, ne, pa. Vous ne doutez pas qu'on ne travaille à l'envy à les expliquer. Cet œuf & esté donné à Mr le Cardinal de Bonzi, qui le conserve comme une chose fort curieuse.

 

Les divers changemens qui arrivent aux Vers à soye, ne seroient pas regardez avec moins d'étonnement, si la chose estoit plus rare pour nous. Ils ont fourny le sujet des Vers qui suivent, & je ne doute point qu'ils ne soient de vostre goust, par le juste raport que vous y trouverez entre les peines que soufre son Amant, & les travail de ces industrieux Insectes. Ce galant Ouvrage qui est tombé entre mes mains à l'insçeu de son Autheur est de Mr de Templery. C'est un Gentilhomme de la Ville d'Aix, qui passe pour un des plus honnestes Hommes de sa Province. Je ne vous dis rien de son Esprit, vous en pouvez juger par vous-mesme. 

 

Stance à Silvie,
Sur ses Vers à Soye,

Lorsque le dernier Vers, adorable Silvie,
Que je fis sur mes maux, ne vous toucherent pas,
Ie juray de ne faire aucuns Vers de ma vie;
Mais les vostres vers-à-soyeont pour moy des appas
Qui m'en font revenir l'envie.

Ils ont avecque moy tant de conformité,
Que je puis dire en verité,
Qu'ils sont de mon amour la vivante peinture.
On voit muer ces Animaux,
Qui prennent de nouvelles peaux;
Les cruels tourmens que j'endure,
Par vous à tous momens changez en de nouveaux,
Sont d'une semblable nature.

Comme ces petits Vers je grimpe dans les Bois,
Ie me roule sur la verdure,
Ie passe le jour quelquefois
Autour d'une brousaille obscure;
Et là pour faire un Vers entier,
Comme eux je barboüille un papier
Sans pouvoir rencontrer ny rime ny mesure;
Enfin moins que vos Vers je prens de nourriture,
Mais helas ! Si pour moy vous ne voulez changer,
Comme eux je perdray le manger.

Ils filent de la soye, & ie file une vie
Plus digne mille fois de pitié que d'envie,
Mon mal est tel, que je n'en puis guerir.
Comme ces Vers aislez je m'en vais disparaistre;
Mais si la chaleur les fait naistre,
Vostre froideur me fait mourir.

Lors que l'on s'est soûmis aux fers d'une inhumaine,
Ces petits insectes rampans,
Enseignent à tous les Amans,
Qu'on ne doit point rompre sa chaine ?
Si-tost qu'ils ont basty leur plaisante maison,
Ils y passent leur triste vie,
Et m'apprennent par là, trop charmante Silvie,
Qu'il faut mourir dans ma prison.

Quoy que pour vous ma peine terminée,
Reglant sur eux ma destinée,
Dans le Tombeau je doive m'enfermer,
A vos yeux ravy de paraistre,
Ie reviendrois pour vous aimer,
Si comme eux ie pouvois renaistre.

C'en est trop, prenez les plaisirs
Dont un heureux Hymen peut combler les desirs,
Et n'attendez pas davantage.
Le temps d'aimer passe toûjours,
Et tandis que dans un jeune âge,
De vos Vers vous filez l'ouvrage,
La Parque file vos beaux jours.

 

 

Autres Vers sur la rigueur d'une Belle. Je vous les envoye notez, afin que le plaisir de les lire puisse estre suivy pour vous de celuy de la chanter.

 

 

Le Soleil sur nos Champs trop longtemps arresté,
Seche nos Fleurs, met en cendre nos Plaines,
Fait languir nos Ruisseaux, & ravir nos Fontaines;
Mais malgré les feux de l'Esté,
Et ceux qu'Amour allume dans mon ame,
L'Hyver est dans le coeur de celle qui m'enflame.

 

 

 

Avanture aux Tuileries

 

Il y a long-temps que je vous arreste dans les Forges. Vous vous accomoderiez mieux sans-doute d'une promenade aux Tuileries. C'est un lieu de rencontres agreables, s'il ne l'est pas toûjours d'Avantures concertées. Une Dame tres-considérable par son rang, mais beaucoup plus par le mérite de sa Personne, s'y promenoit ces derniers jours avec une seule Demoiselle qui estoit à elle, & déja avancée en âge. Son habit negligé, quoy que propre, ne marquoit rien d'extraordinaire dans sa qualité; mais sa beauté, sa jeunesse, l'agrément de sa taille, & un je-ne-sçay-quel air fin & spirituel qui passe encor les charmes de sa beauté, estoient bien capables de la faire distinguer parmy toutes celles de son Sexe. Elle avoit quité les grandes Allées où elle auroit eu à rendre trop de saluts, & en avoit choisy une êcartée pour y prendre l'air en solitude. Sa Demoiselle qu'elle avoit prise sous le bras, luy aidoit à marcher; & soit que l'inégalité de l'âge en deux Personnes, dont l'une ne marquoit pas le respect qu'elle devoit à l'autre en se promenant de cette sorte, pust donner lieu à des pensées teméraires, soit que cette retraite eust l'apparence d'un rendez vous, deux jeunes Abbez qui les virent entrer dans cette Allée, les observerent quelque temps, & se hazarderent enfin à les aborder. Ils avoient beaucoup d'esprit, & de cet esprit qui ne s'acquiert qu'en voyant les Femmes; mais apparemment ils n'avoient pas une fort grande connoissance de la Cour, puis que la Dame qui le sattira fut pour eux une Dame tres-inconnuë. Quoy que leur compliment fust fort civil, elle s'apperçeut bien à cette liberté d'entrer ainsi de plein pied en conversation avec elle, qu'ils ne sçavoient pas à qui ils parloient; & comme elle estoit venuË aux Tuileries pour se divertir, elle résolut de n'en pas laisser échaper l'occasion. Il ne luy fut pas difficile de soûtenir l'entretien. Elle a l'esprit vif & enjoüé, & tourne les choses d'une maniere si aisée & si délicate, qu'il luy suffisoit de cet avantage pour meriter l'admiration qu'elle s'attire. Jugez de l'impression qu'elle fit sur sur les Abbez, en leur faisant connoistre que sa jeunesse & sa beauté n'estoit pas ses plus grands charmes. L'envie de sçavoir qui elle estoit, leur fit faire quelques demandes, ausquelles elle feignit de satisfaire, en leur disant que son Mary l'avoit amenée à Paris pour solliciter un Procés qui luy estoit d'importance, dans la pensée que les Femmes se faisoient toûjours écouter des Juges; qu'il avoit laissé en Auberge, & qu'elle venoit quelquefois respirer l'air des Tuileries pour se délasser de la chicane. Les Abbez ne manquerent pas à se récrier sur le péril de ses Parties contre une pareille Solliciteuse. Grandes offresde luy donner tout le Parlement, & mesme des Amis en Cour, où ils ne doutoient point qu'elle n'effaçast les plus belles, si elle y vouloit recevoir des connoissances. La Dame ne refusa rien, & leur dit en riant que sa Suivante leur aprendroit dans quelle Auberge ils pouvoient la venir chercher, parce qu'elle n'en avoit encor pû retenir le nom. Cette permission de la voir leur fit proposer des Parties de Jeu, d'Opéra, & de Promenade, avec assurance qu'ils regarderoient l'avantage de pouvoir contribuer à la divertir, comme un des plus grands que leur bonne fortune leur pust procurer.La réponse de la Dame fut que son Procés estoit la seule chose qu'elle eust en teste, & qu'apres qu'on l'auroit jugé, elle ne seroit pas ennemie des plaisirs. La conversation dura plus d'une heure, avec beaucoup d'esprit de part & d'autre, & & il fut enfin question de se séparer. Comme on ne peut estre plus civil que le sont ordinairement les Abbez, ceux-cy voulurent doner la main à la Dame. Elle s'en défendit sur ce que n'ayant point d'équipage, elle estoit bien-aise de s'épargner la confusion qu'elle auroit, s'ils estoient témoins de sa voiture. L'un d'eux s'ofrit aussitost à la remener dans son Carrosse, & la conjura de s'en servir pour toutes ses Sollicitations. Il fut remercié de ses ofres. La Dame les pria encor quelques temps de la laisser aller seule, mais ce fut d'une maniere qui les engageoit à n'en rien faire, & enfin feignant de se résoudre à rougir de sa voiture, puis qu'ils le vouloient, elle accepta la main que le plus empressé liu présentoit. A peine eut-elle paru sur la Porte des Tuileries, que quatre grands Laquais coururent faire avancer un Carrosse fort magnifique. Un Page luy vint prendre la queuë, & les Livrées & les Armes du Carrosse ayant fait connoistre aux Abbez que la fausse Plaideuse estoit une Personne du plus haut rang, ils demeurerent dans une surprise qui ne leur permit point de parler. La Dame montant dans son Carrosse apres leur avoir rendu graces de toutes leurs honnestetez, elle leur cria qu'elle auroit soin de leur envoyer des Placets, afin qu'ils appuyassent la justice de sa Cause aupres de ses Juges.

 

 

Il est difficile que vous n'ayez entendu parler de M' Bigot de S. Pierre, si estimé pour son obligeante maniere de faire les choses: Madame la Princesse d'Epinoy l'alla voir dernierement dans sa belle Maison de Pincourt, toute agreable par la régularité de ses Iardins. Elle y rencontra plusieurs Personnes de qualité qui y resterent à souper comme elle. Mr Bigot donna ses ordres pour ce Repas, qui fut servy dans une grande Salle bien éclairée, avec une délicatesse & une propreté dignes de luy.A peine commençoit-on à manger, qu'on entendit dans un Sallon à costé, une Symphonie de Violons, de Hautbois, & de Flustes douces, qui joüerent pendant tout le Repas.On descendit ensuite au Jardin pour s'y promener; et si on avoit esté surpris du commencement de cette Feste, on ne le fut pas moins de voir ce Jardin éclairé d'un grand nombre de lumières mises à toutes les croisées de la Maison; ce qui faisoit une tres-agreable illumination dans tout le Parterre. Apres quelques tours d'Allée, on s'assit sur des Gradins de gazon. On y causa, on y rit. Quelques personnes de la Compagnie danserent, & une partie de la nuit se passa de cette sorte, pendant que les Instrumens joüoient par reprises.S'ils n'estoient emplotez dans cette belle Maison que pour la joye, on s'en doit servir avant qu'il soit peu pour marquer le sensible déplaisir q'on a de la mort de Mademoiselle de Maisons. Vous le verrez par les Vers que je vous envoye. C'est une espece de petit Opera lugubre qui se prépare. L'Autheur qui ne se fait connoistre que sous le nom du Solitaire de Pontoise, l'intitule,

Monument d'Amarante

 

 

Le Theatre represente le Chasteau de Maisons en éloignement, & un superbe Tombeau sur le bord de la Seine.

Simphonie Triste

Dialogue de l'Amour & de la Nymphe de la Seine

 

L'Amour, pleurant sur le Tombeau d'Amarante
Amarante n'est plus, la Parque cruelle,
Sans respecter son rang, son age, & ses appas,
A voulu l'immoler.

La Nymphe
Helas !Amarante n'est plus. O funeste nouvelle !

L'Amour
En vain j'ai pretendu préserver cette Belle
De l'extréme rigueur d'un injuste trépas,
Amarante n'est plus, la Parque cruelle,
Sans respecter son rang, son age, & ses appas,
A voulu l'immoler.

La Nymphe & l'Amour, ensemble
Helas !
Amarante n'est plus, la Parque cruelle,
Sans respecter son rang, son age, & ses appas,
L'a soûmise aux rigueurs d'un injuste trépas.

La Nymphe
Quand la Belle venoir resver sur mon rivage,
Mille petits Amours la suivoient pas à pas;
L'un se jettoit dans l'eau, l'autre à force de bras
Traversoit le Fleuve à la nage.
L'un luy donnoit des fruits, l'autre apportoit des fleurs,
Tout cela charmoit Amarante.
Ces plaisirs sont passez, cette Nymphe obligeante
Ne demande plus que des pleurs.

Simphonie plus triste

 

Mercure descend du Ciel, & s'estant placé entre l'Amour & la Nymphe de la Seine aupres du Tombeau d'Amarante, il leur dit.

Mercure
Cessez, cessez vos pleurs, votre chere Amarante
Partage les plaisirs des Dieux.
Ah ! si dans ce Tombeau son Corps frape vos yeux,
Son ame dans le Ciel vit heureuse & contente.
I'ay placé cette Belle au rang des Immortels,
Et viens graver son nom au Temple de Memoire,
Nymphe, travaillez à sa gloire,
Amour, dressez luy des Autels.

L'Amour & la Nymphe
Rendons a son merite un éclatant hommage,
Faisons qu'en cent Climats divers,
La Renommée instruite par nos Vers,
Parle d'elle avec avantage.

La Nymphe
Que mon Rivage & ses Echos,
Pour charmer mes ennuis, & soulager mes maux,
Répetent tour à tour le beau nom d'Amarante.

L'Amour
Qu'Amarante en depit de la rigueur du Sort,
Trouve dans le sein de la Mort
La gloire la plus éclatante.

L'Amour, la Nympe & Mercure, ensemble
Qu'Amarante en depit de la rigueur du Sort,
Trouve dans le sein de la Mort
La gloire la plus éclatante.

Troisiéme Simphonie

 

 

Requeste à l'Amour

Amour, dont les faveurs sont toûjours surprenantes,
Et qui rends mille Amans heureux;
O toy, qui te mets quand tu veux
Sous mille formes diferentes,
Exauce ma priere, & seconde mes voeux.
Du Perroquet d'Irirs emprunte la figure,
Deviens le Perroquet d'Iris,
Pour estre de ses Favoris;
Tu ne le peux, Amour, qu'en changeant de figure.
Lors que tu seras Perroquet,
Elle técoutera peut-estre,
Et quand tu luy feras connoistre
Dans ton ingenieux caquet,
Les doux plaisirs que tu fais naistre,
Ton jargon dans son coeur produira quelque effet.
Tu luy diras que la tendresse
Doit toûjours suivre la beauté,
Et qu'il n'est point de liberté
Qui vaille prix pour prix l'amoureuse foiblesse.
Sur tout dépeins luy la fierté
Comme un Monstre qui perd la riante Ieunesse.
Tost ou tard il faut faire un choix.
Que luy sert-il d'estre cruelle ?
C'est ce que tu ne peux luy dire trop de fois,
Quand tu te verras aupres d'elle.
D'un amour Perroquet elle aimera la voix.
Cependant, si tu peux adoucir cette Belle,
Entre tous les Bergers qui vivent sous ses loix,
Souvients-toy que je suis, Amour, le plus fidelle.

 

 

 

Encor un Air Nouveau, & je passe à un Article qui fait l'entretien de tout Paris. Les Vers d'une petite Piece que je vous envoyay il y a quelque temps, ont tellement plû à M. L'Abbé Brossard, qu'il en a mis le premier Quatrain en Air. 

 

Vous demandez, Iris, pourquoy je vous évite ?
Cessez de vous en étonner,
Vous avez des appas, & mon coeur va trop viste,
Quand il s'agit de se donner.

 

 

Ces autres Paroles m'ont esté envoyées de Montpellier avec les Notes. Vous les trouverez en suite de celles qui vous aprendront l'Air du Quatrain. 

 

Pour boire avec plus de plaisir
Cette liqueur qui nous enchante,
Mettons-y le doux souvenir
De quelque amourette naissante.

Que ce mélange heureux fait passer de beaux jours !
Amans, Buveurs, vous pouvez bien m'en croire,
Si vous trouvez si doux, vous d'aimer, vous de boire,
Quel plaisir n'est-ce point de boire à ses Amours !

 

 

 

Avanture d'un Cavalier

 

J'ay encor tant de choses à vous apprendre, que je vay trancher court sur une petite Avanture qui s'est passée depuis un mois dans une Ville où il y a Parlement. Deux de plus considérables Officiers de ceste Ville estant à la promenade dans le Carrosse d'une Dame qui ne cede à aucune ny en naissance ny en mérite, cette Fame s'apperçeut qu'un des deux estoit devenu rouge, & qu'il pâlissoit un moment apres. Elle crût que le devant du Carrosse où il estoit, l'avoit étourdy; & comme elle voulut luy donner sa place, une Demoiselle parfaitement belle qui estoit de la partie, prévint la Dame, & fit prendre à l'Officier celle qu'elle occupoit aupres d'elle. Sa foiblesse ayant continué encor quelque temps, on baissa deux Glaces qui estoient levées, parce que l'Officier estant d'une compléxion tres-délicate, & sujet à este incommodé de peu de chose, on craignit que le vent ou la poudre ne fussent la cause du mal auquel on tâchoit de remédier. Ces précautions le soulagerent. On luy fit la guerre de cet accident, & il prit son temps pour en apprendre le sujet à la belle Personne qui luy avoit cedé sa place. Il luy avoüa qu'il estoit né avec une antipathie si forte pour la Saignée, qu'en ayant apperçeu une petite marque au bras de la Dame, vis-à-vis de laquelle il s'estoit d'abord placé, cette veuë l'avoit pensé faire évanoüir, & qu'il avoit eu bien de la peine à se remettre. La Dame dont l'humeur est fort enjoüée, ayant appris de la Demoiselle ce que l'Officier luy venoit de dire, répondiat en riant que ce n'estoit pas la marque d'une Saignée qui avoit causé son mal, mais que la beauté de son bras l'avoit si fort transporté, qu'il en avoit esté hos de luy-mesme. Cette petite raillerie qu'elle tourna finement, donna lieu à quantité d'agreables choses qui furent dites. Chacun se tira d'affaires avec esprit. L'Officier n'en manque pas, je veux dire de celuy qyu est le plus en usage parmy le beau monde. C'est un Homme de fort bon goust sur le chapitre des Dames. Il ne se laisse charmer que par la veritable Beauté. Les Habits magnifiques, & l'éclat de la naissance, ne sont pas les qualitez essentielles qu'il faut avoir pour luy plaire. Une Beauté populaire l'attache, s'il y trouve ce qu'on doit avoir pour estre belle, & on peut dire qu'une Femme est vrayment aimable, quand il la croit digne d'estre aimée.

Cette Avanture s'estant répandeuë le lendemain par toute la Ville, un Cavalier aussi bien fait que galant, l'entendit conter dans une Assemblée de Dames où il se trouva. Les raisonnemens qui furent faits là-dessus, luy firent dire qu'il se tiendroit bien malheureux, s'il avoit la mesme apprehansion pour la Saignée, parce qu'il en avoit un tres-grand besoin, & que son Chirurgien estoit déja averty pour le jour suivant. Une belle Personne qui estoit présente, & dont on ne doute point que le Cavalier ne soit fort épris, s'ofrit à luy épargner la dépense de cette Saignée, & dit en riant que les choses valant mieux faites qu'à faire, elle luy conseilloit de luy confier son bras, & de n'attendre point au lendemain. Le Cavalier tourna la chose en galanterie, fort persuadé que c'en estoit une. Il cria luy-mesme qu'on allast chercher une Lancette, & se laissa retrousser sa chemise par dessus le coude. La Belle luy frota le bras, le lia, & fit apporter deux petits Vases de porcelaine, pour y recevoir le sang. Le Cavalie regarda la cerémonie sans s'étonner. Il plaisanta des apprests, en prit occasion de debiter des douceurss, & il n'y eut rien que de réjoüissant jusques-là pour luy; mais quand on eut apporté la Lancette, & qu'il la vit ouvrir à la Belle,, d'une maniere qui faisoit connoistre qu'elle avoit dessein de s'en servir, il commença d'avoir peur. Il pâlit, & il n'y eut personne qui ne remarquast qu'il changeoit de visage à chaque instant. La verité est qu'il n'avoit pas crû que ce dust estre tout de bon. Cependant il estoit entre les mains d'une trop belle Personne pour ne pousser pas l'affaire à bout. Il ne voulut point retirer son bras, & souffrit le coup de Lancette, qu'elle luy donna avec autant d'adresse qu'eust pû faire le plus habile Chirurgien. On rit de sa crainte, & il ne la justifia qu'en disant que n'ayant point esté instruit du talent que la Belle avoit pour la Saignée, il avoit eu lieu d'appréhender, apres les blessures qu'elle faisoit tous le sjours, qu'elle n'eust la main aussi dangereuse que les yeux.

 

 

Voicy deux Enigmes. Mr Gardien Secretaire du Roy, a fait la premiere. L'autre est d'une Personne de qualité.

 

 

Enigme I

Avec une teste assez grosse,
D'un pied je me tiens sans effort.
Bien que petit de taille, & rien moins qu'un Colosse,
I'ay quelquefois terraßé le plus fort.

Quoy que je sois dans l'impuissance
De faire un seul pas pour marcher,
Ie viens pourtant toûjours en grande diligence;
Mais qui me veut, peut me venir chercher.

De tels dont j'estois les delices,
Et qui m'avoient ouvert le coeur,
Ie n'ay que trop souvent fait de grands sacrifices,
Pour m'avoir pris dans ma mauvaise humeur.

Cherchez tâchez de me comprendre;
Mais quand vous m'aurez deviné,
A mes Freres bastards gardez vous de méprendre,
C'est un coup seur d'en estre assassiné.

 

Enigme II

On me voit mille fois renaistre pour mourir;
Mais admirez mon sort,
Celuy que ie fais vivre
Est celuy qui me fait périr;
Et celuy qui me livre
A ce Dénaturé qui me prive du jour,
A sa Philis sans moy feroit fort mal sa cour.
Chez quelques Gens pourtant je deviens grande & belle,
Et je profite à tout moment.
Il n'en est pas ainsi quand je suis en Ruelle,
Ma grandeur en ce lieu déplaist infiniment.

 

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Enigme visuelle: le Serpent d'Epidaure

 

 

 

Il s'agit presentement de sçavoir ce que veut dire le serpent d'Epidaure que je vous envoye. Les Romains estant affligez de peste, députerent à Epidaure pour implorer le secours d'Esculape, honoré singuliérement dans un Temple de cette Ville. Les Ambassadeurs y ayant esté conduits, Esculape parut sous la figure d'un Serpent qui se glissa dans leur Vaisseau. Il fut mené & reçeu à Rome avec une pompe & une joye extraordinaire, allant par les Ruës, & guérissant par tout les Malades. Tout cela est representé dans ce Tableau. Les Magistrats qui luy jettent des fleurs, marquent la pompe de sa reception. Les Mimes, Pantomimes, & autres Jouëurs d'Instrumens, font connoistre leur joye qu'on eut a son arrivée, & les Malades vous sont figurez par ces Languissans couchez par terre.  

 

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A Paris le 31. Iullet 1678